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Romans de Patrick CINTAS
Les derniers jours (mots) de Pompeo

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 Article publié le 13 septembre 2020.

oOo

Allô, allô James ! Quelles nouvelles ?

Paul Misraki.

 

La nouvelle est le laboratoire du roman... fork.

 

On ne date pas les jours de ce journal.

Arthur Gordon Pym

 

I

 

J’avais trouvé le pied droit. Il était enfoui dans le sable derrière un grand rocher. Ce rocher, que je pouvais voir de la maison, était toujours dans l’ombre. Quand Peter a lancé le jeu, j’ai tout de suite pensé à ce rocher. Le matin, une femme nue s’y exposait, à l’abri du soleil qui se levait sur la mer. Je l’observais à la lunette jusqu’à ce qu’elle parte. Elle semblait alors plonger dans l’ombre derrière le rocher. Je ne la revoyais plus de la journée. Personne d’autre que moi n’avait observé ce phénomène. J’avais posé la question à tout le monde, mais d’une façon détournée. Personne n’avait jamais rien vu sur ce rocher. La possibilité d’un animal n’inquiéta personne. Il n’y avait pas d’animal dans la maison. Et aucune autre maison à moins de dix kilomètres. Peter a lancé le jeu vers dix heures du matin. La femme avait quitté le rocher depuis trois heures. Je me levais chaque matin à six heures. J’étais seul dans ma chambre. Sabrina la quittait vers quatre heures. Elle y était entrée à deux. Peter s’absentait de minuit à six heures. Il travaillait au casino, à vingt bornes d’ici. Je me demandais tous les soirs ce que Sabrina pouvait bien fabriquer de minuit à deux heures, mais je comprenais qu’elle revînt dans sa chambre une heure avant que Peter ne rentre. Une heure, ce n’est rien. Mais deux…

Les couples s’égaillèrent aussitôt que Peter lança le jeu. Il avait démonté la poupée la veille avant de partir au casino. Une tête, deux bras, deux mains, deux jambes, deux pieds. Le tout articulé. Neuf pièces en tout. Nous étions dix en comptant Peter. Et Sabrina ne jouait pas. Après tout, il n’était pas interdit de revenir avec plus d’une pièce. J’avais trouvé le pied droit. Il était onze heures et des poussières. Les traces de pas remontaient la dune entre les herbes. Je les suivis.

Arrivé au sommet, je n’avais plus qu’à descendre de l’autre côté. On voyait la route plus loin. Je m’attendais à tomber sur des traces de pneus. Les pas étaient réguliers. Ils appartenaient à une seule personne. Donc, la femme que je voyais tous les matins. Elle était seule. Je dus marcher une bonne heure en direction des montagnes. De temps en temps, les traces disparaissaient, mais elles réapparaissaient plus loin et je les suivais obstinément. Je dus traverser la route et m’aventurer dans le désert. Je n’étais pas vêtu pour les grandes randonnées sous le soleil. Il allait être midi. Là-bas, on devait me chercher. On m’avait vu gravir la dune après le rocher. Je leur avais même adressé un salut. Ils pouvaient être à ma poursuite en ce moment. Je m’en fichais.

J’abandonnais le pied sur un talus. Je le retrouverais au retour. Personne ne vient jamais par ici. La femme était peut-être une de ces visions qui empoisonnent mon existence depuis que j’ai eu peur, un jour, à Paris. Je ne suis pas retourné en France. J’étais guide touristique. En attendant mieux. Mais après l’attentat, j’ai trouvé un emploi au service de Peter, ce qui m’a éloigné. Je vis très bien ici. Je m’occupe de la maison. Peter me laisse sa bagnole, un buggy. Je l’entretiens aussi. J’aime la solitude. Quand ils seront partis, à la fin de l’été, me dis-je, j’éclaircirai cette histoire de femme sur le rocher. Je savais que je ne la trouverais pas. Mais à qui appartenaient ces pas ?

Je suis rentré à la tombée de la nuit. Je me suis fait engueuler par Peter parce qu’il manquait un pied à la poupée de Jenny, une morveuse de huit ans qui me déteste. Il était trop tard pour aller le chercher. On irait le lendemain en buggy. Jenny adorait le buggy. Elle aimait le buggy, les casquettes et les lunettes de soleil. Je ne savais rien de plus à propos de cette gosse, sauf qu’elle appartenait à Sabrina et que Peter s’en méfiait. Depuis un an que je les connaissais, les Bradley, je ne m’étais pas intéressé à leur intimité. Sabrina était entrée dans mon lit sans m’en demander la permission. Ça m’ennuyait pour Peter qui était un brave type. Il avait perdu un bras dans l’attentat. Et autre chose de plus précieux.

Mes excuses ne suffisaient pas. Jenny m’a jeté la poupée à la figure et elle s’en est pris une sur la sienne. La main de Sabrina est leste. Jenny s’est mise à pleurer et on est monté se coucher. Peter n’a même pas pris le temps de nous inventer un nouveau jeu. Ses amis adoraient jouer. Je ne les connaissais pas. Ils étaient fascinés par cet attentat et Peter exhibait son moignon. Moi, j’avais eu peur. Rien d’autre. Et j’avais pris des photos. Je ne les ai montrées qu’une fois. C’était des flics que j’avais photographiés. Des flics aux visages tendus. À ce moment-là, la peur était en train de ravager mon esprit. Et je ne sais pour quelles raisons profondes, je ne m’étais intéressé qu’aux visages des flics. Je ne savais vraiment pas expliquer pourquoi. Les amis de Peter trouvaient ça bizarre, mais la peur ne s’explique pas aussi facilement qu’un bras coupé ou une paire de testicules emportés avec ce qui va avec. C’était il y avait un ou deux ans. Ou plus. Peter ne voulait pas mesurer ce temps avec moi. Il hurlait de douleur pendant que je photographiais les flics. Et il ne savait toujours pas ce qu’il devait penser de mon comportement.

Le lendemain, la femme est à l’heure. Je la regarde dans ma lunette que je tiens d’une main et de l’autre je me caresse. En bas, Jenny attend dans le buggy, assise au volant comme un garçon. Cette nuit, Sabrina n’est pas venue. Peter a finalement renoncé à aller au casino. Alors forcément, j’ai de l’énergie à revendre. Je ferais peut-être mieux de courir jusqu’au rocher en prenant soin de me dissimuler derrière le talus. Cette femme peut courir plus vite que moi. Je ne la rattraperais pas si c’est ce qu’elle veut. Voilà ce qui me traverse l’esprit pendant que cette morveuse de Jenny m’empêche de jouir. J’abandonne et je range la lunette. De toute façon, la femme est partie. Plus tôt que prévu. Je descends.

Jenny est à la place du mort. Elle a attaché sa ceinture. Elle sait ce qu’elle veut. Je m’apprête à prendre le volant quand elle se met à gueuler qu’elle n’a aucune envie de se laisser conduire par moi. D’après elle, je ne suis pas assez doué pour ce genre de conduite.

« Parce que tu comptes conduire ce bolide… ? éructai-je.

— Peter prend le volant. Pas toi !

— Et c’est qui qui sait où il est, ce maudit pied ?

— Je m’en fous du pied ! T’iras le chercher à pied. Ça t’apprendra ! »

J’étais sur le point de lui en mettre une quand Peter est arrivé. Il me dit :

« Va chercher le pied, l’ami. J’emmène cette conasse en ville pour remplacer la poupée. Quelqu’un lui a mis le feu cette nuit… »

Il me regarde comme si c’était moi.

« Pourquoi j’irais chercher le pied si cette foutue poupée n’existe plus ? grognai-je.

— Parce que tout ça, c’est ta faute ! » hurle la morveuse.

Peter rigole et se met au volant. Il va impressionner la petite par un démarrage sportif. Elle serre les dents et sans doute les fesses. C’est fou ce qu’on a envie de chier quand on a peur. Les flics me regardaient comme s’ils me plaignaient. J’ai mis du temps à entendre les cris de Peter. Il était ficelé sur un brancard et un flic ou autre chose lui injectait des liquides dans l’autre bras. Il me parlait de Sabrina. Elle l’attendait à l’hôtel. S’il avait su, il ne serait pas venu. J’ai eu l’inspiration d’aller pisser parce que le concert m’ennuyait.

« Hé ! dit Peter en lançant le moteur. N’oublie pas le pied. Tu trouveras peut-être une explication à ta vision. On ne sait jamais… »

Et les traces de pas ? Je ne lui en parle pas. Je vais finir de me branler entre les cuisses de Sabrina. Si les autres m’en laissent le temps. Le matin, ils engouffrent des tonnes de pancakes et des mètres cubes de café au lait. Ça leur prend une bonne demi-heure. Baiser sous l’influence d’un tel vacarme n’est pas ce que je connais de mieux en matière de plaisir, mais il faut que je libère mes neurones de cette emprise. Ensuite, je réfléchirai.

Je traverse la salle à manger. Ils sont tous là. On m’interroge :

« Ya pas de jeu ce matin ?

— Peter est allé en ville pour acheter une poupée…

— Quelqu’un l’a brûlée, on sait…

— Et ça ne peut être que l’un d’entre nous…

— Mais c’est pas nous ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Bref. Sabrina est à la cuisine. Dans la poubelle, la poupée. Calcinée jusqu’à l’os. Rien ne m’accuse. C’est con, les gosses. Ça peut vous foutre en l’air votre vie d’adulte. Sabrina n’est pas disposée.

« Tu vas chercher le pied ? dit-elle sans se retourner.

— Pour en faire quoi ? Je voudrais bien qu’on m’explique…

— Au fond, il n’y a que toi que ça arrange, cette histoire de pied et de poupée en feu…

— Ah ouais… ? Et c’est qui qui va avoir une poupée toute neuve ? Moi, peut-être ?

— Oh ! Tu es odieux ! »

Je ne le suis pas. Je ne me fatiguerais jamais de Sabrina. Elle est mon type, si je peux dire. Entre la beauté canon et le bien ordinaire. Mais Peter est encore vivant. On ne meurt pas de mutilation. La preuve. Ou alors, comme dit la chanson du poète français : faut qu’ça saigne !

« Bon ben j’y vais, dis-je en m’enfilant une crêpe et une gorgée de café brûlant juste derrière.

— J’espère que tu vas le retrouver… Il y a eu du vent cette nuit…

— Je sais… J’ai pas dormi…

— Il n’y a personne, là-bas. Des animaux, peut-être. Mais les bêtes ne s’intéressent pas aux pieds des poupées.

— Tu deviens obscure, ma chérie… »

Je sors de la cuisine. Elle me rattrape, m’enfonce ses ongles dans la chair et me siffle :

« Ne m’appelle pas comme ça ici ! Ya du monde ! »

Il y a longtemps que j’ai renoncé à comprendre les femmes. Je me demande si je vais prolonger mon séjour paradisiaque. Je retournerais où ? D’où je viens ? Ah j’ai trop peur ! Je ne suis pas prêt. Et je ne connais pas d’autres pays. Je n’ai jamais voyagé. Peter m’a emmené dans ses bagages. Et me voilà. Cette histoire de vision me tarabuste. Elle m’enquiquine même. Je veux en avoir le cœur net. Et je me remets en route. Mais cette fois, force m’est de constater qu’il y a deux traces. Deux traces humaines.

Je me jette par terre, dans la poussière, pour mesurer les différences. Il s’agit peut-être d’une superposition. Le vent a-t-il vraiment soufflé cette nuit ? Ou était-ce une métaphore ? Avec Sabrina, je me perds toujours en chemin. Les traces de gauche sont différentes. Plus larges. Plus profondes. Ce sont celles d’un homme. Et cet homme, ce n’est pas moi. Hier, j’ai bien pris la précaution de marcher sur le talus. Et c’est dessus que je retrouve le pied de la poupée.

Pourquoi revenir ? Cette fois, je me suis habillé en explorateur et j’ai emporté de l’eau et des galettes. J’ai un chapeau sur la tête et des godasses aux pieds. Sabrina m’a observé tout le temps que j’ai mis à disparaître derrière les dunes. Elle en parlera à Peter. Quand je suis seul, je me balade à poil. Mais je ne peux pas à cause de Jenny. Peter s’en fout, mais Sabrina a de la pudeur une idée vieillotte. Pourtant, de là à m’habiller comme si je partais au bout du monde… C’est peut-être là que je vais.

 

II

 

Je suis entré dans ma chambre.

*

Pompeo ne porte pas de clés d’or brodées sur les revers de son veston. Pas de basques non plus. Mais l’allure est cérémonieuse. Lunettes rondes à monture d’os. Myopie. Son regard disproportionné par rapport au visage. Je me demande ce qu’il voit quand il me regarde. Le plus souvent, je suis assis au bord du lit, les pieds sur la chaise, et je lis. Pas de censure dans la bibliothèque, mais tout ce qui concerne l’évasion est soigneusement évité, ce qui limite la littérature. Je ne sais pas encore à quoi cela la limite. Je finirai par le savoir. Et puis je m’en irai.

*

Jour précédent, sans date comme convenu

 

Nous sommes arrivés. J’ai souvent voyagé. J’ai connu cette sensation d’être déjà venu. Je la retrouve et elle me donne à l’enfance que je me mets aussitôt à fuir. Afrique du Nord. Amérique du Sud. Du Nord. Des pays de l’Est. L’Ouest revisité sans cinémascope. Le Milieu. L’Extrême. Retrouvailles abstraites après études. Pas dépaysé mais désorienté. « Me reconnaissez-vous ? » Tampon comme le noir d’un nuage dans le ciel de mon itinéraire initié avec l’adolescence. « Nous étions… vous et moi… » Pompeo gratte une allumette et allume sa cigarette. Fait signe de s’aligner. Il cherche à reconnaître quelqu’un. Ce ne sera pas moi cette fois.

*

Soleil. Pluie. Autre chose. Je ne puis pas écrire cela. J’écris le mince rideau de papier. Les traces brossées par couches. Le café froid d’un fond de tasse. Des fois (cela arrive) il manque une page et je m’énerve. J’aime trop les constructions pour pardonner la mutilation d’un corps aussi bien conçu. Pourquoi cette page et pas une autre ? Pourquoi ne pas la retrouver dans un autre volume ? Œuvrer pour que ça n’ait pas l’importance que je donne à cet évènement. Mais qui m’accompagnera au bout de cette tentative de me passer de tout ce qui ne concerne pas ma lecture ininterrompue ?

*

« Vous voyez cette ouverture… heu… noire… ?

— …

— C’est ma fenêtre… J’habite là depuis des années que je ne compte plus. Vous me croyez quand je vous dis que je ne les compte plus comme vous comptez celles qui vous écrasent de leur futur ?

— Cruel ! »

Voilà Pompeo. Cruel, mais vrai. Capable de vous faire toucher le fond sans vous promettre de vous tendre la main au moment où la respiration revient à l’assaut dans vos poumons. Il lit des récits qui commencent dans le mystère et s’achèvent dans leur résolution logique et indiscutable par le fait même de cette logique. Il dit « logique » avec un rond de jambe. La pointe de son soulier laisse une trace noire sur le lino de la bibliothèque.

« Nous avons aussi un labyrinthe, dit-il. Mais il est réservé aux grands malades… Ceux qui… »

*

On reconnaît la saison à la couleur du soleil, mais seulement si on a la chance de le voir entre deux visites chez l’ami Carabin qui ouvre grand sa fenêtre si le temps le permet. Elle a de grands carreaux bien transparents, sans traces d’aucune sorte. On ne s’en approche pas, mais on ne peut détacher son regard des rideaux toujours menaçants. Vous souffrez d’une angoisse qui s’explique et on vous l’explique une fois de plus. Cette explication peut vous sauver de bien des tentations. N’oubliez pas que vous n’êtes pas la victime.

*

Si je mettais des numéros à la place des * ? Non, n’est-ce pas… ?

*

Pompeo examine le ressort d’un cahier. Il le trouve « coupant ». Il en essaie le fil sur son pouce. Exhibe la trace rouge. « Un peu plus et… » Le même pouce s’élève et indique la direction qu’on ne prend jamais avant mûre réflexion. On en parle. C’est surtout lui qui parle. Il en a connu, des cas. Il en est même arrivé à procéder à un classement diagnostique et statistique. Il a appris ça dans les livres, mais il ne les lit plus. Il ne cherche pas à lire ceux qui suivent. Il s’est arrêté en route. Les arbres. Leurs fruits. Les oiseaux. La nuit et le ciel. Toutes ces filles qui deviennent des femmes. Il avait un cheval de bois dans le temps. Il l’a perdu au cours d’un déménagement.

*

Je m’appelle Arthur Gordon Pym.

*

Pompeo aime bien comment je m’appelle. « Ça a du sens, » dit-il en trouvant une punaise dans le mur. Il y avait quelqu’un avant moi. Il l’a connu. Il s’était donné un nom lui aussi. À croire que cette chambre n’inspire pas son hôte autrement.

