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 Article publié le 2 novembre 2015.

oOo

Il y a 4 bonnes raisons de tuer :

1) L’argent

2) Le plaisir.

3) Sauver sa peau.

4) Pour rien.

Et il y a 1 bonne raison de ne pas s’en priver :

— On n’a qu’une vie.

Vous me direz :

— Pourquoi tuer ? Pourquoi pas autre chose ? Le dictionnaire est rempli de verbes. Et je suis sûr que la majorité de ces verbes ne produisent aucun mal.

En fait, votre question se résume à ceci :

— Pourquoi le mal ?

Vous pensez si j’y ai réfléchi ! Cinquante-trois balais et des poussières que c’en est une honte. J’ai eu le temps. Je l’ai plus trop. Alors oui je me suis dit, comme vous :

— Pourquoi pas le bien ?

Je tope au hasard : chanter. Et me voilà, dictionnaire en main, en train de chercher de bonnes raisons de chanter. La réponse est :

— J’en trouve pas.

Mon existence ne m’inspire pas le bonheur nécessaire.

— Alors comme ça, me direz-vous, vous voulez vous venger !

Et vous voulez savoir de quoi. Je vous réponds :

1) Si je tue pour l’argent, je ne me venge pas. Je prends.

2) Si c’est pour le plaisir, j’ai pas besoin d’en vouloir à ma victime. Peut-être même au contraire.

3) Si c’est pour sauver ma peau, je regarde pas la couleur de mon ennemi.

4) Et si c’est pour rien, il va de soi que je ne me venge pas.

Bien sûr, après ça, je vous vois ergoter comme un Français en vacances à l’étranger. Je préfère vous quitter et retourner d’où je viens, allez !

Comme vous vous en doutez maintenant, je n’ai pas fait fortune. C’est pour ça que je joue aux chevaux. J’y suis tous les jours chez Fignole. C’est un grand café qui fait coin avec une terrasse sur la chaussée. On y est au soleil toute la journée. Et s’il pleut, on se cale les genoux sous le marbre ancien des guéridons en fonte noire. Et on est toujours aussi visible grâce aux baies vitrées hautes de quatre mètres si c’est pas plus. Hmed construit les pronostics. Et on suit. Il boit du café et on arrose. Chacun sa religion. Quand je rentre chez moi, sur le coup de cinq heures de l’après-midi, je me laisse conduire par l’inspiration. Et une fois sur deux, je trouve ma porte. Sinon, c’est une autre fois sur deux que je couche dehors. Entretemps, Lucienne m’a ramené sur son vélo. Et il n’est pas rare qu’elle me borde.

La mère Fignole est pleine aux as. Elle a hérité de son papa le café et trois ou quatre édifices où s’entassent les alités de la société, ceux dont les arguments ne tiennent pas debout. Ça en fait du pognon ! Et qui qui en profite si c’est pas ce veinard de Chiougnas qui l’a épousée en échange d’un bon coup par semaine. Elle en demande pas plus. Et elle n’a pas le temps. C’est elle qui commande à la cuisine. Lui, il est derrière le bar, en veston rouge brique et chemise immaculée de conception. Il est coiffé en brosse. Il a été blond. Et jamais de manches retroussées, même quand il plonge. Quel veinard ! De rien qu’il est parti. En même temps que nous. Et c’est lui qui a décroché le gros lot. La petite Fignole grasse comme un foie et épaisse comme sa tranche. On a tous rêvé d’elle. À cause de son pognon. Même Hmed, avec sa grande queue, n’a pas réussi à l’émouvoir. Et c’est sur Chiougnas qu’elle a mis la main, comme ça, un beau jour d’été après le bal. Lui, c’était l’argent qui l’intéressait. Et bien il a pas eu besoin de tuer. Il s’est juste marié. Et ça fait trente ans que ça dure. Sans compter les poussières. Et elle en a de la poussière la petite Fignole. Elle sent même mauvais. À croire qu’elle se lave pas. Alors que Chiougnas est propre au savon de Marseille et à l’eau de lavande. De quoi me donner mal au crâne, je vous dis.

