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L'œil de Maurice Blanchot
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 Article publié le 3 décembre 2017.

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" ( ... ). Le public n’est pas constitué par un grand nombre ou un petit nombre de lecteurs, lisant chacun pour soi ( ... ) . Dans le public, l’ami n’a pas de place. Il n’y a de place pour aucune personne déterminée, et pas davantage pour des structures sociales déterminées, famille, groupe, classe, nation. Personne n’en fait partie et tout le monde lui appartient, et non seulement le monde humain mais tous les mondes, toutes choses et nulle chose : les autres. De là que, quelles que soient les rigueurs des censures et les fidélités aux consignes, il y a toujours, pour un pouvoir, quelque chose de suspect et de mal venu dans l’acte de publier. C’est que cet acte fait exister le public, lequel, toujours indéterminé, échappe aux déterminations politiques les plus fermes.

Publier, ce n’est pas se faire lire ni donner à lire quoi que ce soit. Ce qui est public n’a précisément pas besoin d’être lu ; cela est toujours déjà connu, par avance, d’une connaissance qui sait tout et ne veut rien savoir. L’intérêt public, toujours éveillé, insatiable, partant toujours satisfait, qui trouve tout intéressant tout en ne s’intéressant pas, est un mouvement qu’on a eu bien tort de décrire avec un parti pris dénigrant. Nous voyons là, sous une forme il est vrai relâchée et stabilisée, la même puissance impersonnelle qui, comme obstacle et comme ressource, est à l’origine de l’effort littéraire. C’est contre une parole indéfinie et incessante, sans commencement et sans fin, contre elle mais aussi avec son aide, que l’auteur s’exprime. C’est contre l’intérêt public, contre la curiosité distraite, instable, universelle et omnisciente, que le lecteur en vient à lire, émergeant péniblement de cette première lecture, qui avant d’avoir lu a déjà lu : lisant contre elle mais tout de même à travers elle. Le lecteur et l’auteur participent, l’un à une entente neutre, l’autre à une parole neutre, qu’ils voudraient suspendre un instant pour faire place à une expression mieux entendue " ( extrait de " Le livre à venir " , p 334-335 du chapitre " Où va la littérature ? " , Gallimard 1959.

Si Maurice Blanchot est l’écrivain sans visage, collaborant discrètement avec Alain Robbe-Grillet ou Roland Barthes, il est sans doute, avant tout, un théoricien de la littérature, soucieux de connaître le devenir de la discipline. Plus d’un demi-siècle plus tard, l’image médiatique est là, partout, au quotidien. Mais l’impossibilité de classer le lecteur, comme il le soulignait déjà, demeure, et ce en dépit des nombreuses études sociologiques qui tentent de les cerner. Cette impossibilité s’est accrue par l’absence de réponse que l’auteur se voit obligé d’apporter à la question " à qui puis-je m’adresser ? ", ce qui le renvoie à ses intentions premières, à savoir qu’il écrit avant tout pour lui-même. De la sorte, c’est l’informité du lecteur qui domine, son essence étant tout simplement d’être, lorsqu’il entre en contact avec une oeuvre de l’auteur. Le pouvoir n’a donc aucune prise sur ces individus, ce qui ne peut que le contrarier. Ce constat nous conduit, plus largement, à revenir aux racines subversives de l’art, à sa raison d’être autonome, totalement autonome.

Ce qui est également subversif, par ailleurs - une remarque indispensable à ajouter aux propos de Maurice Blanchot - , c’est la publication. En effet, publier est un acte prométhéen, forcément prométhéen, même, signifiant que le monde ne peut se faire sans l’auteur. Y compris lorsque la démarche n’est pas entièrement préméditée.

Si les préjugés du lecteur sont nombreux - il croît connaître beaucoup de choses y compris ce qui est à venir - , il finit par s’affranchir ou ignorer les discours littéraires dominants promus par la majorité des médias pour entrer en état de lecture. Pour accomplir l’effort nécessaire à l’abandon de soi précédant la découverte de l’oeuvre. De son côté, l’auteur se détache de la parole publique qui fait souvent force de foi afin de réellement s’exprimer. Sans doute l’écoute du silence est-elle la meilleure des approches ...

Alors, peu à peu, s’épaissit un monde intime, oui, progressivement se matérialise un monde clos à l’intérieur duquel le lecteur et l’auteur se retrouvent, leurs subjectivités respectives fondant les bases d’un espace-temps unique à partir duquel l’échange peut avoir lieu.

N’est-ce pas dans cet intervalle que vit la littérature ?

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