*

POÈME

 

(perdu à jamais)

*

AUTRE POÈME

 

(retrouvé, puis oublié sur un zinc)

*

Un matin il s’amène avec une tête de lendemain de fête. Mais c’est chez le toubib qu’il est allé la veille. Pas le soir. L’après-midi. Le soir, il l’a passé seul sans regarder la télé. Il n’a pas bu. Il a fini par s’endormir en se disant qu’il vaut mieux mourir libre que dedans.

« Je dis pas ça pour toi… »

Il m’a apporté un cahier cousu des fois que je me mette dans l’idée de partir avant lui, le laissant sans fin au moment de s’en approcher. Il ne veut pas vivre ça. Il a vécu un tas de choses et on va s’en servir pour ses mémoires. Ce qui ne servira pas ne sera pas évoqué.

« Ça m’en a mis un coup… »

Mais il n’a pas bu, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer en observant sa gueule de bois.

« Tu sais écrire, toi… C’est une chose que j’ai pas appris…

— Apprise…

— Mais ça ne s’apprend peut-être pas…

— Comme de jouer à la poupée… »

J’ai envie d’en parler, de la poupée.

« Après, dit-il. On trouvera le temps…

— Mais si on le trouve pas, Pompeo… ?

— Alors on ne refera le procès ! »

Mieux vaut ne pas l’énerver avant de commencer. Et ne pas espérer aller plus vite que lui, histoire de laisser de la place à la poupée.

*

« On commence quand tu veux, mec… » dit-on quand il est temps de s’y mettre.

*

J’ai réfléchi toute la nuit. Je vais avoir du mal. Cette poupée ne me quitte pas. J’en ai connu de moins tenace. Je la vois déjà entre les lignes, craignant que Pompeo ne la voie aussi. Faut que j’apprenne à écrire sans elle. J’aurai les yeux de Pompeo sur mon échine. Et peut-être aussi sa main sur mon épaule. Ça va m’angoisser. Je me connais.

*

* *

On arrive après avoir avoué. Le ciel est d’or ce matin. Il frise le mur à cette époque de l’année. De la confiture, j’en ai plein. Je crève un sachet tous les matins, mais j’en ai de reste. En attendant le bol incassable. Je suis en papier depuis des années. Faudrait s’arracher la peau pour la nouer.

« Avec quoi je vais écrire, Pompeo… ?

— Je sais que tu tiens à la vie. Mais tu peux te le fourrer dans le cul. J’y toucherai pas, même pour te corriger. Je l’aiguiserai avec ce canif…

— On commence par le jour où ta mère s’est enfin mise à gueuler pour une bonne raison ?

— Celle-là !

— On en parle pas si tu veux pas…

— C’est comme si je connaissais tous les détails de son corps… Je sais que j’y penserai une minute avant d’entrer dans la forêt obscure et froide…

— T’auras peut-être pas cette chance…

— Tu connais d’autres portes peut-être ? Elle est entrouverte depuis le début.

— Ça commence quand, Pompeo ? Il faut que je le sache… La première page…

— Pour l’instant, on fait comme si la première page n’existait pas…

— On commence n’importe où… ?

— On peut commencer avec toi, Arthur. Je sais ce que je te dois.

— Mais j’ai perdu ce qui me restait de liberté… Je suis un…

— Mais tu ne l’étais pas encore ! Je me souviens…

— Ce n’était pas moi, Pompeo. Je peux pas imaginer ça si c’est un autre qui prend ma place…

— Je sens que tu vas me compliquer la vie, Arthur. Juste au moment où mon existence n’a plus de place pour l’illusion. Tu peux pas savoir combien je m’en suis fait, des illusions. Mais je parle à un type qui s’y connaît, n’est-ce pas… ?

— Je compte les jours. Et même les heures. Je me vois déjà dehors. En compagnie. Jamais seul. Mais avec un bracelet à la cheville, des fois que la mort d’une poupée pose question dans le secteur.

— Toutes ne meurent pas… Il y a celles qu’on aime. Même que des fois on se fait aimer. Reconnaissons que la chance puisse te manquer à tout moment et qu’on finisse par te faire payer ce qu’un autre a commis… à ta place…

— Si on commençait par le début, Pompeo ? J’aime pas les fins sans un bon coup de dés à la clé. Faut savoir s’aventurer pour ne pas en être privé juste une minute avant la fin. Cette fois, ce sera pas du luxe. Ya rien de plus facile que la mort. »

C’est le « mot » qui l’angoisse.

*

J’ai toujours vécu seul. Et j’ai toujours relu les mêmes bouquins. Seulement, contrairement à Pompeo (cherchez Pompeo) j’ai pas sombré corps et âme dans l’imitation de ce qui se vend le mieux à l’esprit ou au cul. J’avais trouvé ma poupée avant même d’en parler. Ni chiffon ni porcelaine. Pas de fils aux articulations. Un caractère de chien. En vacances, les vitrines t’encerclent. Les trottoirs te sollicitent. Les parapets s’invitent. Et on perd le Nord.

*

« Alors ici c’est le confessionnal… Voici la sellette. Vous vous agenouillez pas. Vous pouvez reculer, mais pas plus loin que le mur déjà occupé par un classeur qui doit dater de Trompe-la-Mort. Ça vous laisse pas beaucoup de marge, mais faudra vous y faire. Inutile de rêver en vous tournant vers la fenêtre, c’en est une fausse. Peinte à même le mur par un artiste de votre choix. On ne pisse pas avant d’en avoir reçu l’ordre ! »

*

Ça grouille presque. Ça sent l’acharnement. Avec appareillages et glouglous des flacons remplis de sérum de vérité. On distingue cependant l’inquisiteur du crucifié sur l’autel de la morale. Pompeo n’a pas connu ça. Il vient après. Une fois qu’on ne joue plus. Je vais vous raconter (si c’est possible) l’histoire d’un gardien sur le point de mourir de sa maladie et de celui qu’il garde depuis des lunes consacrées à cette écriture. On ne comptera pas ces années. Par contre, celles qui viennent s’égrèneront sans Pompeo. Puis d’autres années pour boucler la boucle, avec ou sans poupée, j’en sais rien encore. Je suis comme l’enfant qui balance ses jambes au bord de la chaise en attendant d’avoir les pieds sur terre comme promis par papa et maman.

*

Ce que papa et maman ne savaient pas, c’est que leur poupon s’appellerait Arthur Gordon Pym et qu’il finirait mal avant de finir pour de bon. J’en sais rien ce qu’il rêvaient avec ou sans moi. J’ai jamais posé la question. J’ai vu le monde de près. Il y avait une poupée dedans. Je savais pas que j’aimais les poupées. Que j’aimais tout ce qu’il est possible de faire d’une poupée. J’avais déjà cette idée d’un bonzaï humain. Sur le papier que je l’ai griffonnée entre les heures de classe. Entre grammaire et mathématiques. Quelquefois ça me venait en poésie, mais j’avais pas envie de jouer.

*

« Je suis né dans la merde et j’y retourne, dit Pompeo en balance sur le bord de mon châlit parce qu’il est retourné en enfance pour que ce soit plus vrai. Sans les mots, je sais plus si c’est moi qui touille la mémoire. La merde, c’est le fric. Celui qu’on a et celui que les autres possèdent pour te faire la nique dans leurs bagnoles et leurs piscines. Même que ma vioque voulait forcer la porte de Tiffany. Elle aurait pas dû montrer son cul aux flics. Et pas chier sur un trottoir aussi distingué. Mais les flics, c’est pas distingué comme nous les gardiens. Tu feras sentir la différence au lecteur. Je sais pas comment. Tu dois savoir… Et si tu sais pas, on demandera à Dante ou à Sade. Et sans l’édulcoration baudelairienne ! Je veux de la merde qui sent la merde ! Sinon je t’aime plus ! »

*

* *

Les jours de pluie, l’eau n’entre pas. Une famille d’insecte (j’imagine que c’en est une) remonte le long du mur pour aller goûter l’humidité de la vitre inaccessible autrement. La lumière a remplacé le soleil. Les pas de Pompeo se rapprochent si lentement que j’en perds le compte. La clé hésite. Le trou clignote. La manche au galon d’or rutile un instant.

« Nous recevons de nouveaux clients ce matin, dit-il en se maintenant dans l’ombre. Les rues sont désertes. Je n’ai pas vu une seule vitrine éclairée. Le monde meurt quelquefois ainsi. Nous perdons alors connaissance. Puis ça gratte…

— Cette vermine… Justement, je l’observais… une fois de plus… les années…

— Non pas ces pattes ! L’intérieur de l’os. Quelque chose est écrit, comme à l’entrée de Notre-Dame. Nous photographions. Difficile d’évaluer la mission. Je suis fatigué par les jours. Je n’attends plus les vacances. Je ferais bien de me hâter vers la sortie. Où en es-tu… ?

— Ressorts de la comédie la plus ordinaire. Frottement linéaire des deux surfaces proposées à l’esprit en proie à d’autres angoisses. Regardez-les explorer cette verticale ! Là-haut, le verre cathédrale ne se laisse voir qu’à travers les barreaux. Solides barreaux aux intervalles impossibles à traverser perpendiculairement. Je deviens fou…

— Ensuite je suis allé décompresser sur les quais. Peu de monde sous cette pluie têtue. Des parapluies et des glissades. Un flic fumait dans sa niche. Il m’a salué comme si j’étais son frère…

— L’enfermement est triangulaire tout comme l’expérience qui l’impose à l’ensemble. Qui exaucera mes vœux désormais ?

— J’ai amené de quoi fumer…

— Fumons.

— Les voilà dans la buée du carreau… Ils tournent en rond. Un cercle parfait.

— D’ici, on ne voit pas la trace de leurs pattes. Le cercle n’est pas si parfait. L’intervalle des marcheurs est irrégulier.

— Ont-ils des ailes ? Je n’ai jamais réfléchi à ça… Si nous commencions par le commencement ?

— Le cri de la mère…

— Ou le mien… De ce temps-là, quelques photographies… Les négatifs sont perdus. Petits formats. 6x9. 6,5x11. Un coup de vieux. Jamais observé la tache argentique d’aussi près qu’en ta compagnie, Arthur. À l’heure du pixel ! Mais quelle image emporteras-tu avec toi là dehors, si le diable ne t’emporte pas avant ?

— Le pire qui puisse arriver à un homme, c’est que les hommes imposent la linéarité à son existence de coupable. Naguère, je m’étoilais chaque matin, le nez dans les cheveux de ma poupée. Je recommencerai tôt ou tard. Avec ou sans bracelet. Je me connais.

— Pas le temps d’y songer ! Le diagnostic est définitif. J’en veux pour deux cents pages. Pas moins. Connaissant le nombre de jours en jeu, la division impose le nombre de mots à coucher chaque jour. Sinon c’est interrompu. Et je meurs quand même. Passons à l’acte, Arthur ! »

Mouille la mine et l’applique au papier dont le bord ne tranche pas. Pompeo l’a essayé sur son pouce. On voit bien qu’aucune trace ne rompt la série papillaire. Écris !

*

« Écris ! » voulait dire « Ne meurt pas ! »

*

Quel classicisme dans la « modernité » des feuillets parisiens ! La nouvelle s’épaissit en « récit » puis le récit en question rejoint les autres sur les genoux de la poupée.

*

« Qui sait mieux que moi ce qui a eu lieu et ce qui relève de la fiction acquise par contact avec une réalité non désirée ? Je ne suis pas un fleuve. Ni le rivage aux sabots clinquants de coquillages. Ici, le seau et la pelle jouent avec l’écume et ses débris de verre reconnaissables à la transparence que la langue leur applique avec cette sorte de science qui n’appartient qu’à l’enfant. « Je sais ce que je cherche et je le trouve ! » Sous le parasol, les jambes secouent le sable des jeux. Le téton est inexplicablement plus noir que l’ombre zébrée de baleines. Une méduse « respire » encore.

*

Pompeo ouvre une boîte et tord le couvercle. Angle droit. Dépose les anchois sur les tartines préalablement beurrées par la poupée revenue des dossiers.

« L’alcool m’a ouvert les yeux, dit-il. Et je ne les fermerai pas sans résistance ! Mais si je meurs à l’hôpital, qui humectera mes lèvres de ce divin nectar ? »

Ses poumons grognent sous la chemise humide et chaude. Les mâchoires cherchent le rythme. La langue explore la pâtée.

« Toutes ces simagrées d’alchimistes et de maudits ! Les mots ne s’y trouvent pas. Il s’agit de jouer avec eux et de payer avant d’entrer. Foutaises ! Je connais ma langue. Je vais finir avec elle si toutefois ils ne me la gâchent pas avec leurs métaux soumis aux acides du hasard. Qui t’a balancé, toi ?

— Ses morceaux… Ma trace génomique. Ils exigeaient une parfaite correspondance entre ce qu’ils savaient, pour l’avoir découvert, et ce que j’avouais dans leur langue. La mienne m’était devenue étrangère, comme si je n’avais jamais vécu avec une poupée…

— On en arrive là des fois… Ça ne devrait pas arriver, mais quand ça arrive on devient l’étranger qui parle la langue de ses propres étrangers. »

Pose la boîte et verse le jus avec ses petits oignons. Comme une éjaculation lente. Les insectes redescendent.

« Moi aussi j’avais une poupée, dit Pompeo en léchant. Mais c’était Astérix. J’avais aussi Obélix mais pas dans la même gamme de produit. Deux sources différentes à Noël. Pas les mêmes proportions. Ça me chagrinait. Impossible de les mettre l’un à côté de l’autre. Ça ne collait pas au récit. On m’amputait d’un membre. Ma langue s’agitait, mais sans trouver un sens que j’aurais pu prendre pour grandir avec comme d’autres poussent dans la terre de leur héritage. Tu commenceras par là, Arthur. Oublie les cris et la fumée des cigares. Et ne me parle pas de baptême ! »

*

Étrange que je doive me passer de Pompeo à partir de la date de sa mort. Et même avant pour cause d’hospitalisation. Je ne l’apprendrai peut-être pas, sa mort. Personne pour me l’annoncer. Impossible de la dater en vue des anniversaires. Je peux les compter si on ne me lâche pas avant. Puis je ne les fêterai plus. Je me connais. J’efface vite si on ne m’en empêche pas. Ils m’en empêcheront tant que ça leur conviendra. J’ai pas mon mot à dire en la matière. Je dois vivre avec le cadavre d’une poupée jusqu’à ce qu’ils en décident autrement. Je m’en fous presque de pas pouvoir aller plus loin que ces murs ! Mais être pendu par la queue à leur langue ! Ça me rend fou. Pompeo ne veut pas déraisonner avec moi et il limite la dose que j’ingurgite avec lui. Il sait aussi qu’il faut pas trop me déranger le cerveau si ce qu’il veut c’est que je me mette au travail de sa mémoire.

« Ne me considère pas comme un personnage, dit-il. Je ne destine pas mon cadavre à ceux que j’ai fréquentés toute ma vie. Il doit bien se trouver quelqu’un pour comprendre que je ne suis pas né pour ce travail. Tu sortiras avec ça dans la poche et tu sauras quoi en faire, pas vrai ? Je te demande pas de promettre… On est assez tragique comme ça ! »

*

Si personne n’est ce qu’il veut être et demeurer, qu’on me présente qui prétend le contraire. Pompeo n’a jamais tué personne. Il ne les enferme pas non plus. Il les garde. Il les empêche d’aller plus loin que les murs. Il est capable de tuer seulement si l’occasion se présente. Il fuit l’occasion. Ne s’acoquine qu’avec des types dans mon genre, les incapables d’ouvrir les murs comme il ouvre ses boîtes. Il les repère à l’arrivée. J’avais une tête, ou un regard, ou je ne sais quoi à ne pas avoir les moyens d’ouvrir les murs. Suffit de pas laisser la porte ouverte. Pour les murs, il sait que je ne les ouvre pas. C’est comme ça qu’il garde. Porte fermée et murs sans l’ouvre-boîte qui va avec quand on connaît du monde. Et pour être ce que je veux être, je le reçois dans mon lit.

*

Que se passe-t-il entre un gardien qui va mourir et un gardé qui a besoin de ce gardien pour être ce qu’il veut être et surtout ne pas ressembler à ce qui n’est pas ? C’est le sujet de cette comédie. Ou plutôt, c’est le problème posé. Le gardien meurt, on n’y peut rien. On ne peut rien non plus quant au temps qui lui reste à vivre. Passé ce temps, le gardé demeure sans gardien capable de préserver son être sans le soumettre aux fatalités que l’enfermement inflige aux détenus. Sans Pompeo, je risque la prison.

*

Tout le monde a envie de dire des choses intelligentes, des choses de l’esprit. On est moins sûr d’avoir vraiment envie d’en inventer de jolies ou en tout cas de pas vilaines à regarder ou à entendre. On est moins poète que malin, si des fois on parvient à ruser avec les murs.