On en était là. Je n’allais plus trop bien côté santé. Même que j’étais menacé. Je suis revenu du dispensaire avec une ordonnance que Lucienne a lu et relu parce qu’elle comprenait ce que ça voulait dire. J’avais toujours tué personne. Le temps passait encore. Et j’hésitais sur la bonne raison : argent, plaisir, danger, rien. J’aurais bien choisi rien parce que c’était ce qui semblait coûter le moins. Mais on a toujours du mal à payer ce qui n’a pas de valeur. Je m’imaginais pas balançant un vieux con par la portière d’un train. D’ailleurs on peut plus. Aujourd’hui, ce qui est fermé est fermé. On il y a même de bonnes raisons pour que ça soit pas possible de l’ouvrir en marche. Quant à trouver un vieux au bord de la route pour le pousser sous un camion, valait mieux pas compter sur un pareil coup de bol. J’ai regardé du pont. Des camions, il en passe des milliers, que c’est peut-être toujours les mêmes. Mais des vieux fragiles et sans défense, c’est pas là qu’on les trouve. Il valait mieux renoncer à cette idée. Le crime gratuit, c’est pour les riches.

Il y avait d’autres petites fignoles à becqueter, mais elles étaient pas de mon âge. J’arrivais trop tard. Ou trop tôt. J’en ai reluqué des moches, des jolies et d’autres qui n’étaient ni moches ni jolies. Pendant ce temps, Chiougnas vivait comme un roi. Il avait tout ce qu’il voulait. Une bagnole neuve, des clopes américaines et une collection de timbre clé en main. Sans compter les deux résidences secondaires de la Fignole. Une à la mer. Et l’autre à la montagne, avec des skis et vues imprenables sur le ciel et ses racines. Le dimanche, ils confiaient le Fignole à Hmed qui nous nous faisait pas de cadeau. C’était comme ça qu’il en gagnait. Le dimanche matin, la Fignole recomptait tout, même les serviettes. Et elle nous regardait comme si on avait mis la main dans son panier à provisions pour l’hiver. Ça me provoquait des érections comme j’en avais jamais avec Lucienne. Tant pis pour les épousailles. Restait la guerre et le plaisir.

Je pouvais toujours provoquer un flic et le descendre avant d’être descendu. On voit ça dans les films. Mais ce genre d’opération convient plutôt au suicidaire. Or, c’était moi qui tuais. Et si je voulais pas être victime de représailles, j’avais intérêt à pas me mettre en porte à faux avec les ministères de tutelles de la paix sociale. Mais les voyous de banlieues étaient des types dangereux. Si je réussissais à en tuer un, ce serait en visant son dos. Et en espérant qu’il se retourne pas au moment de ressusciter. Tu parles d’un danger. C’était jouer avec la chance. Or, si j’avais eu de la chance, j’aurais épousé la petite Fignole et je me serais dépêché d’en profiter avant qu’elle devienne vraiment moche. C’est donc par élimination que j’en suis venu à pratiquer le plaisir de tuer. J’ai commencé par Lucienne.

Et bien sûr, cette conne n’a rien senti, comme d’habitude. Je pouvais tout de même pas aller me plaindre à la police. J’avais cette idée que le plaisir se communique. Et j’arrivais pas à m’en débarrasser. Et je savais que c’était là l’idée qui me gâchait le plaisir avant même qu’il me fasse bander. J’ai regardé le cadavre de Lucienne pendant au moins une heure avant de me décider à m’en débarrasser. Comme j’ai pas de bagnole, il fallait que j’en emprunte une. Mais à qui ? Il n’y a pas de bagnole non plus dans mon entourage quotidien. À part celle de Chiougnas. Mais si je lui demande, il m’envoie chier. Surtout si je la ramène avec du sang sur la banquette. Quant à la piquer, plus facile à dire qu’à faire. Il vous avait montré comment qu’elle était inviolable de l’extérieur. Un frôlement pouvait la mettre dans tous ses états. Et même si on réussissait à entrer dedans, elle refusait de démarrer sous prétexte qu’on n’avait pas la clé numérique enregistrée dans un bunker en plein milieu de l’Arizona.

