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"Dévorations" de Richard Millet (Gallimard, 2006)
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 Article publié le 12 avril 2020.

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LU ET ... APPROUVE

Richard Millet est-il une femme ?
La voix de la narration, exprimée par Estelle, semble le prouver.
De quoi s’agit-il, en définitive, sinon de la rencontre accidentelle entre un écrivain redevenu provisoirement instituteur et une jeune serveuse de restaurant ?
Entre un homme mûr, cultivé, et une femme désireuse d’aimer ? Entre un personnage de roman et une fille qui aspire à l’être ?
Nous sommes ici dans la France rurale du début des années 2000, sur les terres de Richard Millet, à partir desquelles vont se déployer toute une série d’événements, ainsi qu’un entrecroisement de thèmes irréconciliables. Une fois de plus, une fois encore, la matière narrative est riche et demeure ouverte quant à son interprétation.
Tout au long du roman, les longues phrases de l’auteur permettent conjointement d’élaborer l’espace et le temps, lourds - qui sont le reflet de la canicule - et le cogito permanent du personnage féminin.
Au sein d’Estelle se trouve " elle " . L’autre que lui.
Un sentiment d’abandon prévaut tout au long de la narration : celui des illusions, celui de la ruralité et de ses symboles - église, école, petit commerce - ou encore celui de l’enfance.
L’enfance, justement, ou l’évocation bouleversante du traumatisme d’Estelle, qui fait songer par analogie à celui de Lolita, survivante de l’apocalypse familiale.
L’auteur procède à une évacuation de la sociologie entre ces deux êtres, au profit de l’humanité. La convergence des lassitudes est mise en exergue, à travers le monologue d’Estelle qui constitue l’approche narrative de Millet. S’enclenche rapidement une pénétration stylistique d’Estelle par le narrateur qui développe un double langage symbolisant leur étrange et platonique histoire d’amour.
Les rivages perdus de l’enfance, ressentis en permanence par les deux êtres, sont restitués avec magnificence. " Le Petit Prince " n’est pas loin ...
Estelle et le maître.
Elle et lui.
Un homme et une femme ...
L’opposition sous-jacente entre la femme urbaine et la femme rurale est révélatrice des origines de Millet, un écrivain de surcroît revenu du petit monde des lettres.
Les pages 150, 151 et 152 décrivrent une scène de saphisme amical entre Estelle et Cécile qui montre les forces archaïques parfois présentes chez l’individu, sans la moindre pathologie, avec au contraire une humanité pleine et lucide que la littérature seule, sans doute, est capable de restituer. Une tendresse joliment régressive révélant aussi que l’on peut allègrement jouer avec les rôles parentaux.
Quelques pages plus loin, Estelle comprend ce qu’est le couple : des habitudes communes et le partage du silence.
L’évocation des traumatismes familiaux, l’attraction asociale, l’enfance, l’étrangeté du désir, la solitude, donc, auxquels il faut ajouter l’inexistence sociale de l’écrivain d’aujourd’hui, matérialisée par la décomposition ou vacuité relationnelle qui domine, lors de l’unique soirée passée en groupe chez une connaissance de Cécile, dont l’effet comique, involontaire, ne peut que surgir. Dans cette petite comédie sociale, seuls les instincts souterrains osent partiellement s’affirmer, sans toutefois mettre en péril la place de chacun ...
La finesse et l’animalité évacuent en permanence tout pscychologisme.
Si l’écrivain/instituteur apparaît comme un Pygmalion passif aux yeux de la serveuse, Estelle incarne sans nul doute une reprise de madame Bovary, la femme étant considérée comme le démon. Une madame Bovary dont l’amour pour l’instituteur se transforme en délire et devient hallucinatoire, jusqu’à se rendre coupable d’éléments criminels extérieurs qui touchent en plein coeur, au bout du compte, la question de l’amour.
Un amour profondément irrationnel qui ne transforme pas la jeune Estelle en sotte ou victime mais en étrange héroïne, sacrifiée sans doute sur l’autel de l’amour lui-même, déifié par l’auteur.

 

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