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 Article publié le 6 avril 2014.

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Gilette nous attendait sur le quai, une valise verte à la main, en jupe courte, le mollet ferme et la nuque solide. Paterson emportait un sac au cuir antique, comme ces souvenirs dont on ne changerait l’aspect sous aucun prétexte. J’avais mon bissac de toile noire. « Je sens que t’as pas envie d’y aller », fit Paterson en reluquant pour la nième fois ces guiboles qui le faisaient rêver dix fois par jour. « C’est des conneries, » dit Gilette « comme d’habitude… » Elle me toisa : « Elle t’a laissé partir ? Tu m’étonnes ! »

 

la vie aime les sourires

pas de tranquillité sans

cette démonstration d’

ataraxie : aujourd’hui

comme demain je suis

celui qui sourit à la vie

pour que rien ne me tue

aussi facilement que le

temps : le sourire aime

la mort : la mort peinte

la mort parlée la mort

qui parle : de la risette

au rictus : la vie aime

te voir, te revoir, te perdre

enfin : il n’y a rien

comme un sourire :

pour recommencer

ce qui n’a pas fini.

 

perdre un poème en route, c’est retrouver son sens,

dit papa en revenant d’un pays lointain.

maman n’est plus là pour dire le contraire.

elle est partie pour ne plus avoir besoin de le dire.

je me passe de ces contradictions très bien très bien.

 

rien n’est plus significatif de notre déroute philosophique

qu’un gréviste qui commence par avoir entièrement raison

et que la reprise du travail replace dans sa déraison,

voire sa folie : dit papa en revenant d’on ne sait où :

d’ailleurs il ne revenait pas : il était déjà parti :

une carcasse de tortue géante témoignait de son goût.

 

je te conseille de penser à voyager avant de voyager,

dit papa en sautant dans un train. il faut lire avant de lire.

il faut mourir avant de mourir. je ne sais pas s’il faut vivre

avant de vivre. c’est pas le genre de truc que nous apprennent

les voyages : je ne voyage pas pour vivre : je vis pour voyager.

 

tout dépend de la distance à parcourir : la ligne droite

est le seul voyage : ne prend jamais le cercle : voyage

sans compas : mais ne suis pas mes traces : retrouverais-tu

celles que j’ai perdues ? non, n’est-ce pas : au revoir fiston.

 

écoute : l’échafaud de don Ramón fait tán tán tán :

le train de Blaise fait : tagada tagada tagada : choisis

le bruit que font les choses : ne te fie pas à leur sens :

bien souvent elles n’en ont pas : que dis-je : elles

n’ont pas de sens : le voyage en a un : je ne sais pas

lequel : mais ça s’entend : écoute avant de partir.

 

nous n’écoutons pas assez les choses : nous écoutons

les autres quand ils ne nous ennuient pas : on ne voyage :

pas avec les autres : ils ne voyagent pas non plus :

exerce ta force dans le bruit que font les choses :

tu y trouveras les mots qui manquent à ta poésie.

 

(voilà quoi je pense dans le train. puis :)

 

ne reviens pas : et j’ai peur : papa a toujours eu raison :

c’est pour ça que maman est partie seule dans sa nuit :

il me conseillait de ne jamais rien recommencer :

même seul : même à l’affût d’un bon moment :

il avait recommencé deux fois et deux fois :

ça avait mal tourné : pas de détails pour étayer

sa thèse : juste son visage soudain profond comme

la nuit qu’elle avait quittée pour se perdre dans une autre

nuit : il y en a comme ça : dit mon père : jamais heureux :

de nuit en nuit : évite de renaître dans ces conditions.

 

(« ils font des trains rien que pour nous emmerder », dit Gilette en cessant de compter les arbres que le train poursuit.)

 

qui est-elle ? comment veux tu que je te dise

une chose pareille ! es-tu né rien que pour

me poser cette question ? moi je ne suis pas

né pour y répondre. au revoir et à bientôt !

 

(« personne t’emmerde, Gilou… dit Paterson en caressant les jambes avec les yeux. tu vas nous faire la vie, merde ! — Ouais ! »)

 

c’est loin : il n’y a rien de plus loin : comme

cette tortue qui est arrivée ici : avant moi :

je te le dis : tu ne me crois pas : mais c’est

la vérité : elle était là bien avant que j’arrive :

et je ne sais même plus d’où je venais :

on en trouve partout des tortues maintenant :

il n’y a pas de capitalisme sans ces tortues :

ah ne me parle plus jamais de tortues :

et n’accepte jamais de travailler pour eux.

 

papa et moi on se quittait sur ces mots :

je n’attendais rien : je voyais le train entrer

en sifflant comme un homme dans le tunnel :

et plus loin il traversait la forêt d’une cité :

« tu ne connais pas non plus ta maman ! »

s’étonnait chaque fois celle qui m’accompagnait

dans ces voyages imités de la nuit.

 

(« aux frais de la princesse », répéta paterson en se frottant les mains. « C’que t’es con ! » fit Gilette en se grattant le genou à l’endroit même que les yeux de Paterson venaient de caresser. »)

 

papa te raconte des bêtises : c’est le mal

qu’il ne faut pas répéter : on peut essayer une fois :

si ce n’est pas trop grave : mais le bien tu peux

le répéter autant de fois que ça ne ruine personne :

 

et si le bien fait du mal à quelqu’un, madame ?

 

ça n’est jamais arrivé ! Oh non jamais !

et ça n’arrivera jamais, tu peux me croire !

 

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