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Napoléon et les Cannibales
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 Article publié le 20 décembre 2015.

oOo

Ah attention ! Pas par plaisir ! J’aime la vie, mais pas à ce point ! Et en plus je suis resté logique. C’était l’hiver et, malgré le réchauffement climatique, il faisait un froid de canard. Je me suis donc aménagé un frigo dans la nature, pas trop loin de chez moi, mais pas trop prêt non plus. Comme vous voyez, je couche pas tout à fait dehors. J’ai mes aises. J’ai bien failli prendre feu plusieurs fois mais, que voulez-vous, j’ai pas envie de crever dans un rêve. Mon frigo est un trou naturel. Je suppose qu’une bête, peut-être avant l’Histoire, l’a creusé pour y élire domicile. Peut-être un homme du temps où on était pas plus grand que ça. Bref, j’y mets ma viande. Et c’est tout ce que j’y mets, parce que l’hiver, ah mes amis ! est d’un froid comme j’en avais jamais vu d’aussi prêt depuis que j’ai plus les moyens d’aller au cinoche. Oui, oui, c’est là-dedans que je l’ai mis. J’ai tassé forcément. J’en avais choisi un pas gros. J’ai l’œil. Les questions de volume, ça me connaît. Les litrons dont je peux témoigner m’autorisent à évaluer le volume de la victime avant de lui faire la peau. Je laisse, comme vous le savez, les vêtements sur place. C’est, paraît-il, ma signature. Mon « mode opératoire ». Rien à voir ! Si une de ses fringues m’intéresse, j’échange. Et c’est tout nu que je le découpe, à chaud que je le mets dans le trou, tant que la viande est encore souple. Et attention à éviter que ça se coince en refroidissant. J’intercale des sacs de plastique pour séparer les morceaux. Ah on a pas ces problèmes en été ! Mais l’été, je bouffe que des trucs qui pourrissent pas trop vite. Et c’est les poubelles que je fais. Vous voyez la différence que ça me fait. De la merde en été et des plats de roi en hiver. C’est pour ça que je vote pour le réchauffement climatique. Je suis pas con. Et puis je fais comme les autres. Je m’occupe d’abord de moi. Et quand je m’occupe des autres, c’est à moi que je pense. On est pas différent vous et moi, malgré le statut social qui nous distingue.

Tout ça c’est la faute à Patrick Cintas. J’avais lu et relu N et les Cannibales. Et ça m’a donné des idées. Mais attention : chez moi, c’est la nécessité vitale qui prime. Rien à foutre de la métaphysique. Je connais mes limites. Et je vous dis que si je pouvais bouffer de la viande en été, et ben c’est ce que je ferais. Seulement voilà : dans ce maudit pays, on a pas un mois d’hiver. Alors j’exagère. Et je me rends malade. Vous en avez de la chance ! Il a fallu que je tombe dans les pommes sur la place publique. Sinon, vous n’y auriez vu que du feu.

Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, mais par pitié ! pas l’HP ! J’ai jamais été fou. J’en ai croisé des tas sur ma route. La plupart des voyageurs sans domicile sont des barjots. Tandis que moi, j’ai la vocation.

J’ai pas eu une enfance tout à fait malheureuse. J’en fais pas une excuse. Mon père ni ma mère n’ont jamais mangé personne. Ils étaient plutôt du genre à se faire bouffer sans rien dire. Ça m’a inspiré. Mais depuis, j’ai décoléré. On peut pas vivre avec une pareille colère dans la tête. Et on peut pas travailler non plus. Je veux dire travailler pour devenir quelque chose. Travailler pour bouffer, je l’ai fait. C’est pas gratifiant, mais ça nourrit. On devient con et à la longue, on se met plus en colère. On baisse le nez. Comme ça, on sent les pieds, les crottes et les cadavres de ceux qui sont tombés en attendant de pourrir. Et attention aux yeux ! On sait plus où on va. C’est ça le plus dur. Et à force, on se demande même plus comment ça va se terminer.