*

« J’en ai connu des condamnations, mais rien d’aussi définitif ! dit Pompeo à peine dedans.

— Vous avez été marié… ?

— J’ai eu des parents… et d’autres conformités…

— Mais on est toujours libre de ne pas se conformer…

— Pas si on veut vivre tranquille comme Baptiste. Je n’ai jamais tué personne…

— Ce ne fut pas, en ce qui me concerne, un acte libre ni gratuit. Il faudrait se reporter au procès avant d’en parler…

— Quoi ! Insérer ces minutes, voire ces heures, dans un texte qui n’en survivra pas ? Vous n’y songez pas. Nous sommes deux. Et je refuse d’en discuter. Il faut être deux…

— Au moins. Soit. N’en parlons plus. Avez-vous lu le dernier roman de Patrice de la Rubanière ?

Hypocrisies ? Au diable les pavés et leur Paris ! Je ne lis que ce qui s’achève avant que j’aie envie de faire autre chose ou qu’on m’y contraigne, ce qui arrive souvent. Je n’en ai plus pour longtemps, rappelez-vous…

— Un pavé, certes, et qui manque d’une fin, ce qui rendrait votre agonie plus douloureuse, si jamais vous consentiez à accorder de l’importance à la lecture d’un roman que l’auteur s’évertue à écarter du chemin emprunté toujours par les romans de ce temps ou d’un autre.

— Un roman sans fin, n’est-ce pas ? Ce qui ne veut pas dire que rien ne l’interrompt. Il en est ainsi de toute série, de chapitres ou autre chose. Non, non ! Je ne lis jamais de romans dont on ne peut pas dire qu’ils sont jouables sur la scène ou à l’écran, comme tragédie ou comédie.

— Ou tragi-comédie… Le fait est que l’auteur d’Hypocrisies n’a pas trouvé de fin à son roman. Il l’a, comme qui dirait, laissé tomber avant de s’y enliser, comme qui s’approche des rivages incertains d’une rivière où Tityre s’obstine.

— Je vois… Bucoliques… Mais mon esprit est ailleurs en ce moment. Et pas pour longtemps, voyez-vous ? Pas le temps de lire. Il faut que vous vous mettiez au travail de ma mémoire. J’ai tant de choses à dire !

— Ah ! Mé cé qué… on ne les dit pas. En tout cas pas en un si tragique moment. Elles… comment dire… ?

— Coulent de source. (jubilant) J’ai trouvé avant vous parce que je sais comment ça se termine.

— Ne m’en avez-vous pas informé ? La mort…

— Et pour vous, cette quille qui se fait attendre… Puis votre existence reprendra son cours où la société en a interrompu la finasse recherche, je crois. Je suis plus pressé.

— Parons donc ! Connaissez-vous Patrice de la Rubanière ?

— Cela signifie-t-il que vous l’avez fréquenté ? Je suppose que les années d’enfermement judiciaire vous en ont éloigné, comme de toutes vos connaissances. Je ne me souviens pas de l’avoir croisé dans les couloirs…

— Il ne s’est pas mêlé de mon affaire. Pas même un témoignage d’affection qui m’eût humanisé de quelques années toujours bienvenues en cas d’attente aussi mangeuse d’homme.

— Un ami de passage, en quelque sorte. J’en ai connu deux ou trois de la sorte. Mais nous n’en parlerons pas. Le compte à rebours qui me concerne, tout en étant aussi précis que le vôtre, ne m’en laissera pas le temps.

— Je vous en parle parce qu’Hypocrisies s’inspire de ma propre connaissance de la douleur. Ayant lu ce roman, donc jusqu’à ce qu’il ne se termine pas (aucun second volume en perspective comme dans la tête de Raskolnikov, genre La peste) j’ai dans l’idée de finir par la concevoir, cette fin.

— Mais je n’ai pas le temps de… ! Mon docteur est formel ! (grave) Songez-vous à faire d’une pierre deux coups… ? Je vous connais…

— Puisque vous m’interdisez d’insérer ici les heures de mon procès…

— Le lecteur s’y ennuierait avant la… fin. Le temps, je ne l’ai pas ! Quelle heure est-il ? De quel lapin s’agit-il ?

— Nous pourrions, pour commencer, et avant que la nuit ne tombe sur mes barreaux, nous entretenir des termes…

— D’un contrat ? Mé cé qué je n’ai pas prévu… D’ailleurs je ne dispose pas de ce temps. La nuit…

— Au contraire, mon ami ! Le JOUR. Car le rêve, à cette époque bénie des dieux du Désir, éclairait mes nuits. Je ne dis pas que l’ombre…

— Vous devenez obscur… Et je ne vous suivrai pas sur ce chemin forestier. Je n’ai pas souvent lu, mais j’ai toujours emprunté les pages avec fidélité, jusqu’au bout du chemin. Je n’ai jamais refermé un livre autrement. Et j’aimerais, si ce n’est pas trop vous demander, que mon lecteur en fasse autant. Même si j’oublie que c’est vous qui écrivez.

— Soit ! Laissons tomber cette merveilleuse idée qui consiste toujours à achever le roman de mon ami de la Rubanière. J’en suis toujours le personnage. J’allais presque l’oublier quand…

— Quand je vous ai proposé de rédiger mes mémoires… Les Mémoires d’un Gardien au Milieu de nulle Part. J’avais le titre avant de vous en parler. Nous avons tellement parlé depuis ces années interminables ! Et jamais de moi…

— Vous exagérez, Pompeo. Nous parlâmes souvent de vos femmes. Et de vos enfants. Nous fûmes aussi familiaux que possible dans les limites qu’on m’impose depuis ces années aussi interminables que mesurables. Nous évoquâmes aussi plus souvent que nécessaire…

— Cessez, voulez-vous, Pedro !

— Je m’appelle Arthur Gor…

— Gor ! Gor ! Gor ! Creepsin this petty pace ! Nous n’avançons pas !

— (raisonnable) Vous avez raison, Pompeo…

— Mais pas pour une fois

— Vrai ! (morose) Chaque fois que l’occasion m’est donnée de prendre la plume, je reviens sur mes pas… Comme si mon esprit n’était pas satisfait par la sentence…

— Ou comme si la mort vous titillait en vous rappelant que c’est à tout moment qu’on peut mourir. Et particulièrement avant la fin de la peine, du coup réduisant à néant le dernier intervalle, entre la porte enfin dans le dos et la rue qui retourne à la ville. C’est sans doute ce qui est arrivé à votre de la Rubanière et à son Hypocrisies. La mort ne pardonne pas, Pedro…

— Je ne lui ai rien demandé ! Entendre la sentence alors que le plaisir coulait encore en moi !

— Je me demande, moi, pourquoi c’est à vous que je m’adresse pour écrire mes mémoires… Je sais en tout cas pourquoi je ne solliciterai pas l’assistance de votre ami romancier sans fin !

— Vous partez… ? La nuit n’est pas encore…

— (impatient mais immobile, quoique debout) Je ne coucherai pas avec vous cette nuit… Ma femme s’impatiente toujours. Et gâche mes matins. Je ne sais pour quelles raisons, mais j’accorde depuis une drôle d’importance à ces réveils. Je voulais (s’asseyant de nouveau) vous en parler depuis

— Il y a belle lurette que je n’ouvre plus l’œil quand c’est le moment de songer à se ressourcer ! Que ferais-je donc de cette eau ? Je ne bois plus.

— Voici le vin.

— C’est de l’encre, Pompeo.

Et elle est contenue dans un stylo.

Nous pouvons posséder

Autant de stylos qu’on le souhaite.

C’est toujours de l’encre.

— Quel joli poème ! Dommage que la rime manque… J’avais songé à un refrain… Vous savez : entre les chapitres… Quelque chose comme :

Or voici donc ce que la mort souhaitait.

1 2 3 4 / 1 2 3 4 5 6

Mais je n’ai rien à faire rimer avec…

— Restez donc cette nuit… On verra bien…

— Vous me tentez ! J’entends vos clochettes à travers le silence. Hi ! Hi ! Hi !

— Nous n’avons pas tout dit…

— C’est pourtant ce que je vous demande, Pedro. Tout dire avant. Afin que je puisse me relire avant de. Vous aurez ensuite tout le temps de peaufiner le détail et l’ensemble. C’est votre métier.

— J’en avais un autre. Et ça s’est si bien terminé que je n’ai plus trouvé de quoi l’exercer encore pour en parfaire l’art et les trésors.

— Vous recommencerez. Bien sûr, je ne serai plus là… Une fois dehors, Pedro, vous recommencerez. C’est-à-dire que vous m’oublierez. Combien d’années avant que vous recommenciez… ?

— Restez !

— Non… Je m’en vais. Nous nous reverrons demain. À la même heure. Préparez votre encre. Je sais par quoi commencer. Et comment ça se termine. Vous réfléchirez à la question du volume, afin de déterminer la quantité à produire chaque jour.

— Mais je n’ai jamais procédé ainsi ! De la Rubanière lui-même…

— (fou) Aaargh ! Cessez de l’introduire dans mon anus ! C’est vous que je veux enculer ! Pas lui !

*

* *

Hier

À quatre heures du mat’, un type que je connais pas s’introduit dans ma chambre. Je suis vissé dans mon lit. Par habitude. Une ombre s’approche et je sens qu’elle a quelque chose à me dire. En principe, je réponds pas. Je réponds plus depuis l’enfance. On m’avait « examiné » à l’époque. Et de près. On m’avait prédit des tas de choses. Et c’est arrivé. J’en veux à personne. L’ombre se penche sur moi. Elle chuchote, genre :

« C’est de la part de Pompeo. Il est confiné.

(je touche)

— Mais c’est interdit !

— On est tous confinés. Je devrais pas être ici. Mais Pompeo est un ami. Je le glisse sous ton oreiller…

— Et merde si ça se met à sonner !

— C’est réglé sur « pas sonner ». Ça clignote pas non plus. À cause de la nuit.

— Métempsychose… ?

— Tu parles ! Ça vibre… Tu veux que je le fasse vibrer… ?

— Non, ça va. Ça vibrera bien le moment venu… C’est lui qui appelle ou c’est moi ?

— Il appelle… T’as une fonction « enregistrer ». Des fois que ta mémoire ne suffise pas. Tu pourras écrire le jour.

— Et la nuit il appelle… c’est ça ?

— Carre-te-le entre les fesses…

— Ya plus d’antenne sur ces trucs… Avant, yavait une antenne…

— Yen a plus. J’me casse.

— T’as des tas de trucs à faire…

— On est pas confinés, nous. On a besoin de nous. Pauvre Pompeo. Avec ce qu’il a, ça pourrait bien prendre moins de temps que prévu… Enfin, j’espère que vous viendrez à bout de votre truc…

— T’es au courant ? (agité) Pompeo n’est pas bien discret…

— J’suis pas au courant en profondeur. Mais je sais. J’avouerais pas grand-chose si on me torture. Mais pourquoi on me torturerait… ? On va tous y passer… Moins quelques-uns qui referont l’Histoire.

— En tout cas on a bien échangé toi et moi. Tu reviens quand tu veux. Surtout de la part de Pompeo.

— N’oublie pas de recharger la batterie…

— Et de me le carrer entre les miches, j’ai compris !

— Je connais ton sommeil…

— À plus…

— Peut-être… »

Il (ou elle) sort. La porte murmure puis clac. C’est fini le rêve.

*

Plus tard, beaucoup plus tard

Vous allez me dire : ça y est ! Il l’a fait ! Il a pas pu s’empêcher. Certes, vous auriez peut-être préféré que Pompeo n’ait aucune apparence à part celle qui vous chante de lui donner pour des raisons que je ne tiens pas à transcrire. Mais maintenant que je suis de nouveau libre de faire ce que je ne veux pas, je me souviens de sa gueule, de son allure, là, dans son uniforme à galons dorés. Quand le desease nous a éloignés l’un de l’autre, le mal qui le rongeait de l’intérieur n’avait pas produit ses effets extérieurs. Il était encore tel que je l’avais connu avant. Des années d’un vieillissement qu’on peut encore appeler jeunesse si on n’est pas trop triste de nature. Il se rasait pas tous les jours. Ses joues grasses en surface semblaient avoir frotté les murs. Une grisaille sans nuances avec du rouge dans les yeux et des poils dans le nez, lesquels il ne coupait jamais, qu’il tirait des fois entre deux ongles comme l’archet caresse les cordes d’un… violon. Les autres ongles raclaient cette surface pour aider à la réflexion. Qu’est-ce qu’on a pu mijoter ensemble ! Des plats avec les pieds et les bandes. Un vrai jeu d’enfant. Et presque tous les jours. Comme ça, les uns après les autres, alors que ma mémoire s’emmêlait les pinceaux entre l’enfance et ce qui est arrivé conformément aux prédictions parentales. On en parlait. Il avait des oreilles surmontées de démangeaisons. Il les débouchait souvent entre deux grattages. L’ongle du petit doigt s’agitait sur la couverture et y laissait sa trace cireuse. Des traces parallèles et mourantes. La casquette reposait sur l’oreiller. Elle émettait une odeur de pomme, mais frite, pas cueillie à même l’arbre de son verger. À l’époque, il se croyait en parfaite santé. Pas intelligent, mais costaud. C’était ce qu’il pensait de lui. Et je devais avoir inspiré ce jugement. Je lui dois d’avoir eu droit de fréquenter la bibliothèque des années avant d’y avoir droit. Il m’y traînait malgré les regards soupçonneux de sa fratrie. On entrait là-dedans en vainqueurs et on en sortait couvert de gloire. Il aimait l’Histoire. On faisait pas que feuilleter. On approfondissait. Sans sauter des pages. C’est mon style et il s’en inspirait sans en discuter les côtés nombrilistes. Il ne prétendait pas parvenir un jour à en savoir plus que moi, mais il gardait un œil sur mes chevilles. On a fini par bien se connaître. Je peux même dire qu’on s’aimait comme le père aime son fils s’il lui ressemble, parce que sinon il le laisse toucher à sa mère comme ça lui fait plaisir. Je sais pas si je suis clair, là… Bref, ça allait. Des années pour seule perspective, comme un engin à propulsion ionique à qui on demande de vérifier et éventuellement de découvrir, voire d’inventer. Ça m’angoissait plus que lui. Il avait une femme et des gosses. Mais jamais une photo ni même des détails qui m’eussent mis sur la piste de sa véritable inquiétude. Ya pas que Shanti Andia qui s’en fait au fur et à mesure que le temps passe et que les choses changent sans rien changer à l’expansion de l’univers. Dire que Hawking croyait en Dieu malgré lui ! C’est peut-être ce qui arrive à l’esprit un jour ou l’autre. Pompeo en était persuadé. Des années avant que le Mal se laisse pousser les pattes. Là, à l’intérieur de cette carcasse pas très droite de profil. Il a l’échine creusée au niveau des reins et le bide en subit la poussée. Bah ! J’ai bien le temps (me disais-je) de reconstituer le personnage sous tous ses angles. Enfin, ceux que j’ai pu envisager de mon lit, car on était toujours assis l’un contre l’autre sur cette paillasse qui en avait connu d’autres. Des tas d’autres et même certains qu’il avait connus, mais pas aussi bien qu’il me connaissait, selon ce qu’il avouait sans rire ni même s’effacer devant une larme. Il tapotait souvent mon genou. Sa grosse main exhibait un anneau. Le doigt boudinait de chaque côté. Je sais pas si ça lui faisait mal. J’avais pas vécu ça. Et si jamais la Justice m’ouvrait finalement la porte, celle par laquelle j’étais entré et que je n’avais jamais revue depuis, je n’avais aucune chance d’en faire autant avec le même type d’instrument. Je me voyais pas fricoter avec des garces de mon âge acquis sans elles. Et pas question de recommencer à faire des projets rien qu’en croisant une poupée pas encore en âge de jouer avec. On en parlait avec Pompeo. À l’âge où on a encore le droit d’y songer, il pensait à voyager autour du Monde, mais avec des compagnons, réservant l’éternel féminin aux îles lointaines et aux ports des mêmes séries de cartes postales. Nous n’avions pas commencé à jouer sur le même terrain. On pratiquait, sans doute sous influence, mais pas dans la même équipe ni dans la même perspective. Il fallait cependant reconnaître qu’on ne s’emmerdait pas à cette époque, ni l’un ni l’autre. Chacun avec les siens et les siennes. Sous le même drapeau mais pas au pied du même monument. Il aimait cette différence, Pompeo, parce que, disait-il, ça expliquait bien des choses. Il était couronné d’une broussaille de cheveux bouclés qui avait été, selon ce qu’il en disait, d’un noir de jais. La casquette avait changé cet endroit particulièrement aimé de sa mère parce qu’elle avait blanchie sans rien perdre de son charme moutonneux. Il ne s’en souvenait jamais sans ressentir de l’amertume. Il n’en avait pas assez profité. Elle était morte avant. Et papa s’était amouraché de la voisine. Voilà comment on vous change la vie, répétait Pompeo chaque fois que je remettais ça sur le tapis. C’était sans méchanceté de ma part, mais je voulais savoir ce que ça fait d’aimer les mémés plutôt que les poupées. Je ne l’ai jamais su, bien entendu. Et Pompeo finissait par remettre sa casquette sur sa tête. J’en avais le genou à fleur de peau. Il rajustait sa ceinture, tirait sur sa cravate et frottait ses souliers sur ses mollets. L’idée ne lui était pas encore venu de me faire écrire ses mémoires. Il n’y pensait pas. Il n’avait pas encore mal. Il a fallu qu’un toubib lui en parle, preuves à l’appui, pour que cette idée naisse dans le même esprit qui, avant d’entrer dans le cabinet feutré, songeait à un tas de choses qui n’ont rien à voir avec la pratique du mémoire. Même que c’est en sortant que ça lui est venu. Et il s’est souvenu que j’avais de la pratique dans le domaine de l’écriture, et pas seulement au dos des cartes postales en vente libre dans la bibliothèque. Qu’est-ce que j’en pensais ? Vous faites bien de ne pas me poser la question…

*

* *

Odeur de javel sur les barreaux.