« Ce qu’un homme a construit, déclara Hmed qui lisait le Coran tous les jours, un autre homme peut le déconstruire. »

La question demeurant intacte, de savoir qui était cet homme. Personne ne m’a regardé. Je crois même qu’n m’avait oublié. J’en avais presque chialé. De me retrouver seul parmi les autres qui ne valaient pas mieux que moi d’ailleurs. Même Hmed reconnaissait qu’il était incapable de tout déconstruire malgré son intelligence et sa compréhension du monde moderne. Et pourtant, j’avais besoin d’une bagnole. Je pouvais tout de même pas appeler un taxi !

En plus, Lucienne s’est vidée entièrement. Une tache de huit litres rouges sur le plancher, ça prend de la place. J’ai connu une éponge qui domestiquait les grands crûs. Mais pas à ce point. Pour le plaisir, c’était râpé. Il ne me restait plus rien. À part un cadavre que j’avais aimé. C’est à ce moment-là que j’ai perdu mon sang-froid. J’en avais partout.

Il était quoi… minuit ? À cette heure, ça circule encore dans la rue. D’ailleurs, ça circule toute la nuit. On n’a pas idée de produire un cadavre dans une rue fréquentée par les putes. Bon d’accord : Lucienne pesait moins. Sept ou kilos en moins, c’est pas négligeable. Mais ôté de 85, il en reste encore assez pour se faire du souci. Et je m’en faisais comme je m’en étais jamais fait. Certes, comme dirait Pépin, si je la tronçonnais, elle saignerait pas. Ya rien de plus désagréable que le jus d’un citron qui vous gicle à la gueule en plein dans l’œil. Ce genre de truc pouvait pas m’arriver. J’en étais sûr. Ça me rassurait un peu. Ah ! si j’avais su, je l’aurais pas déshabillée avant de la tuer. Ça m’aurait fait le poids des habits en moins. Les négligences commençaient à apparaître. C’est toujours comme ça que ça se passe. Et pourtant, j’avais planifié. Mais j’avais hâte d’en finir avec elle. En tout cas, elle ne me ferait plus chier.

J’avaispersonne à appeler. Les amis, ça a des limites. On a vite fait de les franchir en cas de meurtre. En plus, elle prenait à 8 heures le matin. La mairie était à deux pas d’ici. Elle y exerçait un emploi qui me rapportait pas gros. J’étais un peu con de m’en priver aussi soudainement. Mais comme je l’ai dit, j’avais pas vraiment réfléchi. Enfin… j’avais pas réfléchi à tout. Et notamment, il serait pas plus de 8 heures et demie quand Elvire frapperait à la porte en pensant réveiller sa compagne de travail. Ce n’était jamais arrivé. Alors, elle rigolerait. Et moi je serais derrière cette maudite porte à me demander si je devais confirmer la règle qui veut qu’un meurtre en appelle un autre. 16 litres que ça faisait ! Et j’avais qu’un plancher.

Pour l’heure, le radioréveil marquait 1 heure et des poussières de marchand de sable. Ça me laissait 8 moins 1 égale 7 heures pour réfléchir et agir avant que cette conne d’Elvire vienne me faire chier. Le but était d’éviter de la tuer, d’autant que si j’en passais par là, il ne faudrait pas une demi-heure à Josseline pour se rappliquer. C’est qu’elle est pas loin, la mairie ! Deux pas, je vous dis ! Et une flopée de gonzesses pour la servir avec retraite assurée et garantie de l’emploi. J’en tremblais.