Et ben moi je me suis demandé. C’était la fin d’un beau printemps qui promettait. Je me suis retrouvé seul sur la route, pas trop mal fringué pour l’été et le baluchon plein d’autres fringues pour l’hiver. C’était la première fois de ma vie que je faisais végétarien. Une fois j’ai pas résisté et j’ai mangé un steak haché dans un supermarché. Je l’ai dégueulé en sortant. Il fallait que je me trouve un coin pour faire du feu. Mais vous savez ce que c’est de nos jours : ya plus d’loyers. Tout est pris. Dans les parkings, les sous-sols, les dépotoirs, les cours d’école. Et à la campagne, c’est pareil : on se bat pour juste la place des pieds. Et rien sous les arbres. Et l’eau des ruisseaux est imbuvable. On était pas fin juillet que j’ai compris qu’il allait falloir se battre. Quand je dis on, c’est moi. Et j’étais pas du genre guerrier qui pisse le sang sans rien sentir. Si je savais pas ce que c’était la peur, j’allais être servi.

J’ai traîné pendant des jours et nuits. Et de nos jours, plus tu traînes, plus tu t’élèves. Arrivé à une certaine hauteur, le froid commence à demander qu’on lui tricote une petite laine. Encore un jour de balade solitaire et c’est deux petites laines qu’il te faut sinon t’attrapes un rhume. Et de rhume en crève, tu te retrouves chez les flics à expliquer pourquoi tu veux monter alors qu’il neige là-haut. Même en hiver. T’as plutôt intérêt à te montrer cohérent, sinon on te redescend pour te jeter dans les bras des associations humanitaires. Ça m’est arrivé une fois. Et je m’étais promis de plus recommencer. J’en ai marre, moi, des leçons de morale !

Je suis remonté. Mais avec l’expérience cette fois. Je m’étais constitué un stock de produits vitaux : laines, bouffe, soins, lectures, revues pornos. On ne m’y prendrait pas une deuxième fois à tomber malade à cause du froid. Et cette fois, je suis monté plus haut. Vous zallez pas me croire, les amis, mais yavait plus personne à cette altitude. Yavait même plus d’animaux. Pas un oiseau. Ou alors c’était des avions. Et un froid ! T’aurais pas mis un canard dehors si c’était pas pour l’empêcher de voler. Heureusement, j’ai trouvé du petit bois. D’ailleurs là-haut, ya que du petit bois et du gros. Et rien pour couper. Je veux dire pour faire du petit bois avec le gros, compte tenu que l’inverse serait le signal que le froid est en train de s’en prendre à tes neurones.

La première fois, je me suis dit : s’ils voient la fumée, ils vont monter et me mettre un piment pour avoir mis en danger la forêt et ses habitants. Depuis que les écolos sont ministres, on assiste à une recrudescence de l’infraction naturelle, comme de se chauffer au bois ou de cracher par terre. Mais ils m’ont foutu la paix. Je crois qu’ils avaient pas envie de se les geler avec moi. Ils savent ce que c’est, le froid. D’ailleurs ils sont entrés dans les forces de l’ordre pour vivre au chaud l’estomac plein et cons comme des balais. Tant mieux pour moi. La nuit suivante, j’ai fait un feu d’enfer. Toute une journée à ramasser du petit bois. Et plus j’en ramassais, plus yen avait. À croire que la nature est un don inépuisable. J’avais jamais eu aussi chaud de ma vie.

Mais ça suffit pas d’avoir chaud dans la vie. Comme j’ai dit, les flics se nourrissent bien. Et pas que de saloperies. Seulement dans une forêt sans animaux et sans fruit, j’étais à jeun. Deux jours que ça durait. J’étais pas venu pour ça. Il fallait que je trouve de quoi bouffer. À cette altitude, on se nourrit pas. Même les oiseaux redescendent pour trouver de quoi bouffer. Et ben c’est ce que j’ai fait. Et j’ai pillé un jardin. Des tonnes qu’il me semblait remonter là-haut. J’en ai laissé en chemin. J’en pouvais plus. Et une fois là-haut, chez moi, je me suis rendu compte que j’aurais pas de quoi me calmer. Une faim comme j’en avais jamais eu. Je souhaite ça à personne. Il me fallait de la viande.

En pleine nuit, je me suis mis à penser au poulailler que j’étais passé devant en allant au jardin. Je savais le potin que ça peut faire des poules quand le renard leur rend visite. Tu projettes de piquer une poule et c’est le maquereau que tu raidis. Ah je savais comment la vie peut tourner aux vacances ! Il fallait que je me prépare. Mais réfléchir l’estomac vide, c’est dangereux. Et j’ai recommencé à ingurgiter mes tomates et mes radis. En pleine nuit. J’ai fini par m’endormir et le matin je me suis réveillé dans ma chiasse. Il me fallait de la viande.