« Tu tousses ? »

Pas de trace de Pompeo.

« T’as remarqué… ?

— Non… quoi… ?

— Ya plus de mouches…

— Je regarde jamais les carreaux…

— J’y monte pas moi non plus. Je les vois d’ici… Ya plus de m…

— Je travaille…

— Mille excuses ! Je suis dans mon coussin. Une angoisse… À qui t’écris ?

— À personne. Le téléphone n’a pas encore sonné… heu… vibré… Par hasard… ?

— Dis toujours…

— T’as rien senti, toi… ?

— Comme quoi ? Ce virus n’a pas d’odeur… De quoi meurent les mouches… ?

— Je l’avais entre les fesses. Toute la nuit… Il n’a pas…

— Il est peut-être mort… Tu devrais venir à la télé avec nous. Les infos…

— Je sais même plus ce que j’écris… Peu de choses sur lui. Pourtant, j’en ai envie. Je dors plus. Ce sacré smart ! Là, entre les…

— J’ai rien senti. J’ai l’angoisse. Comme si je ne savais pas que ce serait une libération… Fini la Comédie ? Un roman en deux parties…

— Parallèles ?

— Tu l’as dit ! Mais dans le genre, je ne connais que deux chefs-d’œuvre : Le roman bourgeois et Palmiers sauvages… Moi, tu sais : les étrangers et les molloys (il prononce moloi)…

— Non… Je savais pas. Je regrette pour l’angoisse… Je veux sortir d’ici, mais pas les pieds devant ! Des années. Pompeo m’a proposé d’écrire ses m… Mais le confinement l’a éloigné. Je le vois dans son appartement : sa femme, ses gosses, ses bouquins illustrés, son écran et le visage serein et inquiet de sa petite dernière… Il doit dormir, la nuit. Ainsi, le téléphone, entre mes fesses, ne v…

— J’ai rien senti… Je te le dirais. Tu penses ! Moi ! Ne rien dire… Avec tout ce que l’angoisse me dit… Je peux bien sortir d’ici dans un cercueil : Pompeo m’a rien demandé. Il me regarde comme si tu m’appartenais. Il veut me déposséder. Je savais pas pour le téléphone…

— Je t’en ai parlé : souviens-toi : on avait (toi et moi) cette idée de monter le texte sur la scène : sauf que le texte n’était pas encore écrit : j’ai appris que Pompeo était infecté : il m’a envoyé ce téléphone avec les instructions : surtout ne rien changer aux paramètres : il ne doit pas sonner : ni clignoter dans le noir de nos nuits : comme qui me la mettrait sans la mettre…

— Je ne comprends pas…

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

— Qu’est-ce que tu écris si Pompeo ne t’appelle pas comme convenu ? Comment peux-tu garder les yeux ouverts après avoir passé une nuit sans sommeil… ? Je vois bien que tu écris…

— Rien à voir avec Pompeo… Ni avec le desease… Je me dis que je sortirai un jour : pas si lointain que ça si le temps n’a plus l’importance que je lui ai donnée au moment de passer à l’acte sur le corps de cette…

— Poupée ! Nous avons ça en commun toi et moi… Une sacrée poupée qui nous a foutus dans la merde ! Le même nom, je crois… si j’en juge par les coupures de journaux… Marie Roget…

— Tais-toi ! J’entends…

— Tu es censé ne pas entendre, Pedro…

— Les pas ! Dans le couloir du rez-de-chaussée…

— L’agent de la désinfection… Toujours à l’heure… Tu devrais le savoir… Je l’attends comme le Messie. Son pulvérisateur a l’air de parler. Il traîne un bidon muni de roulettes. Si tu venais avec nous à la télé…

— Je préfère la bibliothèque ! Pompeo et moi, sous la lampe…

— C’est déjà du passé, mec ! Comme si yavait plus d’Pompeo !

— Cesse, veux-tu ! Ce n’est pas le moment… Le soleil vient à peine de se lever. Cette idée que nous avons eue, toi et moi…

— Pompeo n’en savait rien.

— Je me demande pourquoi il ne téléphone pas.

— Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles ! Comme au théâtre…

— On ne sait plus si le passé nous en veut encore. J’ai sommeil !

— Forcément ! De ne pas dormir la nuit ! Et le jour d’écrire… Tu ferais bien de ne plus attendre et de venir avec nous à la télé. Les infos…

— Sans lui, à la bibliothèque, sous la même lampe… Le type qui a fait la commission m’a bien précisé de ne pas exposer mon projet à la lumière de… Je dis n’importe quoi !

— Voilà ce que c’est, le silence qui finit par imposer son sens ! Comme si le texte avait été brouillé. Personne pour le lire : silence.

— Si nous survivons…

— Il ne survivra pas, lui : il est condamné : quelques mois, tout au plus. Vous n’aurez pas le temps, ni l’un ni l’autre… Il verra peut-être sa femme mourir du desease… À la télé (je ne sais pas pourquoi je dis ça) les enfants ne meurent pas.

— Les enfants n’aiment pas la mort…

— Sans cette angoisse… Mon coussin… La porte va s’ouvrir : on me fera signe de rentrer dans le rang… Une deux ! Jusqu’à la télé. Suivant le bidon presque vide tandis que le pulvérisateur crachote sur les derniers barreaux. Pourquoi ne viens-tu pas avec nous ?

— On n’allait jamais à la télé avec Pompeo… Les infos…

— J’attends, moi !

— J’attends la nuit. Il appellera. Le premier chapitre, je suppose. Il est en train d’y réfléchir. Il ne veut pas se tromper. Je le connais.

— Comme deux comédiens…

— Cette nuit ou une autre… Ce silence entre mes fesses.

— Il n’y a pas de vibration sans au moins un léger bruit…

— J’aime cette légèreté…

— Mais tu ne l’as pas encore expérimentée !

— Je sais tout d’elle. C’est pour ça que j’écris…

— Tu écris alors que le téléphone ne sonne pas… heu… qu’il ne vibre pas… ?

— Des années qu’il devait nous rester ! Et voilà que la maladie le condamne. Et qu’on se met à avoir besoin d’un téléphone pour continuer ! Mais la nuit… le silence… cette attente qui s’achève en queue de poisson avec la première lumière…

— Artificielle, car l’hiver… dans cette région… l’heure veut que la lumière…

— Ah ! Tais-toi ! Retourne dans ton coussin, Arthur ! »

*

Les procès interrompent la chronologie. Voici le temps d’attendre.

*

* *

Qu’est-ce que je fous ici ? Enfin seul ? Tu parles… Ce n’est pas ça, la solitude. Le solitaire peut se promener. Peut-être pas où il veut, mais il se promène. Avec herbe ou autre chose. Sans personne pour modifier sa trajectoire. Il ne sait pas vers quoi il se dirige, mais il connaît le chemin de retour. Il reconnaît les arbres, la géométrie des talus, l’ancienneté des clôtures, il est chez lui. Il a son cercle et celui-ci est peut-être défini d’avance, si vous voulez. J’ai connu ça. La plage, avec ou sans iode. Des deux côtés de la montagne. Je dis : côtés, d’autres diront : extrémités ; mais je n’ai pas de frontière à opposer à ma promenade. Je rencontre des ours et des marmottes. Je fuis le chien blanc qui me cherche ou me prévient. L’odeur de la violette (sa couleur) s’éloigne ou revient. J’ai l’impression (j’avais) d’être toujours à l’heure. Croisant la femme qui demande (dans les draps ou le sable) qui es-tu ? Je ne lui demande pas son nom, moi ! Je ne lui fais pas d’enfant !

Pompeoen fait…

Il en ferait si je n’étais pas seul. Il les concevrait pour moi. Mais je ne connais pas sa femme. Son unique bien terrestre. Sa fortune est ailleurs…

Au ciel… ?

Mmmm… Au niveau de l’État plutôt. Même si on admet l’existence (ou l’importance) du ciel. Le ciel n’est qu’un écran entre notre regard (ce qu’il suppose de pensée) et ce que nous appelons l’immensité pour ne pas se frotter au concept d’infini. Arrgh ! Vous me déroutez ! Me voici en plein champ. Mais le rythme n’y est pas libre. Le sainfoin et les ruminants commandent la manœuvre. Ne risquons pas la cornada ! Et quittons ces lieux non romanesques. Au trot ma pensée du moment ! Mon matin de carnet. Ma plume d’encre. Mon sous-sol, alors que là-haut (non, pas si haut !) on dort encore à poing fermé, femme et enfants et même un chat qui, lui, ne se promène pas.

Vous m’avez, moi…

Je ne possède rien d’aussi précieusement camouflé ! Le linge de maison est entretenu à l’usine. Comme le repas vient du traiteur. Seule la bibliothèque s’enivre de chemins en graphe sans solution mais toujours bienvenus.

Pfff… la biblio sans Pompeo… Je regrette presque de le dire… mais je ne veux pas mourir étouffé…

Quelle belle définition de l’éternité ! (mimant) On ne peut plus se passer de vous. Suivez-moi si vous tenez à m’ennuyer…

Je vous précède… si vous le permettez. Je crains les cornes plus que vous. Et je ne me nourris pas de sainfoin. Que diriez-vous d’un arrêt dans quelque guinguette… ?

Goguette je veux bien… mais on n’en trouve plus. On a beau chercher… Le peuple a perdu sa verve. Les guerres, sans doute… Et cette vie de chien d’électeur. Arrrgh ! Ne me poussez pas à la dissertation. Je suis poète, moi ! Je me promène.

Sans le nécessaire à miroir… ?

J’aurais trop peur de m’y voir ! (irrité) Ah ! je n’ai pas besoin de vous ! Je sais me promener seul. D’ailleurs, je ne fais que ça. D’un mur à l’autre. Il pleut sur le carreau. Sans bruit de gouttes. Je n’entends pas le chant des oiseaux. Le casoar menace ma tranquillité. On ne devient pas fou si facilement ! Cette solitude, mon inconscient l’a toujours désirée. Même, elle me guettait. L’enfant la pressentait. L’adolescent y aiguisa ses sens, y compris le sixième qu’on retrouve quelquefois dans l’écriture de nos maîtres.

Vous confondez avec la quatrième dimension, très à la mode à l’époque où le temps (non pas celui des tragédies) a fait irruption dans l’art de composer…

Je ne confonds rien ! Je sais ce que je dis. Je l’ai toujours su. Depuis mon premier hochet.

Ou votre première poupée…

Difficile de situer ce moment… Ma mémoire ne contient plus ces éléments initiateurs.

Ou bien votre inconscient agit-il sur elle…

Arrrgh ! XXe siècle de merde ! Sans lui je n’en serais pas là ! Cette conversation ne meuble pas le silence. Mais vous ne fuyez pas au bruit des casseroles…

À vos côtés je puis demeurer pour toujours… si c’est ce que vous souhaitez… J’ai l’expérience. Je reviens toujours. On ne m’attend pas. Mais ne me dites pas que je vous ai surpris… ce jour-là. Quelques-uns avouent un certain effarement, pour ne pas dire émerveillement. Mais vous… non, n’est-ce pas ? Vous saviez. Au fond, vous attendiez… L’homme d’action, qu’il agisse sur l’Histoire, son ménage ou la poupée, attend toujours les trois coups qui installent son procès. Perpétuité ! On ne sépare plus les têtes de leur support existentiel. Heureusement pour votre existence ! Mais en cas de bonne conduite, vous pouvez espérer une libération… heu… anticipée. Quelqu’un décidera pour vous. Ou un collège, comme ils disent… Vous en faites un drôle de collégien !

Pompeo partira avant moi. Et sans décision collégiale. Ça vient de plus haut… Ou d’en-dedans. Nous sommes habités plus que hantés. On n’y peut rien. Mais de là à savoir si c’est décidé d’avance…

Il n’y a qu’un pas…

Vite franchi si la sanction est capitale, je vous l’accorde. Cependant, j’ai le droit de vivre. Et même d’espérer remettre les pieds dans le Monde un de ces jours que D…

Vous oubliez Pompeo…

Il n’en a plus pour longtemps. Mais ce n’est pas le plus tragique de l’histoire que je suis (sans doute) en train d’écrire. Le fait est qu’il ne téléphone pas comme convenu. Puis-je m’estimer libéré du contrat qui nous lie ? Il a peut-être un empêchement. Un cas de force majeure.

Ou bien ce smartphone ne fonctionne pas comme il devrait… Puis-je jeter un œil sur ses réglages… ?

Vous n’y pensez pas ! Vous n’y connaissez rien. Pas plus que moi. Nous sommes du XXe siècle, vous et moi. Je le recharge toute la journée, car il consomme de l’énergie. Et la nuit, je ne dors plus, de crainte de ne pas entendre… de ne pas sentir la vibration. Une vibration dont je n’ai pas l’expérience, pas plus que vous. Si encore ça clignotait. Nous avons connaissance de cette intermittence, vous et moi. Mais je n’ose imaginer l’effet de cette lueur sur l’obscurité de la nuit… Pire qu’une sonnerie qui peut être confondue avec celles que nous imposent les heures passées dans cet intérieur sans solution ! Je ne sais même pas comment on vérifie que c’est réglé sur vibration. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle peut être, cette vibration. J’ai bien expérimenté la vibration du temps où je fréquentais des femmes et des politiciens, mais ce genre particulier de la vibration m’est inconnu. J’attends le premier appel pour en avoir le cœur net. Mais il n’arrive pas ! À cause d’un confinement à domicile. Pompeo tient à protéger sa famille : une femme et des gosses. Comme si le virus (venu de Chine mais pas chinois) lui avait attaqué le cerveau au point qu’il a oublié notre pacte genre Ibn Battûta / Ibn Juzayy al-Kalbi. Voilà où nous en sommes : l’histoire contée par Pompeo n’est pas encore écrite par… moi. À cause d’une vibration dont j’ignore jusqu’à la fréquence ! Imaginez mes nuits. Et mes jours, l’œil sur l’aiguille de composition numérique qui joue le rôle d’indicateur de charge. Et vous… vous !

Quoi, moi ?

Mais oui, vous ! Vous et vos dissertations. Votre intrusion dans le champ narratif. Il n’y a rien de plus préjudiciable pour la conduite romanesque que ces ingérences du commentaire au cœur même de l’action !

Mais il n’y a pas d’action puisque Pompeo ne téléphone pas ! Ainsi, nous sommes seuls vous et moi…

Ah ! Pardon ! JE suis seul. En promenade avec ma seule nature. Je ne vous ai pas invité…

…invitée…

Si vous voulez… Ma solitude m’asexue. Le désir est ailleurs. Mais j’ignore si cette particularité m’ouvre les portes de la perception. Carabin Carabas… Vous avez lu ? Non, n’est-ce pas ? On tient nos meilleurs écrivains pour des trouble-fête. Pompeo m’avait prévenu…

Il vous a prévenu de quoi… ?

« Si nous parvenons, vous et moi, à écrire ça d’un bout à l’autre, on nous prendra pour deux pédés. »

Ça ne risque plus d’arriver… Il mourra avant la fin de l’épidémie. Je m’y connais. Une fois, en Égypte…

Ah ! Pas d’histoire avant celle que je suis en train d’écrire !

Mais vous n’écrivez pas ! Le téléphone ne marche pas…

Erreur ! Il ne vibre pas. Ce n’est pas la même chose. Vous voyez ce symbole sur son écran… ?

La lettre R… Raison… ?

Non ! Roaming. Et là, cette antenne… ¡A tope ! Alors…

Il marche. Reconnaissons-le. Conclusion : Pompeo n’appelle pas. Et s’il n’appelle pas, il y a une raison. C’est ce que je disais… R…

Vous ne disiez rien car je suis seul.