Une heure que j’ai tremblé. Et j’avais pas réfléchi. À force qu’il m’ont appris à l’école à pas faire plus d’une chose à la fois, j’avançais plus. J’en avais la bite rabougrie. Par terre, le sang se coagulait. Il était maintenant visqueux que c’en était dégoûtant. J’ai vomi dans l’évier. Et ça m’a fait un bien fou de rendre le repas que Lucienne avait amoureusement préparé pour les dix ans de notre union libre. En plus, j’avais choisi le jour. Une circonstance aggravante de plus ! Ça sentait vraiment mauvais.

Bref, à trois heures et d’autres poussières du même genre, je vide le congélateur et j’empile les plats préparés dans le même évier. Je sais que c’est une solution d’attente. Et que ça n’empêchera pas Elvire de frapper à la porte à l’heure prévue. Mais quand on est pressé, vaut mieux attendre. Ils vous apprennent pas ça à l’école, mais j’y allais pas tous les jours ouvrables, tant et si bien que j’ai ouvert d’autres portes qui ont aussi participé à mon éducation. Une fois le cadavre dans le congélateur, j’empote le sang qui a pris la consistance de la confiture. Lucienne avait même prévu les étiquettes. Sur l’étagère au-dessus du potager, ça fait un bel effet de maison à la campagne avec une mémé en prime. La tache sur le plancher passera inaperçue si je laisser les fenêtres fermées. D’ailleurs, dès qu’Elvire s’amène, on fait l’amour sur le sofa. Elle aime l’ombre. Une chance.

À six heures, tout est en ordre. Lucienne dans le congélateur, bien raide et sans odeur. Le sang dans les pots hermétiquement fermés. La bouffe à la poubelle. Et la serpillière dans la double cloison en travaux. Je fais griller une couille d’encens au jasmin. L’ambiance est sereine. Il ne me reste plus qu’à expliquer l’absence non excusée de Lucienne. Le caractère d’urgence s’impose. Elle est partie dans la nuit. Sa grand-mère est à l’agonie. Je suis obligé de rester pour nourrir le chat. D’ailleurs le voici. Il est 7 heures et il n’est pas content.

Il miaule tellement fort que le voisin d’à côté s’en prend à notre cloison mitoyenne sans ménagement. Je tends la main pour caresser la tête hérissée du matou. Il la mord. Jusqu’au sang ! Je pousse un cri qui me réveille moi aussi. Cette situation ne peut plus durer. J’assène un grand coup de gamelle sur la tête réputée fragile du chat. Elle se fend. Saigne. Il ne miaule plus. Je cesse de crier comme un demeuré. Ça contient quoi comme sang un chat ? Deux litres au plus. Seulement voilà, le temps d’y penser, il est bientôt 8 heures et demie. Et Elvire est dans l’escalier. Du sang, j’en ai partout. Il y en a sur les murs. Je crois même que je saigne moi aussi. J’ai dû me blesser sur l’os du crâne. Il est pointu comme un couteau. L’œil immobile du chat me fait des reproches. La sonnette sonne.

« Lucienne ! Tu t’es endormie, ma chérie ! Il est l’heure d’aller travailler. Est-ce que [ici mon nom] est là ? Coucou ! [ici mon nom] »

Et comme de juste, Lucienne a oublié de fermer la porte à clé hier au soir. Enfin, je l’ai tuée avant qu’elle la ferme. Pas la porte, Lucienne ! Et je vous laisse imaginer le spectacle que j’ai offert à cette pauvre Elvire qui n’en demandait pas tant. Elle apparaît dans l’écran de lumière du palier. Et vous croyez qu’elle s’affole ! Pas du tout. Elle s’avance vers moi, la main tendue avec les doigts en éventail. Et c’est cette main qui se pose sur moi. Et qui me caresse. Je sens ses cheveux couler sur mes oreilles. Elle me plaint. Elle miaule même.

« Minet ! roucoule-t-elle. Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as encore traîné toute la nuit avec des dames. Vilain Minet ! Et en plus tu es blessé. Montre-moi cette vilaine blessure. »

Et ses doigts explorent ma fourrure grasse de sang. Je me laisse faire. J’ai toujours été un bon matou. Et je le resterai.

 

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