Mais comment faire pour piquer une poule sans qu’elle se mette à gueuler comme si on lui voulait que du mal ? Ça, j’en savais rien. J’avais aucune expérience dans ce domaine. En principe, quand tu peux te payer une poule, elle la ferme et tu l’ouvres. C’est simple comme un bonjour. Vous voyez le parallèle ? Mais c’était pas le même genre de poules. Celles-là, celles qui se mangent, savent que si tu t’approches d’elles, c’est pas pour leur faire plaisir. Alors elles gueulent et le proxo se ramène avec un fusil, un chien et sa bobonne tout excitée qui réclame la mort pour le coupable. Elles sont comme ça ces gonzesses qui possèdent un homme à elles. Et c’est lui qui tire. Pas sur la poule. Je voulais pas mourir comme ça, dans la campagne, au fond d’une vallée qu’a pas connu les bienfaits de la civilisation et de la technologie avancée. Je me méfie des métaphysiciens, surtout quand ils sont bouseux.

Une autre certitude c’est que ce type avait sûrement déployé un bouclier de sécurité depuis la disparition de son rang de tomates et du parterre de radis. Fallait plus compter sur lui pour bouffer. Ça annonçait des démarches en série. Et de la marche en lieu géré par le soupçon. J’aurais vite fait de me faire remarquer, même en pleine nuit par les chiens et les capteurs thermiques. Ah je m’étais mis dans une sacrée merde. Et en plus je voulais en sortir, mais sans la quitter, parce qu’il était pas question de retourner chez les humanistes pour me faire bichonner la cervelle et ses accessoires. J’en tremblais. Moitié peur et un quart de colère. Pour le quart restant, j’en laisse la teneur à « l’idiosyncrasie du lecteur ».

Et puis je m’en fous, tiens ! J’en ai peut-être marre de vivre après tout ! Et que je te dévale la pente en quatrième vitesse, moi qui suis doué d’une cinquième avant la marche arrière. Et c’est comme ça que j’arrive en bas. Il fait nuit, l’ai-je précisé ? Les rues sont désertes. Pas un chien pour aboyer. J’ose m’approcher d’un mur pour écouter au volet clos. Rien. Pas un murmure. Pas un râle de plaisir ou de douleur. Rien. La mort !

Ils étaient peut-être tous à la fête du Gras dans le village voisin, mais je voulais pas le savoir. Je suis remonté en première, incapable de monter plus haut. J’ai retrouvé mon nid occupé par un mec que je connaissais pas. Mais lui me connaissait. Il avait même amené de quoi boire. Il connaissait aussi mes goûts. Et si je faisais pas gaffe, il allait me connaître encore plus profond. Il en avait la gueule en tout cas.

« T’as pas quelque chose à bouffer plutôt, râlai-je pour commencer dans la contestation au cas où j’avais affaire à un ancien du syndicat. J’ai rien avalé de dur depuis des jours…

— Pour le dur, j’ai ce qu’il faut, mais je m’attendris tout seul. Compte pas sur moi.

— C’est pas ça qui m’intéresse, mec. Ma faim n’est pas religieuse. C’est une vraie faim qui vient du cœur. Tellement que j’arrive pas à trouver les mots pour en parler.

— J’y ai pas pensé… Figure-toi qu’on m’a poursuivi et…

— T’as la justice aux trousses ?

— Pour viol. J’en avais tellement envie que j’avais plus faim ni rien.

— Qu’est-ce que t’entends par rien… ?

— Rien… l’envie de vivre… d’aimer… de créer… »

Il me faisait rêver ce mec. J’y ai pas demandé son nom. Est-ce que j’en ai un, moi ? J’ai jamais rien signé. Ni une croix, ni un aveu. Des fois j’en ai envie, parce que cette existence me coûte. Mais c’est pas dans ma nature. Le premier article de la Constitution devrait l’imposer à la Loi : Si c’est pas dans sa nature, fous-lui la paix. Comme ça que je l’écrirais. Ni plus ni moins. Mais je suis pas député et j’ai pas envie de l’être.

Une fois qu’on a été bien beurré, mon ami et moi, qu’il nous en faut pas beaucoup vu qu’on a l’habitude, on s’est endormi de chaque côté du feu. S’il s’était pas éteint dans la nuit à cause de la neige, je me serais pas réveillé : j’explique : je me suis vu mort. Et complètement oublié. Tout avait disparu. On avait même pris ma place. Et pourtant elle est pas chère !