Vous l’êtes, mais entre quatre murs. Et en compagnie d’un téléphone qui s’obstine à ne pas vibrer dans la nuit comme convenu. Vos journées sans écrire s’expliquent de cette manière. Mais… vous pourriez écrire autre chose… Qu’est-ce qui vous trotte par la tête en ce moment… à part moi ?

La pluie… Ces gouttes de silence. Le vent caresse nos murs de peur d’éveiller nos soupçons. Je ne me suis jamais senti aussi seul qu’en votre compagnie…

Voilà qui me flatte ! Une manière comme une autre de participer à votre… promenade sans miroir.

Je ne vous ai rien demandé ! D’ailleurs, je ne demande plus rien depuis que chacun est dans ses murs avec ses proches. Ou seul comme cela arrive hélas trop souvent. On isole ceux qu’on n’aime pas. Et seulement ceux-là… Tiens ! Voilà que je me mets à disserter moi aussi. Votre influence sur le récit… Celui dont je ne sais pas grand-chose car nous n’avons pas eu le temps, Pompeo et moi… Sans cette Chine de merde et sans ce XXe siècle qui va avec, sa visite quotidienne, en plein jour ou le soir quand tout s’endort devant la télé, inspirerait ma plume dans un tout autre sens que celui qui vous guide dans mes pas. Ou bien je vous suis. Arrgh ! Je ne sais plus !

Oubliez Pompeo. Il est peut-être mort à l’heure où nous nous entretenons de lui… Comment expliquer autrement la faute de vibration ? En voilà une histoire !

Dans votre genre protéiforme, peut-être ! Mais dans le mien, qui s’en tient à la ténuité des faits, il vit ! Il meurt à un moment donné, mais en attendant : il vit. Nous n’avions pas prévu que les chinois… Arrrhg ! Pourvu que le réseau ne soit pas virussé lui aussi ! Il ne manquerait plus que ça pour qu’on m’oublie définitivement. Des années que j’attends quelqu’un ! Et à peine arrivé, même atteint d’un mal terrible, il disparaît de mes jours et manque à mes nuits. Arrgh ! Ces draps de papier !

Vous ne songez tout de même pas à…

Ce ne serait pas la première fois… J’en ai connu des…

Mais je n’en ai rien su !

Vous ne savez pas tout. Heureusement pour moi. Sinon…

Sinon…

Vous existeriez à ma place ! Vous en feriez quoi, de moi ? Sans doute pas plus que ce que je fais de vous en attendant (peut-être vainement, je vous l’accorde) que le téléphone sonne… heu… vibre. Des nuits sans vibrations ! Et des jours sans écriture ! (tragique) J’ai peut-être rêvé Pompeo… À force de rêver… Et ce temps qu’on me compte à la place des horloges. Je ne serai jamais libre, je le crains. Et pourtant je l’ai été…

Qui ne l’a pas été en possession d’une poupée… ?

Qu’est-ce que vous en savez ? Vous êtes libre, vous. On ne vous a pas enfermé. En admettant que vous ayez possédé une poupée, personne ne vous a pris sur le fait, ni même soupçonné. Elle a même été incapable, devant le procureur, de vous reconnaître. La pauvre n’a jamais su dessiner. Imagine-t-on une poupée douée de l’œil et de la main ? Quelle éducation y pourvoirait… ?

Je peux néanmoins m’y employer, si cette hypothèse m’inspire une expérience comme jamais…

La poupée n’est pas imaginaire ! Ni son démembrement par mes soins. Sa répartition dans le sable d’une plage lointaine. Le jeu qui s’ensuivit…

Mais je croyais que cette nouvelle était un pur produit de votre imagination !

On n’enferme pas les imaginaires, mon vieux. L’histoire de la poupée, telle que je l’ai racontée, est strictement véridique.

Mais c’est d’un roman policier dont vous avez privé le lecteur ! Les choses étaient beaucoup plus complexes que ce que nous en disent les minutes du procès. Ah ! Cette satanée vérité judiciaire. Dire que j’y ai cru…

Comme tout le monde. Je n’y suis pas pour rien. Ce qui fait de moi un auteur, concédez-moi cet avantage sur Pompeo qui n’est qu’un personnage. (se reprenant) Mais ce n’est pas le sujet de notre roman, celui dont Pompeo est le protagoniste.

Sans vibration… nocturne.

Vous oubliez l’attente. J’ai cette possibilité.

La solitude, vous voulez dire ! Vous ne concevrez rien d’autre en attendant. Venez donc vous divertir dans la salle de sport que l’institution met à notre disposition. Voyez ce que cette joyeuse pratique a fait de moi…

Un tas de muscles. De quoi condamner l’os à la douleur mais sans connaissance de ce qu’elle implique. Je suis un autre.

Merde de XIXe siècle !

Merde de XXIe si nous n’y sommes pas encore ! Mais qu’en ferai-je donc, de ce XXIe ? Sans doute rien de plus ni de mieux que les autres, si tant est que le Temps se mesure en siècles et non pas en jours comme j’ai l’impression de le savoir sans avoir mis les pieds ailleurs qu’ici.

Quel est donc ce nouveau concept d’impression de savoir ? N’est-ce pas le meilleur moyen de se tromper de sens ? Vous devriez préparer vos promenades solitaires avec plus de science, à mon avis. On n’a pas idée de s’aventurer dans le noir sans avoir une idée précise de ce qui peut arriver à un téléphone. Pourquoi la nuit ? Ah oui… dans le noir, le téléphone collé contre la joue et l’oreille. Mais comment atténuer la voix dans le silence de l’enfermement insomniaque qui sévit ici ? Y avez-vous songé ? Pompeo y a peut-être réfléchi après avoir mis en place ce singulier système de communication romanesque. Il s’en mord les doigts en ce moment. Il se sent seul. Il sait que vous n’écrirez pas ce roman. Ces derniers mots (jours). La fin approche. Ce qui ne l’empêche pas de respecter à la lettre les lois du confinement décrété nécessaire et obligatoire en haut lieu. Il tient à sa famille peut-être plus qu’à sa postérité. Celle que vous auriez pu lui offrir si la malchance n’avait pas sonné à votre porte…

C’est le malheur qui la fait vibrer… Écoutez…

*

* *

Il sortit. Il venait de pleuvoir. J’aime cette odeur. Les haies sont habitées par des milliards de gouttelettes. Grillages sonores sous le bâton. La rue toujours déserte à cette heure. Une vitrine clignote avec son isard. Oui, oui : il sortit. Malgré lui. Son cerveau travaillait à rebours. « Je ne crois pas à l’expansion de l’Univers, » dit-il. Pourtant, l’observation… le calcul… Pas de XXe siècle sans ce commencement et cette fin. Le siècle de Dieu enfin retrouvé. « Qu’est-ce que nous allons perdre cette fois ? » Le soleil pâlissait sur les toits. Ainsi avance l’heure les jours de recommencement. « Il lit le journal afin de pouvoir causer, » dit-il à propos de Richard. Sinon, qui cause ?

*

Maintenant que je suis dehors… puis plus rien : langue morte des angoisses passées. À qui le tour ?

*

Il stoppa net devant une paire de pieds taillés dans la pierre. Des roses sans épines entre les orteils. Un rayon doré dans cette herbe de vortex. « Avant, quand je sortais… »

*

Jamais d’averse à cette époque de l’année.

Des pluies tranquilles qui épargnent les feuilles.

L’autan frisonne avec ses gens, les gens sortent

Et ne rentrent pas sans frissonner à l’entrée.

Les statues sentent la poudre d’escampette.

Je vous donne la rivière et ses berges vives,

Dit l’agent immobilier à une passante lourde

De sens. Ne sortez pas sans votre parapluie.

 

« La suite demain avant de prendre le train… »

*

Sortir comme d’un tunnel dont l’entrée fut annoncée, certes, mais pas avant d’avoir fini de jouir. Acte sans réelle préméditation. Dans la voiture, entre les pins, l’air circule de bouche en bouche. Pas facile de se souvenir de ces conversations. Tout le monde parlait, même après que le flic nous eût comptés sur ses doigts de raté scolaire. La mer sans iode cette fois. Les façades des hôtels, toutes inspirées par les fastes de l’histoire, sans imagination. Toutes ces jambes nues. Ces lunettes et ces chapeaux. Pas de tunnel en perspective, avoua-t-il plus tard. L’été attend l’hiver, toujours. On se hâte, sans âge. Il y avait du sable sur la terrasse et sous la porte. Baies harcelées de tempêtes sans mesure. Il voulut entrer le premier, mais elle le précéda parce qu’elle était vive et insouciante. (ici Pompeo tempéra le récit et alluma une cigarette)

— Je crois que je suis malade, dit-il.

— Vous revenez de chez le médecin… ?

— Je me suis regardé dans le miroir d’une armoire héritée. Je ne me ressemble plus. Faut que j’aille consulter. Une fatigue. La paresse. Je deviens étourdi.

— Vous vous faites du mouron pour rien, vieux…

La fumée monta sans tourbillonner. Le récit revenait par bribes. Comme s’il fallait traverser le tunnel dans l’autre sens. Au lieu de lui tourner le dos. Des années sans se soucier de cette présence derrière soi. Un récit maintenant sans odeurs, mais un récit tout de même. Vitesse d’exécution à la clé. (Pompeo sentit que je ne l’écoutais plus)

— Enfin, dit-il, on verra…

— Cette faculté de regarder devant soi, de pouvoir envisager l’avenir parce qu’il existe. Voilà comment j’explique la jalousie qui me ronge. Sans toutefois l’hypocrisie qui parfait l’égoïsme…

— Tout le monde finit par choper quelque chose… Dedans comme dehors. Nous pourrions commencer par l’enfance. Elle revient souvent dans ma conversation avec…

— Avant ou après l’expérience du miroir… ?

— Faut que j’y réfléchisse… Ma femme m’ennuie tous les jours avec ses angoisses. Je ne sais plus penser sans elle, sans son influence, sans ses gosses…

Dehors la pluie revenait avec le vent. Ces matins douloureux ! Dans les pas du voisinage. Des merles jacassent encore. Des mésanges fuient. Je cherche le chien à travers les barreaux. Il est en train de fouiller un buisson, de l’autre côté du jardin. Il s’occupera de moi plus tard. Je ne sais pas pourquoi mon cerveau persiste dans ses rêves. Rien ne continue. Ce qui commence et s’achève, c’est la vie, pas l’univers, sinon Dieu existe et si c’est le cas, je ne suis pas moi-même.

— Si vous vous êtes regardé dans ce miroir, c’est que votre cerveau l’a imaginé. Je connais ça, Pompeo. Chaque jour me place devant et la porte prend la place du tunnel. Cette porte que je ne peux pas ouvrir ! Et qu’il vous est si facile de pousser…

— Le toubib dira ce qu’il sait… je suppose. Il ne me cachera rien. Peut-être rien, après tout… La fatigue… La paresse… Ce métier qui n’en est pas un. Un homme sans métier est domestique de ses illusions. Vous entendez… ?

— La pluie… ?

— La pluie… et ce qu’elle induit. On ne sort pas par ces temps-là. On s’en tient à ce qu’on sait de l’intérieur. Pas grand-chose si notre esprit éprouve le plus grand mal à abstraire la moindre proposition. Mon enfance…

— La mienne…

C’était l’été. Quelle cavale ! Puis la montagne s’interposa. Ses lacets interminables. Je la voyais plus que les autres. La série doit continuer. Quelle loi y veille ? Écrite de main de maître ou par hasard. On ne saura jamais le fin mot. Pas le temps.

La maison sur la plage, blanche et bleue. Sans toiture de tuiles. Des enfants jouaient sur la terrasse. Leur fuite à notre arrivée. Plus haut entre les pins leur course folle.

— Nous voilà arrivés. Qu’en pensez-vous, Pedro… ?

— Si je m’attendais…

— Il a perdu sa valise…

— Qui la retrouvera ? Personne. Je sais de quoi je parle. Ces trains bondés ! Ces quais qui sentent… Oh !

Les voilà les personnages. Et des deux fillettes, celle qui me plaît le plus, c’est…

*

Dans le salon alors que la pluie bat les vitres.

— Vous avez enregistré ça !

— Des années que je brandis mon micro dans sa direction. Bien sûr, si Lemaître et Hawking ont raison, l’être en question est parfaitement immoral. Mais de mon point de vue…

— La poésie… en commençant par celle des lieux. Je vous connais.

— Oui, oui. Pas comme aujourd’hui ce jour-là…

— La première rencontre…

— L’été se finissait. Il arrivait sous bonne escorte. Pas ému, je crois. Mais pas un signe de satisfaction ou d’assouvissement. Je lui ai offert une de vos cigarettes. Je crois qu’il l’a acceptée par politesse. Le cerbère l’a empêché d’utiliser votre briquet, ce chamois…

— …isard…

— …de laiton argenté par électrolyse. La flamme a fait ressortir des reliefs faciaux que je ne lui connaissais pas, des sortes de blessures anciennes, des histoires avec les autres ou la nature, les deux peut-être…

— …certainement… Lui avez-vous demandé pourquoi l’une et pas l’autre… ? Cette fixation…

— Il a parlé de la lumière… les murs blancs, encore bleus dessous… les « frétillements » des feuilles d’olivier… les « facettes » de la roche nue… et leurs lunettes…

— Leurs lunettes… ?

— Il en parlait comme s’il en revoyait les effets sur son mental à ce moment. Et entre eux et lui, elle…

— Continuez…

— Heu… elle jouait…

— À la poupée, je suppose. Avec sa copine… Seule… ?

— Rien sur le sujet. (feuilletantla liasse) Non, vraiment rien. Je m’en souviendrais. Des semaines de compulsation. Le crayon entre les dents. Ma femme…

— Vous êtes marié…

— Des années.

— Des enfants ?

— Deux.

— Sexe…

— Fille, puis un garçon.

— Nous en avons trois. Filles. Continuez…

— Le tabac mentholé de vos…

— Il a dit « clopes », n’est-ce pas ?

— Pour qui le prenez-vous ! Il a de l’éducation. Non, non, il n’en a rien dit. Il tiquait…

— Tiquer… ? (singeant) Comme ça ?

— Vous vous moquez de moi…

— Je vous taquine… Vous me plaisez… Passons… Tous ces gosses ! Quatre filles et un garçon. Plus les deux filles, là-bas, sur la Côte ensoleillée de cet été pénultième. Nous ne l’avons pas soupçonné tout de suite. C’est à la fin de l’été suivant que nous avons compris. L’autre petite avait enfin parlé. Plus d’un an en maison spécialisée. Elle ne faisait plus son âge. Nous avons eu l’autorisation de l’interroger à condition de tourner autour du pot. Elle avait des visions. Elle s’appelait Jenny. Elle a disparu dans l’incendie. Comme Zelda. Je me souviens de cette première rencontre comme si c’était hier. Elle avait déjà brûlé deux poupées. La directrice était catastrophée. Elle prétendait qu’il n’y avait pas de solution. « C’est foutu pour elle, avait-elle grogné. C’est comme s’il l’avait violée. La permanence, ils appellent ça. Mais je ne sais plus de quoi. Je n’ai pas fait psycho. Vous non plus, n’est-ce pas ? (serenfonçant dans son fauteuil) Je vous ai interrompue… Excusez-moi. Continuez.

*

Oui… c’est ça. Elle. Je me souviens de cette cigarette. Le mentholé de la fumée. Ce sacré briquet que le chien de garde n’arrivait pas à allumer, forçant la molette sans résultat… Mais (secouant la tête) vous savez déjà tout ça. C’était dans les journaux. Vous dites que votre médecin ne peut pas vous recevoir cette semaine… ?

— Je me suis disputé avec ma femme à ce sujet. Elle dit que je suis…

— Trop pressé, ce qui vous rend exigeant, désagréable même.

— Vous la comprenez donc. (uneautre cigarette) Mais qui était-elle ?

— Laquelle des deux ?

— Celle qui vous a offert les clopes… les cigarettes de l’autre, celle qui était assise derrière son bureau. Je la connais… ?

— Tous des personnages, mon vieux ! Nous ferions mieux de parler de vous, comme convenu…

(c’était avant que Pompeo voie son médecin)

— J’en ai quelques-uns moi aussi à mon actif. Ne nous pressons pas toutefois. J’aurais l’impression de m’approcher de ma propre mort. Prenons le temps. J’attendrais aussi que mon médecin trouve le temps de me recevoir. Et quel que sera son diagnostic, je continuerai de ne point me hâter pour arriver le premier. (songeur) Oui… mon enfance…

Il frotte la peau rugueuse de sa joue avec la pulpe de ses doigts joints. Je remarque qu’ils sont les quatre de la même longueur. Mais je ne lui pose pas la question qui me brûle les lèvres. Il répète le mot « enfance » en creusant sa joue avec l’index. Son nez « frétille » lui aussi. La pluie, là-haut, invite la grêle et le vasistas en frissonne. La lumière a décru soudainement. Le cadrage me semble parfait, très renaissance, avec un effet de spirale qui éloigne le dernier personnage dans le sfumato. Je suis la proie d’un tremblement qui vient de loin.