Je suis allé chercher du petit bois sous les arbres. Il neigeait pas encore par terre. Mais qu’est-ce que ça caillait ! Yavait pas d’insectes sous l’écorce. J’en aurais bien croqué quelques-uns pour me calmer ce que j’ai en dedans. Mais rien. Pas âmes qui vivent. Un tel néant humanitaire que je suis retourné au bivouac pour voir des fois qu’il soit pas mort mon ami. Et ben il l’était. Raide et mort. Je crois que ça va ensemble. Vous zallez pas me croire, mais j’ai tout de suite pensé à le bouffer.

La question de savoir si c’était du cannibalisme selon que le corps était en vie avant qu’on pense à le bouffer m’effleurait pas l’esprit. Tout ce que je pouvais dire si jamais on me le demandait, c’est que j’y avais pensé pour deux raisons : 1) il était mort et 2) j’avais faim et rien d’autre à bouffer. C’est humain. Et ça fait de moi un homme, qu’on le veuille ou non. Pas comme les cannibales de Patrick Cintas qui sont de véritables pervers. D’ailleurs si j’étais à la place de la police, bien reposé et repu, je me mettrais à canarder ces personnages de roman qui m’ont, contrairement à la loi, pourri la vie et ce que j’ai autour. Là, je compare la vie à un os avec de la chair autour. C’est que j’ai encore faim, voyez-vous. Vous m’avez arrêté avant que j’ai fini de le bouffer. Mais si vous croyez être tombé sur un cannibale de Patrick Cintas, c’est que vous avez pas bien regardé avant de tirer. Ah ce que vous m’avez fait mal !

« Je vous serai d’ailleurs gré de me trouver un toubib. Juste pour savoir combien de temps il me reste avant d’avoir plus faim. Je suis sûr que vous me refuserez pas cet avantage sur le soldat. Je veux savoir. Je sais à peu près, mais l’avis d’un spécialiste me donnerait du baume au cœur. »

Voilà comment je leur ai parlé. Ils n’avaient pas l’air de m’en vouloir. De quoi j’avais l’air ? D’un terroriste ? D’un cannibale de Patrick Cintas ? Ou d’un pauvre type qui profitait de l’occasion que son pote était mort pour se calmer la faim et les angoisses ? Yavait pas de quoi s’inquiéter. J’avais pas de complice. J’appartenais pas à un réseau. J’avais pas de projet. J’étais juste un type qui était monté le plus haut possible pour être enfin libre, c’est-à-dire, dans mon cas, seul. Et ce qui restait de mon pote témoignait que j’aurais aussi bien bouffé un mouton si çavait été un mouton à la place d’un homme. Je pouvais pas mieux m’expliquer.

Mais ils voulaient en savoir plus. Ça vous étonne qu’un flic veuille en savoir plus. En principe, ils savent pas grand-chose et ça leur permet d’être flic, de bien se reposer er de bouffer plus qu’à leur faim. Je comprends que je les poussais à déroger à ces règles. Et ça les faisait chier. Ils me le disaient. Et pas avec des fleurs. J’en ai pris plein la gueule. Pourquoi ? Et ben le type que j’avais bouffé était un évadé. Pas un homme libre comme moi.

Et en plus il s’était évadé de chez lui où il était retenu par des liens familiaux. J’avais bouffé le fils d’un ministre !

J’en revenais pas. Je me rappelais même plus de sa gueule. Et comme il était resté assis, j’avais aucune idée de comment il se tenait pour avoir l’air d’un homme. Presque un inconnu quoi. Et j’avais commencé à le chier. Ils avaient trouvé son ADN dedans. Ah ça c’était une preuve que le sang d’un ministre avait transité par mon intérieur ! Mais ça me donnait aucun avantage sur lui. Et pas un privilège. Monsieur, vous êtes un cannibale ! Et en plus vous avez violé la hiérarchie. Vous serez condamné à être soigné jusqu’à la fin de vos jours.

C’est comme ça qu’on vous fait un procès quand ils considèrent que vous êtes dingue. On vous soigne sans aucune perspective de guérison. Exactement comme on enferme le vrai coupable jusqu’à ce qu’il crève alors qu’il aimerait bien s’en sortir lui aussi, comme tout le monde. Autant le dire tout de suite, j’ai pas aimé les lieux. Et pour être seul, tintin ! Un monde fou ! Je sais plus qui est qui. Yen a même un qui se prend pour Patrick Cintas. Il s’est peint un grand N sur la poitrine. Et il se prend pas pour Napoléon.

 

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