— Vous pleurez, Pedro ?

— Je crois bien que je n’ai jamais pleuré… Pas une tombe dans mon horizon. Des rues, des façades revues et corrigées, des masques de théâtre descendant des tringles… Qui veut jouer joue. Les autres (ou l’autre) passent leur chemin et quittent ce pays de cocagne. Pour je ne sais quelle destination. Je suis alors un enfant…

— Mais cet enfant, Pedro… ce n’est pas moi…

— Je le sais bien que ce n’est pas vous ! D’ailleurs il n’est pas vous non plus ! Il y a un enfant entre vous et moi. Comme si nous avions copulé comme des fous une nuit entière !

— Mais de quelle nuit parlez-vous… ?

— La vôtre ! La mienne ! La nuit de chacun de nos personnages. Vivants, morts ou simplement imaginés.

— (déçu) Vous n’écrirez jamais mes mémoires dans ces conditions…

— Je ne sortirai jamais d’ici ! Pourquoi pas vos mémoires si la mienne est maudite !

— Je reviens demain… Je vous laisse mes cigarettes.

— N’oubliez pas de rappeler la secrétaire médicale…

— Elle me dira que le docteur n’est pas [inaudible]…

La voilà, la nuit ! On y aime une femme et le soleil promet de revenir. Le carreau est éclairé par une lampe halogène. Pattes d’un oiseau ou d’une chauve-souris. Concert des craquements et des glissements. Jamais le silence. Qui n’a pas été enfermé ne sait pas de quoi je tente de parler.

*

* *

Dans un couloir, vers la bibliothèque.

— Dieu est mort il y a plus d’un siècle…

— Maintenant c’est l’Homme qui disparaît de la surface de la Terre !

— À quand les oiseaux… ?

*

Chouette le matin ! La lumière tombe. J’explore ses reflets. Un système pour longtemps. Voilà ! Voilà ! Je me rase. Aspersion d’eau froide sur la peau irritée. Pas d’eau de Cologne ici.

—Allo ! Allo ! C’est Pompeo ?

— Non…

— Mais qui alors… ? Cette nuit… l’attente…

— Qui êtes-vous… ?

Faux numéro. Pas si faux que ça puisqu’il existe. Entre mes mains. Lesquelles tapotent les joues en cadence. Écoute les bruits du matin. Pas et froissements. Tapotements. Toux. La première fumée s’insère dans les interstices. Vibration :

— Ah ! Encore un faux… n’est-ce pas… ?

— Un faux quoi vous avez dit ? Non mais dites donc ! On peut se tromper…

— Faux… !

Je prends l’autocar. Le soleil vient à peine de se lever. Nous sommes quatre. Deux hommes et deux femmes. Plus le chauffeur qui fume. Embraye avec vigueur. Pas une côte ne le prend en défaut.

— En défaut de quoi… ?

— Je dis qu’il faut savoir… Le point mort puis la vitesse… L’accélération et l’engin semble s’envoler.

— Ce n’est pas faux. Asseyez-vous.

« Il est interdit de parler au chauffeur. » Sauf pour une bonne raison, je suppose.

— Vous avez déjà parlé à un chauffeur ?

— Ça m’est sans doute arrivé… On ne parle plus au chauffeur de nos jours. Ya pas d’chauffeur. Vous entendez le convertisseur ? Connaît le chemin. Il sera midi juste à l’arrivée.

— Juste le temps de déjeuner, car j’ai à faire…

— Pas de retour chez vous… ?

— Non…

— En visite ?

— J’ai le droit. Je suis de la famille…

— Je vois.

Pourquoi est-il interdit de parler au chauffeur ? Pourquoi est-ce encore écrit puisqu’il n’y a plus de chauffeur ? Où est-il passé une fois dévissé de son siège ? Qu’en ont-ils fait ? Que fera Pompeo s’il perd sa place ? Qu’en pensera sa femme ? Décrire la mine de ses enfants en apprenant la nouvelle.

— C’est la première fois…

— Je vais et je viens tous les jours… explication : je travaille de nuit.

— Moi j’ai du mal à trouver le sommeil à cause de cette attente : Pompeo m’appelle la nuit. Mais il ne m’a pas encore appelé.

— Le téléphone nous gâche l’existence. On ferait mieux de s’en tenir à comme c’était avant…

— Avant quoi… ?

— Quand on était pauvre.

— Vous allez au terminus ou vous descendez avant ?

— Ça fait loin le terminus ?

Je ne prends pas souvent l’autocar. Je n’ai pas grand-chose à faire ailleurs. Ce que je fais, je le fais ici. Je me rase tous les matins. Je croque un morceau de savonnette. J’attends le café. Il vient. Le téléphone n’a pas vibré cette nuit. Pompeo ne m’appelle pas. Je ne sais pas quoi écrire à son propos. Je n’écris rien. Un matin, je prends l’autocar. Une angoisse ! Cette sensation de ne pas aller où j’ai décidé d’aller. « Il est interdit de parler au chauffeur. » À qui parler ? Deux femmes sur la banquette de devant et deux hommes derrière mais séparés et pas bavards. Les femmes bavardent. Leurs foulards rutilent au soleil qui peine à se lever. J’ai des démangeaisons.

— Vous fumez… ?

— Des fois… Mais je crois qu’il est interdit de…

— Plus depuis qu’il n’y a plus de chauffeur. Acceptez ce señorita. C’est avec plaisir…

— J’ai des allumettes !

— Ça tombe bien, monsieur. Moi, je n’en ai pas.

Nous fumons. C’est agréable. Vous verrez : vous vous y habituerez, à la solitude. Mais ce n’est pas le plus grave. Il y a les murs. Toujours quatre. Comme si on vous avait coupé un doigt. Je dis : Pouce !

— La fumée ne vous dérange pas… ?

— Puisque vous le dites…

— Et madame… ?

— Pareil. Tout ce qu’elle dit, je le dis.

— Je vois double des fois !

Mon homme rit de bon cœur. Il n’a pas l’air méchant. Il est peut-être aussi angoissé que moi. L’autre homme (il y en a deux puisque la technologie et le pouvoir ont supprimé le chauffeur de ce mode de transport populaire) ne fume pas. Il ne fume jamais. Il ne dit pas s’il a fumé. Dans le temps. Cette idée de temps fait frissonner mon homme. Il aurait voulu que ça ne se voie pas. Mais c’est raté. Même les femmes ont vu de quoi il s’agissait. Il passe du frisson à la convulsion puis revient au frisson comme si la convulsion n’avait pas laissé de traces dans ses beaux yeux méditerranéens.

— Aussi bizarre que cela peut paraître à celui ou celle qui ne me connaît pas, je n’ai jamais vu la mer.

— Moi non plus.

— Moi non plus.

— Et vous, monsieur… ?

— Jamais. C’est comme fumer.

— Et vous… heu…

— Pedro. Pedro Phile.

— Le pédophile ?

— Je n’en suis pas fier. Mais tuer un enfant, même sans pédophilie, ça me procurerait encore du plaisir, je le crains. Je dis je le crains parce que quand arrivera le moment de décider si ma perpette peut raisonnablement être interrompue au moins le temps d’un essai dans la réalité, le même plaisir, même virtuel, me jouera un sale tour.

— Drôle de situation !

— Situation, certes. Mais pas drôle. Mettez-vous à ma place…

— Oh ! Non ! Je suis beaucoup mieux dans cet autocar ! Même sans chauffeur en chair et en os.

— C’est très bon, un señorita. (àl’autre) Vous devriez essayer…

— Tout ce que vous voulez savoir, c’est si j’ai déjà essayé…

(un temps)

Avouez-le !

— J’ai déjà avoué tellement de choses que je n’ai pas commises…

— Pauvre homme ! (unedes deux femmes)

Rien n’est plus beau qu’un paysage qui change au fil du temps ou de l’horaire prévu. Nous avons quitté les faubourgs en plein soleil. Puis l’ombre des platanes nous a attristés pendant au moins une heure. Nous avons fumé deux señoritas chacun. L’autre homme insistait pour ne pas fumer. Il secouait la main pour chasser la fumée. Il n’a rien dit au sujet de l’interdiction figurée par une cigarette vue de profil et barrée d’un trait rouge et oblique, le tout dans un cercle rouge.

— J’ai connu un pédophile…

— Ah oui… ?

— Il n’a jamais tué. Il était aimable et attentionné. Pas beau, mais agréable à regarder. Je le voyais de ma fenêtre. Vous savez : HLM « Les tropiques » à [ici le nom d’une urbanisation conçue après la Guerre]. Je suis de là-bas. Vous êtes d’où ?

— Il ne vous le dira pas.

— Comment le savez-vous, madame ? Vous le connaissez, peut-être… ?

— Pas plus que vous ! C’est la première fois que je monte dans cet autocar. Pas vrai, Angèle ?

— Vous auriez pu le connaître, avouez-le. Les journaux…

— Toute une époque (dis-je). Le temps a passé sans moi. Les chauffeurs en ont profité pour disparaître et pour se convertir à d’autres emplois.

— Vous ne travaillez pas, vous.

— Cela se voit donc tant ?

— Je ne sais pas (m’examinant) — Je ne sais quoi de…

— Triste. C’est la fumée… Je ne fume pas souvent. Tabagisme passif. Pompeo fume sans arrêt. Il a un cancer. Et maintenant cette épidémie universelle qui nous contraint au confinement ! C’en est trop ! Il ne m’appelle plus. Que dis-je ? Il ne m’a jamais appelé ! Pourtant, nous avions convenu…

— Rien ne se passe comme prévu. J’en sais quelque chose.

— Le cancer ?

— Pas encore. J’ai bien le temps. (soudainalarmé) J’espère que vous n’avez pas oublié votre autorisation dérogatoire…

— Vous savez que c’est nécessaire en cas de déplacement… (dit une femme)

— Je m’en torche ! s’exclame l’homme qui ne fume pas mais dont on ne saura jamais s’il a fumé dans le passé.

Les femmes se retournent : visages terrifiés comme en peinture d’église.

— Dites plutôt que vous ne l’avez pas obtenue, grognent-elles. Vous avez profité de l’absence de chauffeur pour embarquer… clandestinement !

— Mon Dieu ! Un passager dont on ne sait rien !

À ce moment, l’autocar fait une embardée. On roule à gauche pendant un moment. On croise des calvaires de toutes sortes. L’homme aux señoritas m’en offre un troisième. Je m’enivre de tabac comme une momie.

— Allez ! Allez ! dit le clandestin avec un accent étranger. On ne va jamais aussi loin. Dites au chauffeur de ralentir. Je vous quitterai en marche. Comme ça !

Et il disparaît sans attendre que le système réduise la vitesse.

— Vous êtes méchantes toutes les deux, dit l’homme qui reste (2 moins 1).

— Nous n’avons dit que la vérité ! Pas comme monsieur…

— Qui ? Moi ? (moi)

— Elles veulent dire que…

— Je descendrais bien moi aussi si j’étais arrivé !

Je jette le señorita par la fenêtre, sans en avoir fait un mégot. L’homme ne se vexe pas. Il est très angoissé. Ce doit être la première fois. Ou c’est lui le clandestin. Je me mure dans mon silence. Il s’impatiente :

— Qui est Pompeo ?

— Vous ne le connaissez pas.

— Me connaît-il ?

— Il ne connaît que moi. J’en ai connu d’autres, mais aucun avant lui.

La conversation s’arrête là. Les femmes se tiennent tranquilles. Le volant tourne tout seul sans se tromper de sens. Derrière nous, la charpie de l’homme qui ne fume pas et n’a peut-être jamais fumé est flairée par des chiens qui se méfient de tout ce qui tombe du ciel sans explication. Quel spectacle sans histoire ! Et qui promet de s’éterniser si nous n’arrivons pas à bon port. Deux femmes et deux hommes. De quoi meubler une dizaine de pages. Je me connais. Et Pompeo ne me connaît pas aussi bien qu’il dit.

— Quel étrange phénomène, ces voyages en banlieues ! dit l’homme (je peux l’appeler comme ça puisque que l’autre homme n’en est plus un).

— Nous allons pourtant quelque part, dit une femme qui s’essaie au sarcasme, ce qui ne lui arrive pas souvent, dit l’autre.

— (à moi, l’homme) Vous êtes bien décidé à ne plus rien dire ?

— Nous n’arriverons jamais ! (sarcasme)

— Descendons !

Elles descendent à l’arrêt sous les mûriers. Il fait tiède. La terrasse d’un café est un endroit bien agréable et propice aux commentaires. On les voit commander deux Picon. Elles croisent leurs jambes nues en plein soleil. Le moteur ronronne. On attend. Nous ne savons pas si nous avons le temps. Tout est programmé de nos jours. Sans chauffeur, on ne sait pas si on a le temps de prendre l’air ou un pot en compagnie ou pas. L’angoisse de mon compagnon croît. Je peux l’appeler comme ça, n’est-ce pas ?

— Appelez-moi comme vous voulez. Je ne vois pas d’inconvénient à cultiver une certaine familiarité avec vous. Je n’ai pas emporté avec moi de quoi boire. C’est triste.

— Je n’ai rien dans les poches. Vous pouvez vérifier…

— Je m’en garderai bien ! Je vous crois sur parole. (plaintif) N’est-ce pas la pluie ?

— Un nuage plus gris que les autres… ?

— Non… Je ne sais pas. Je veux arriver ! Et pourtant je ne suis pas parti de bon cœur. Si vous saviez…

— Vous en savez plus sur moi que moi sur vous…

— Vous ne savez rien de moi ! Vous ne savez pas pourquoi !

L’autocar profite de cette nouvelle interruption conversationnelle pour s’ébranler. Il se faufile entre d’autres véhicules en marche. Son allure est irrégulière, comme s’il quittait son port d’attache avec réticence et même préscience. Le niveau de carburant est dans le rouge. L’homme tapote ce cadran encore ancien. L’aiguille hésite puis se positionne sur ½. Il essuie son large front. Il voit la route à travers le pare-brise comme s’il la voyait pour la première fois. Il attend et pourtant il n’attend rien. Il fume sans arrêt. Il tousse, se gratte la gorge, grognement d’animal aux aguets. De dos, il a l’air costaud. Ses épaules tressautent comme s’il était en train de pleurer. Mais ce n’est peut-être que l’effet des irrégularités que la route transmet aux suspensions. Pure mécanique et mécanismes. Alors que l’absence de chauffeur nous projette dans un futur où la question se pose avec clarté malgré l’obscurité des lieux à visiter avant de s’en sortir aussi morts que vifs : so that !

*

Ici relecture du Canto I. Traduction Jan de Jager.

*

* *

Il me restait des allumettes. Mais pour allumer quoi ? Le type étant descendu à la pénultième station, je n’avais pas de señoritas sous la main. J’étais seul dans l’autocar, la conduite ayant été automatisée par la Compagnie, sans doute sous les ordres de l’État, lequel n’a pas de grands soucis à se faire car son peuple éprouve un besoin constant de ses lois et services. Mais l’autocar roulait. La route était agréable, brodée de platanes en fleurs et plus loin les champs et les prés, les vergers et les cours de ferme. Il devait être midi car je ne voyais personne dehors ni même aux fenêtres. On pouvait observer les oiseaux sur leurs rebords, le bec dans les jardinières fleuries. Des fleurs comme si on m’en jetait ! Je grattai une allumette sur la vitre, sans succès.

C’est fou ce que le monde peut être désert quand on le traverse. Surtout à bord d’un autocar dont on est le seul passager. L’homme angoissé m’avait quitté je ne sais plus pour quelles raisons, en admettant qu’il y en eût plusieurs. L’autocar avait même effectué une manœuvre pour entrer sur une aire de stationnement réservée aux engins de la Compagnie, mais l’endroit était désert. Personne derrière les rideaux, c’est en tout cas l’impression que cela me fit. Il a mis pied à terre, mais je ne suis pas descendu sur l’asphalte chaud mais brûlant. Ce n’était pas l’été. Ce ne pouvait pas être l’été. Pas à cette heure. L’homme, sans cesse angoissé malgré le bon port qui l’accueillait, portait un costume blanc en flanelle d’Espagne. Il fumait le dernier señorita, après m’avoir offert de le partager sur le trottoir, mais l’autocar avait un horaire à respecter et son écran touch s’impatientait. Je m’étonnai :

— On peut le toucher ? dis-je en espérant n’être entendu que de l’homme qui se raidissait. Je ne savais pas…

— Personne ne le sait, dit-il d’une voix d’enfant. C’est moi qui invente.

— Pourquoi inventez-vous des choses pareilles, nom de Dieu !

J’avais dit ça un peu brusquement. L’homme sortit un señorita de sa poche revolver et précisa que c’était le dernier. Il ne répondait pas à ma question. J’étais furieux sans vouloir l’être, mais ça me faisait du bien. Je ne cachais pas non plus mon plaisir. Il insista, car il avait pratiqué ἔλεγχος dans sa jeunesse folle :

— Vous n’avez posé aucune question, Arthur… Vous avez posé une exclamation, ce qui n’est pas la même chose et ne produit pas le même effet sur l’interlocuteur que je suis. Vos prémisses…

— Ah ! Cessez de m’ennuyer avec votre Socrate ! Et fumez-la vous-même, votre señorita !

— Vous ne me reprocherez pas de ne pas vous avoir proposé de le partager avant de nous… quitter…

— Nous nous quittons… ?

Entendez ma voix éteinte.

— C’est ici que je descends, dit l’homme. Je n’y habite pas, mais la Compagnie ne dessert pas mon lotissement, là, plus loin…

Il montrait l’horizon que le soleil venait d’abandonner à ses ombres. L’allumette craqua dans mes doigts. J’en approchais la flamme de ce visage tendu à l’extrême.

— Je… Je ne savais pas… balbutiai-je comme si je disais le contraire.

— Personne ne le sait vraiment, dit l’homme. Mes voisins…

Il était décidé à ne pas achever ses phrases, ce que je reçus comme un mauvais signe, un signe qui change tout sans qu’on puisse s’opposer à cette nouveauté de mauvais aloi. S’il voulait dire que j’allais continuer le voyage seul, il ne disait pas clairement que ce serait sans lui. Il lâcha une première bouffée qui forma un jupon froufroutant entre nous. Il pinçait le cigare entre le pouce et l’index et en tournait l’extrémité embrasée comme s’il me proposait de tirer une bouffée, mais je me ravisai : en réalité, il examinait la couleur de la braise, comme un forgeron qui s’apprête à battre le fer. L’écran papillota, autre signe. Les feuillages des mûriers s’agitèrent, mais sans oiseaux. Le vent se levait. Que fallait-il penser de la journée en formation ?

— Je regrette de ne pas pouvoir vous accompagner, dis-je comme si j’avais été invité ou que mon cerveau réagissait chimiquement ou électriquement au désir de quitter l’autocar sans lui laisser le choix.

— Je sais que vous avez rendez-vous avec votre destin, dit l’homme. Vous m’en avez tellement parlé…

— Je ne sais pas ce qu’il est autorisé de faire sur cet écran… Je ne m’aviserais pas de changer… (alerté) Je n’ai jamais su…

— Il n’est plus temps. Moi-même, je sais où je vais. Je… Je veux dire que je sais où j’habite.

— Cette solitude, tout de même !

Tout était fermé. Pas un flic, rien. D’habitude on dit pas un chat, mais en ces temps difficiles pour l’Humanité, on ne le dit plus. On ne dit pas non plus il fait un temps de chien. On dit…

— Adieu.

Il s’éloigna, sans valise, sans rien. Ni courbé ni la poitrine au vent comme un légionnaire espagnol. La fumée de son señorita le suivait, tourbillonnante comme feuilles au gré du vent d’automne, bien que nous ne fussions pas non plus en automne. Il n’était pas loin de midi. Ça commençait à chauffer ! Je retournai dans l’autocar climatisé. L’odeur du tabac persistait comme un souvenir qui se charge de donner un sens à la mémoire. Le système pneumatique chuinta discrètement, comme par attention particulière. Puis il engagea la première et la manœuvre fut exactement l’inverse de celle qui nous avait arrêtés, l’homme et moi, sous les mûriers de l’arrêt. Le panneau s’éloigna comme pris de vertige par le cercle impliqué. Nous n’allions pas tarder à retrouver notre vitesse de croisière. J’en étais presque joyeux. Je dis presque parce que je ne le suis plus au moment où j’écris : j’écris sans ressentir de douleur particulière, mais ça ne me rend pas aimable, comme aurait dit ma mère, celle qui m’a mis au monde, pas l’autre. J’avais oublié de donner la boîte d’allumettes à l’homme : je n’en avais pas l’utilité puisque j’étais seul, sans señorita. Mais il fumait la dernière en rentrant chez lui. Il n’aurait pas besoin d’allumettes s’il veillait à entretenir sa flamme. Il avait sans doute un tas d’allumettes chez lui, si c’était là qu’il allait, s’il ne m’avait pas menti. Mais pourquoi m’aurait-il menti ? Pour me rendre jaloux ? Pour que je l’envie ? Pour que je me mette à sa place juste le temps d’en souffrir comme il en souffrait lui-même ?

Je me posais ces questions à haute voix. Il n’y avait plus personne pour m’entendre, comme si toute mon existence venait de se rapetasser derrière moi, la peureuse. Si quelqu’un ou quelque chose m’entendait, ce n’était pas ici. Et je m’éloignais de cet ici. Une sale impression ! Avec toute ma vie et celles des autres dans mon dos, fragments de la dernière heure. Je n’ai jamais rien fait de bon ni de bien avec un fil et une aiguille. Pas même aglutinator de mes jours ! Ce livre qui n’aura pas lieu ! Et pour quelle raison, je vous prie ? Arrgh ! J’avais besoin de fumer. Je m’étourdis alors de phosphore. Je me voyais dans l’écran du tableau de bord, comme s’il ne s’agissait pas d’un simple reflet. Je ne sais même pas (aujourd’hui) comment j’en suis arrivé à la conclusion que je ne devais pas épuiser le contenu de la boîte qui craquetait entre mes doigts au rythme d’une samba étourdissante.

— Arrête ! Mais arrête ! Après, tu n’en auras plus !

— Après… ? Ça m’est déjà arrivé, non ?

— Tu hésites ?

— J’avais… je me souviens… épuisé le stock… et plus tard je suis revenu exactement au même endroit pour… pour recommencer !

— C’est peut-être la dernière fois, cette fois-ci… Tu n’as aucun moyen de savoir s’il en reste en stock… Aucun ! La boîte est vide et tu la jettes derrière toi sans savoir si tu en trouveras une autre. On ne rencontre pas des hommes angoissés comme ça au hasard du chemin. Il faut autre chose pour qu’ils se proposent à la conversation. Mais quoi… ? C’est la question, mon vieux.

— Tu m’embrouilles ! Je n’ai pas entrepris ce voyage pour me poser ce genre de question ! Je voulais m’amuser. Seul ou avec les autres.

— Certes mais : quels autres ? Il est peut-être temps d’y penser…

— Tu n’as rien à fumer sur toi ?

— Pas plus que toi…

— Je trouverai de quoi en arrivant. Là où je vais on ne dit pas un temps de flic : on dit encore et toujours à ne pas mettre le nez dehors. Mais les boutiques seront ouvertes. Il y aura du café et de quoi alimenter l’esprit. Le spectacle de la rue m’a toujours fasciné. Comme il m’est alors facile de posséder tout ce que je vois ! Un café et un de ces petits cigares que l’angoisse conseille. J’oublierai cet homme qui prétend habiter quelque part et qui me laisse seul pour cette raison qui n’appartient qu’à lui. Voilà ! Je referme ma boîte sans en épuiser le contenu. Il en reste assez pour…

Le moteur ronronnait. Le paysage demeurait égal à lui-même, agréable et dépeuplé. J’étais assis sur la banquette arrière, dos à la route qui devait filer comme entre les doigts de la maîtresse du logis où habitait cet homme si angoissé que j’en étais sur le point de me demander si je ne ferais pas mieux de l’oublier. Je suis venu avec des allumettes. Lui avec ses señoritas. On allait bien ensemble, jusqu’à ce que sa boîte métallique n’en contienne plus, alors qu’il me restait un tas d’allumettes en stock, malgré la crise qui avait bien failli le réduire à néant, ce stock ! C’était bien la première fois que je vivais de pareils moments heu… comment les qualifier… ?

— L’angoisse est-elle contagieuse ? Tu devrais savoir ça, toi…

— Limite-toi à ce que tu sais. C’est un conseil… Le moment est mal choisi pour alimenter ta calebasse avec cette nourriture d’origine incertaine. Tu ne sauras jamais…

— Je ne me sens pas angoissé… Mon visage a l’air serein des premiers jours.

— Tu viens de crier…

— Ma fesse en témoigne ! Mais maintenant, je ne me sens ni bien ni mal. Comme si rien n’était arrivé pour compliquer mon carnet de voyage. J’ai promis de rentrer à l’heure. (consultantma montre) Nous sommes à l’heure. Nous arriverons à l’heure. Tout se passera comme prévu. Et je ne manquerai pas à ma parole. La juge qui s’occupe de moi est bien jolie…

— C’est elle qui te possède, pas l’inverse !

— Qu’est-ce que je fous dans cet autocar de malheur !

Bondissant comme un Basque, j’atteignis le tableau de bord. L’écran exhibait des démonstrations hexadécimales. Mais il ne communiquait pas avec moi. Il connaissait mon langage aussi bien que moi. Il s’adressait à lui-même. Il soliloquait comme sur la scène d’un théâtre réduit à la mendicité. Le siège du conducteur ne comportait aucune craquelure ni marques d’usure. Il n’avait jamais servi. Il n’avait jamais été question qu’il servît à quelque chose. On l’avait simplement conservé. Je dis simplement parce que je n’ai aucune idée de ce qui serait arrivé si on avait envisagé la complexité comme moteur de l’action. Je ne suis pas né devin.

— C’est agréable, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce qui est agréable… ?

— Cette mort… Cette façon d’en finir sans pouvoir se retourner pour jeter un dernier regard sur ce qu’on a été avant d’être possédé…

— De quoi parles-tu, Elpénor ?

— De qui ? veux-tu dire.

— Mais parle !

— Il est presque agréable de se sentir seul dans cet ultime moment de conscience… Le Système a même prévu la climatisation. Il ne manque que les señoritas…

— Je n’ai pas peur !

— Le Terminus t’en donnera une meilleure définition.

— De la peur ? Je n’ai jamais eu peur. Ce calme je le dois à…

— Pas le moment de se mentir à soi-même…

— Mais je ne mens pas ! Tu me poses des questions et j’y réponds. J’ai l’habitude. Ces procès qu’on me fit ! Et cette décision de mettre fin à cette réclusion, qui ne tient qu’à un fil. Ma juge a de bien jolies jambes !

— La mort a toujours un aspect… jusqu’à ce qu’elle ne ressemble plus à rien…

— Mais ces platanes ? Ces paysages champêtres ? Cet horaire réglé comme du papier à musique ?

— Et cette solitude, donc ? Personne ni dedans ni dehors. Pas même moi !

Ce type ne m’avait pas laissé de señoritas, mais son empreinte commençait à sentir le troupeau.

— Si c’est ça, la mort, j’en ai vu d’autres !

— Ton existence n’est plus un spectacle. Il faut que je cherche dans le dictionnaire ce qu’elle est devenue. Laisse-moi le temps…

— Mais combien de temps ? Je ne suis pas malade ! C’est Pompeo qui est malade ! Et ce sont ces gens qui craignent la maladie !

— Mais de quels gens parles-tu ? Il n’y a personne : ni dedans ni…

— Ces maisons… Arrgh ! En collant mon oreille à la vitre, j’entends les poules caqueter… leurs petits poussins piailler… les sabots de la maîtresse de maison clapotent dans la boue… Quelqu’un parle sur le seuil… « Il va pleuvoir. Presse-toi donc ! »

— L’oreille collé, je veux bien, mais par perpendicularité, ton regard voit la route s’en aller, absorbée par la série des virages. Rien d’autre. Comme si tu étais déjà mort…

— (désolé) Je ne savais pas… en acceptant le billet… aller-retour… Emploi du temps libre mais encadré. Voici le papier…

— (lisant en fond) En effet… Un retour… payé par l’administration pénitentiaire. (soupirant) À ta place, je me méfierais…

— Quelqu’un montera au prochain arrêt… Changement de perspective : « Vous n’êtes plus venu pour mourir, Pedro. » Ou Arthur. C’est selon. Les arrêts de bord de route portent de jolis noms de lieux-dits. J’en ai plein dans mon enfance. Puis plus rien. La Croix-des-Bouquets. Irrintzina. Apetenia. Tu te souviens ?

— Je ne me souviens que de la mort. It’s my character.

— Pourtant…

Me voilà pensif comme un vieux sous la véranda fleurie (elle aussi), avec la brise qui caresse mon visage d’antan, comme si je n’en avais jamais possédé d’autres. J’ai baissé la vitre, juste pour apprécier l’air qui file comme si le temps n’avait plus d’importance, l’air qui grogne ou ronronne selon la tangente, la vitesse retrouvée ou la pente, dans un sens ou dans l’autre. On en dit toujours plus que ce qui est écrit. Moi aussi j’habite quelque part, mais sans y demeurer. J’ai quitté les lieux sur ordonnance, sans angoisse, mais sans joie. La juge a exigé un sourire et j’ai grimacé. Elle a pris ça pour de la douleur et elle a hésité :

— Vous êtes bien sûr de vouloir y aller, Pedro ?

¡Claro que si ! Años con este sueño. Como si rejuvenecería…

— Mais les ans, Pedro ! Comment est-ce possible, rajeunir et rêver ?

¡Por fa’ ! Ne compliquez pas les choses. C’est déjà difficile de s’exprimer à travers un hygiaphone.

— Voici le billet : aller-retour. N’oubliez pas le retour. Pas facile de cavaler en ces temps d’épidémie. Mettez-vous bien ça dans la tête. L’heure c’est l’heure. Mais à part ça, vous êtes libre.

— Je commencerai par entretenir des conversations avec les autres passagers. Je sens que je vais aimer ça !

— Amusez-vous bien, Pedro. (untemps qu’elle emploie à froncer ses capiteux sourcils) Avez-vous pensé aux allumettes… ?

— J’en ai une boîte pas entamée…

— Il faut aussi penser aux señoritas… sinon on finit par s’ennuyer et on revient sans y être allé.

Beau visage aussi. Un peu hypocrite, mais juste assez pour paraître plus réelle que supposée. Pompeo m’avait parlé de ces sorties exceptionnelles.

— Vous avez intérêt à être bien dans ses papiers, avait-il prévenu avant de disparaître de ma vie.

Tout arrive. Les années comme l’espoir. L’angoisse et la colère qui va avec comme la joie et les larmes qui la médusent. J’attendais le prochain arrêt comme si quelqu’un y patientait pour ne pas être seul. Les platanes défilaient. Au loin, les toitures semblaient se déplacer dans le sens inverse. Je n’allumais plus d’allumettes. Il y aurait encore des señoritas à embraser pour en tirer le meilleur. Et des conversations en attendant d’arriver ou de se séparer avant d’arriver comme cela venait d’arriver. Je ne pouvais pas promettre de ne pas me retourner de temps en temps pour regretter d’avoir accepté l’offre de la justice qui me voyait d’un bon œil depuis que je fréquentais Pompeo. Il œuvrait dans mon sens. Il ne leur disait peut-être pas tout. On n’en parlait jamais. On s’en tenait à ce qui nous unissait, même si je n’avais personne à qui parler à part lui. Puis la juge m’a convoqué et elle m’a demandé si ça me ferait plaisir d’aller faire un tour, mais dehors cette fois. J’ai demandé pourquoi. Ça l’a inquiétée. J’ai cru qu’elle allait renoncer à ma liberté conditionnelle. Puis on a parlé d’autre chose et elle m’a dit « Pompeo vous tiendra au courant » et Pompeo est tombé malade en même temps que tout le monde mais pour d’autres raisons. J’aurais pu devenir seul si elle avait oublié précisant « Oh ! mais ce n’était pas une promesse, Pedro ! » et elle a tracé l’itinéraire et calculé les horaires correspondants. Elle tapotait son clavier avec entrain. Je ne voyais pas l’écran, mais ça m’allait comme relation humaine. Ça m’en faisait deux avec Pompeo même si Pompeo était peut-être déjà mort. Dans ma poche, les allumettes jouaient au rythme de mes pensées. J’en jouais encore dans l’autocar, seul devant le même écran.

— Tu peux t’asseoir, si tu veux…

— (surpris) Sur le siège du chauffeur ?

— Ce n’est pas interdit du moment que personne n’en est le témoin. Les voyageurs ignorent ce détail du règlement : « Il est interdit d’occuper le siège du conducteur pour ne pas exciter la jalousie des autres passagers » — d’où il n’est pas difficile de déduire qu’en cas de solitude, cette interdiction est levée…

— Mais je ne sais pas conduire !

— Qui te parle de conduire ! Il s’agit seulement de s’asseoir. Hâte-toi d’en profiter si tu ne veux pas te laisser surprendre par la fin !

*

* *

— D’ailleurs, si tu ne t’assois pas, l’écran demeurera sibyllin…

— Pythie ! Arrgh ! J’ai besoin d’une señorita ! J’ai des allumettes…

— Peux-tu me dire pourquoi tu as emporté cette boîte sans les petits cigares qui vont avec… heu… en temps ordinaire… ?

— Je ne me suis jamais assis sur le siège du conducteur. Pourtant, j’en ai pris des autocars ! Les vacances en Espagne. Mais des fois on n’allait pas plus loin que la campagne. C’est bien aussi la campagne. Je ne vois plus rien de tout ça à travers les murs. Le verre est cathédrale. Même les vitres de la bibliothèque me privent du spectacle de la vie. (criant) Tu entends ? La vie !

— Ça va ! Ça va ! La vie. J’ai compris. Mais depuis que je suis mort, je vis dans cet autocar. Et quand je dis je vis je ne dis pas que je m’assois près d’une fenêtre pour me laisser aller à regarder ce qui se passe dehors… ou ce qui ne s’y passe pas. En réalité, ma vie s’arrête à la surface de cet écran. Tu te souviens de ma mort ?

— Je n’étais pas en prison à cette époque, papa…

— Mettre un homme en prison pour cette seule raison ! Je n’en reviens toujours pas.

— À cause de toi, je… je…

— À moins que je sois prisonnier d’un de leur système de stockage de la mémoire… Est-elle collective seulement… ? Tout le monde m’a oublié.

— Je ne t’ai pas oublié, moi. J’ai même pensé à toi chaque fois que…

— Je ne sais même pas comment ma voix parvient à traverser cet écran… de l’intérieur… où je suis… je ne peux pas dire prisonnier car je suis mort… Ma voix…

— Je te reçois 5 sur 5, papa !

— Mais tu ne me vois pas. (untemps, sans doute pour y penser) Sans doute parce que je suis mort. Je ne sais pas s’ils ont séquencé ce qui me restait d’apparence… au moment d’en finir avec cette normalité qu’on appelle existence pour ne pas dire Dieu. Je me connais ! Assieds-toi sur le siège et l’écran t’embobinera…

— Qu’est-ce que tu dis… ? Un fading… Non, non. Je ne suis pas assis. Je me tiens à la rampe. La route est cahoteuse par ici. On n’est pas encore arrivé. Cette vitesse acquise ! J’en ai l’esprit tout embrouillé. Tu étais mort depuis deux jours quand la nouvelle est arrivée à la maison. (y pensant, un doigt sur la bouche) Maman a lu quelque chose… Elle a dit…

(un temps)

— Qu’est-ce qu’elle a dit, nom de Dieu ? Jamais personne n’a évoqué cette scène devant moi. Je ne me souviens même pas de la procédure qui m’a relogé ici, en plein cœur du système et à l’abri des coups et des morsures. Parle, fiston !

— (hésitant, puis) Elle a dit c’est fini, mais ça ne l’était pas et elle s’en doutait. Elle n’a pas dit tel père tel fils mais elle le pensait.

— Je sais ce que c’est…

— (étonné) Ah bon… Toi aussi… ?

— (éludant la question) Personne ne s’est jamais assis sur ce siège. Conduite automatique. Ça existait déjà bien avant que je crève. Et puis ça m’est arrivé…

— C’est ma première permission de sortie… Je vais en profiter pour…

— Ah ! Ne me dis rien ! Je sais trop bien ce qui va se passer. Je suis passé… par là. Assieds-toi et observe l’écran. Ce fatras hexadécimal n’est rien d’autre que ma gueule. Animé par autre chose que mon cerveau dont il ne doit rien rester à cette heure.

— L’incinération ne coûtait rien, comme disait maman… Aussi…

— On m’a donc incinéré… Je n’ai pas même connu le bonheur de la décomposition en vase clos. Ces gaz ! Tu ne peux pas savoir comme j’en rêvé sur ma paillasse ! Je me voyais sourire sous leur effet et…

— (impatient) Et ?

— Je me réveillais. La queue raide comme du bois. Et personne pour en finir…

— Je me souviens de cette queue… Tu étais assis…

— Mais pas au volant d’un autocar !

— La chaise roulante. (se tapotant les lèvres pour s’aider à la revoir, avec papa dessus, près de la fenêtre toujours ouverte… non… pas une fenêtre… une baie vitrée… et plus loin le dallage toujours humide d’une terrasse… la pluie travaillait ma mémoire… déjà… les jours de grisaille et de tiédeur… sans la mer ni les filles des autres… papa en colère après chaque manifestation d’existence… là… les feuilles mortes… les allées en fuite… des enfants y jouant… sans moi car j’étais triste à cette époque… je ne sais toujours pas pourquoi je l’étais… maman caressait ma chevelure bouclée… déposait ses baisers sur mes joues… me trouvait trognon… « toi et moi, disait-elle, cet enfant est le nôtre » mais papa ne sortait plus… je ne l’ai pas connu du temps où il allait comme tout le monde sur ses deux jambes… courant après les filles des autres ou revenant du travail claquant la portière de son auto verte que par contre j’ai connue car elle pourrissait sous un appentis… la portière défoncée… le siège soulevé… parebrise en morceaux sur le vinyle des sièges… pas de trace de sang… les mauvais souvenirs des autres subissent tous le même sort… qu’est-ce qu’il attendait pendant que je jouais… couvert d’un drap qui se salissait… la queue raide et verticale… quasiment trente centimètres de monstruosité… elle avait fait l’admiration tonitruante de Camilo José Cela… c’était avant le prix Nobel… j’étais couché dans mes rêves quand maman se l’enfilait selon les témoignages du procès… mais il n’était pas interdit de procéder à ces pénétrations… le procès était habité par des enfants… on m’a posé la question… « heu… non… je sais pas… la queue… vous dites… non, vraiment je ne sais pas… il dormait dans sa chaise même la nuit… non, je ne l’ai jamais vu dormir la nuit… mais que pouvait-il faire d’autre la nuit… à part dormir assis et se laisser vider pour ne pas donner ce spectacle en plein jour… car où vouliez-vous que je joue sinon dans le salon… jamais vu d’enfants dans les alentours… enfin… pas plus loin que les allées en fuite dans la broussaille déjà jaune et triste… un automne sans fin… qui s’acheva pourtant… le jour où les flics sont venus le chercher... maman n’attendait que ça… elle le dit aux flics… caressant ma tignasse bouclée… vous avez déjà caressé une tignasse de ce genre dans des circonstances aussi tragiques… ça n’arrive pas tous les jours… mais quand ça arrive, on se sent inutile, on devient morbide, on veut fuir et on n’y arrive pas… les flics jouant aux dérapages sur le gravier de l’allée principale… celle par laquelle tout le monde arrive… ils entraient et posaient des questions… « tu as vu papa avec Cristelle (question) / tu as vu papa avec Aline (affirmation, presque une accusation) Dis-nous ce que tu sais et on te laissera tranquille » comme si la tranquillité consistait à ne plus en parler avec eux… seul avec soi-même… papa en taule et maman avec d’autres… en vacances et à la maison… nous n’avons pas quitté la maison… scène de multiples crimes… huis-clos chargé en preuves et expertises… papa dans le box… assis sur la même chaise… le nez sur un microphone… on entendait sa respiration… on ne voyait pas l’état de sa queue… personne ne vérifiait l’état de son esprit alors que les récits se succédaient… Camilo José Cela n’est pas venu… de quoi aurait-il témoigné… une queue de quasiment trente centimètres… raide et verticale… proposé en guignol d’un genre interdit en société… « car la société, monsieur, ça se respecte » et nous attendions que le jour s’achève pour entrer à la maison en taxi… le silence obstiné de maman… elle ne comprenait pas… enfin… elle disait qu’elle ne comprenait pas… elle se soumettait à ses devoirs d’épouse… elle en avait de la chance d’avoir une pareille queue au service de son plaisir… mais elle ne s’en vantait pas… elle n’avait pas connu d’autres queues… elle était vierge quand c’est arrivé… pas même instruite de l’intensité du plaisir… puis le plaisir… la première fois… intense… elle dit intense et les jurés baissent le nez… Camilo avait titillé ma petite queue et avait déclaré solennellement qu’elle promettait de se montrer digne des « dimensions paternelles »… Cristelle… venait s’asseoir sur la margelle du puits… proposait de reprendre le tracé de la marelle sur la dallage… la pluie, vous comprenez… elle sautillait… les autres filles riaient comme des folles au spectacle de la queue dressée… trente centimètres… « maman dit que c’est impossible… elle n’y croira pas tant qu’elle n’aura pas vu… me traite de menteuse… c’est à cause de Pedro » mais je m’appelle Arthur Gordon Pym… tekeli-li… puis papa a disparu de la circulation familiale et on allait se coucher sans lui… ce qui ne changeait rien à nos habitudes… enfin… celles que je connaissais depuis que j’avais acquis la possibilité de pratiquer moi aussi la madeleine… blanc du drap qui se salissait… la chaise disparut aussi… la voiture disparut… les coupures de journaux… les filles… l’automne recula et devint été… les amants de maman… mon premier roman… où disparaît ce qui a eu de l’importance… Camilo ne revient pas… Ma queue prenait des proportions « inquiétantes » ou « délicieuses » selon les goûts… exhibition devant les filles mais de loin car elles ne s’approchaient pas… « ça vous suffit pas ce qui est arrivé à Cristelle » Anus des garçons plus proches… « non non Pedro… pas la sodomie… je ne supporterai pas… ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque… ah ! si maman savait ce que je sais » en Espagne le soleil invitait à la paresse… toutes ces filles en slip jouant dans les vaguelettes… ma queue hérité de papa… je n’ai pas connu mon grand-père… je n’ai pas cherché à en savoir plus… rien sur les photos de famille… des gens comme vous… mais pas moi… des crânes chauves… des jambes flasques… des bides plombés par la gourmandise… aucune trace de luxure… on se vante volontiers de céder aux désirs de possession… moins aux irascibles… pornoeía en toute discrétion… ah la la… ces théologiens… j’en ai soupé… le docteur lisait Camilo José Cela depuis que le prix Nobel avait récompensé cette œuvre improbable… il en parlait avec maman… « voyons, fiston, ça te fait mal » question tremblante… signaler le phénomène… mais à qui… à la Justice… à l’Académie… ne rien dire… vous et moi… en Espagne… « encule-moi Pedro » la plage sans fin… ses coquillages morts ou seulement désertés… colliers des filles en âge de comprendre… « dépend de leur cerveau… je vais étudier la question » qu’est-ce que j’ai enculé cette année-là… « vous reviendrez » question… l’année prochaine… réponse… l’été puis le printemps… l’attente printanière… le saut par-dessus les inconvénients des saisons mortes… « comme je suis heureux(se) de vous avoir connu, Pedro » quel peuple sous terre croira à mes fables… à quand ce voyage au gré des pôles… avec ou sans maman… la nouvelle de la mort de papa deux jours après son dernier souffle… c’était précisé dans la lettre… « votre papa-époux est mort le… à telle heure… veuillez recevoir nos… » chercher le corps pour l’oublier… « oublier tout ça, mon pauvre fils… » possible ou pas possible… on n’en savait rien… le docteur écrivait son article… il n’en trouvait pas la conclusion… The Lancet… tu parles d’une ambition… qui voudra m’oublier pour me foutre la paix… Cesse de se tapoter les lèvres et dit) Si ça peut te faire plaisir, je vais m’asseoir. Ce sera la première fois.

— Ça ne changera rien au sens de ce voyage, mais tu verras à quel point j’ai vieilli… La vieillesse est éternelle et tellement évolutive !

— Tekeli-li !

— Voui, voui, c’est moi. Cette peau sans os ni regard. Il me reste la langue. Celle que tu comprends encore.

— Mais la chaise… ?

— Il n’y a pas de chaise ici ! On ne s’assoit plus. Pas besoin d’interdiction de s’asseoir sur le siège du conducteur. Il n’y a pas de conducteur. Pas d’autocar non plus.

— Mais nous voyageons dedans, papa !

— Pas tant que tu ne t’assois pas !

— J’ai peur de… changer les choses… Ce billet (il l’exhibe) dit le contraire…

— Le contraire de quoi, nom de Dieu ! J’ai toujours détesté la contradiction. Ils m’ont fait dire ce que je ne voulais pas dire ! Voilà ce que c’est, un procès ! Tu devrais le savoir, non ? (en sourdine) Quel plaisir y as-tu trouvé, hein… ?

— Qui sommes-nous ? veux-tu dire.

Je me disais : nous ne le saurons jamais. Ils nous ont coupé l’herbe sous les pieds. Nous étions en si bon chemin ! Peut-être le bonheur définitif à l’horizon…

— Je n’ai pas tué, moi… Pas même blessé… Mais je les voulais nues ! Comme seul spectacle digne de mon imagination. Ils n’ont rien compris. (un temps, très long, insoutenable) Pourquoi tuer ce qu’on aime ? Je ne comprends pas…

— J’ai ajouté un chapitre à ton histoire courte, papa… Même plusieurs… et c’est devenu un roman. Mon roman. Ils l’ont lu jusqu’au bout. Ils savent tout maintenant. Je n’ai pas visé autre chose que cette clarté, papa.

— Assieds-toi.

— Je ne tiens pas tellement à te revoir…

— Mais j’ai changé !... en mal… l’éternité… L’évolution de ce qui a commencé et promet de ne jamais s’achever… (joyeux) On dirait bien que tu as trouvé la fin…

— La fin ? Serais-je en train de voyager vers une destination prédéfinie si j’avais conclu hier ?

— Quel projet te tourmente, mon fils… ? Je crains le pire… Le terminus… Elle y vit… mais elle ne t’attend pas… Personne ne t’attend… Toi seul sait… n’est-ce pas ?

— Je ne peux rien dire pour l’instant. Cet autocar n’en est pas à son premier voyage. Il a l’habitude. Il reste un dernier passager et il le dépose comme convenu. (montrant le billet) C’est écrit…

— Je vois… mais je verrai mieux si tu me voyais. Il suffit que tu t’assoies… Prends le volant ! Et cette orgie hexadécimale laissera la place à mon apparence… actuelle. L’interdiction n’est-elle pas levée comme tu le suggérais… ?

— Des années sans violer le silence. Voilà où est mon mérite maintenant. Ce qui me vaut ce billet. Et cette perspective. Le seul témoin… Je veux la voir !

¡Como no la sangre ! Dans le sable le sang de la poupée… De là-haut, je voyais… Le tranchant de la lame… L’autre fille cachée dans l’ombre de la nuit… témoin futur… celle qui te perdra et t’a perdu ! Tu ne la retrouveras pas !

— Parle pour toi, papa ! Je sais où je vais. D’ailleurs, je l’ai toujours su. C’est le temps que je n’ai pas maîtrisé. Mais la chronologie, c’est dans la poche ! Cet autocar me conduira où je vais !

— Mais Pompeo ? Sa confiance en toi ?

— (regardant l’écran avec horreur, mais sans pousser le cri) Tunépapapa !

Je venais de comprendre. Le piège voulait se refermer. L’autocar toussait dans la pente. Les arbres ralentissaient. On distinguait les pommes déjà rouges. L’automne. Des cueilleurs fumaient sous les branchages ployés. Regardaient passer l’autocar. Buvaient au goulot, chacun son tour. Outils pendus aux branches. Reflets des aciers. Je voyais leurs mains dures, leurs mains chercheuses, la retrouvaille des mains de l’existence à laquelle ils étaient condamnés non par décret mais parce qu’ils ne venaient pas d’où je venais. Ceci est un croisement. Il ne dure pas. Faut-il profiter de ce moment rare ? Je n’en sais rien. L’écran bafouille. Je ne déchiffre pas à vue d’œil. Ça défile de bas en haut. Tout disparaît. Comme si j’avais bu. Ou consommé un excès de substance toxique à ce point. Coucou ! dit la fillette qui ressemble à toutes les fillettes de ce monde. J’enculais aussi les petits garçons. Un phénomène physiologique plus que physique. « Expliquez-moi ça ! » Le verger s’éloigne enfin. La pente cesse d’être pentue. On roule à plat maintenant. Et droit comme dans un désert d’Amérique. Mais pas vite. Il me semble même qu’on ralentit. Mais on ralentit si lentement que j’ai l’impression de me laisser conduire par mon imagination. Plus de vergers. Des champs à moissonner. Avancer dans l’espace, c’est reculer dans le temps. Il n’y a rien d’autre à faire. Ne pas résister. Prendre le volant en sachant qu’il ne sert à rien. C’est seulement interdit. Rien d’autre. Ne pas croire que maintenant l’écran va passer de l’hexadécimal à une représentation de la réalité plus conforme à ce qu’on attend du réveil. Je ne dors pas. Le cadavre qui me contemple tient à la fois de la momie et du personnage à interpréter. Je fumerais bien un de ces petits cigares d’angoisse. J’ai de quoi l’allumer. Là, au volant, les pieds ne touchant pas le sol, comme si je venais de retourner en enfance. Devant ma console de Noël. Rien que du virtuel. Une manière de pénétrer ailleurs que dans la réalité. On a vite fait de se croire poète dans ces circonstances. Je vais y arriver. Je me connais. Depuis le temps !

— Ils ont prévu un arrêt pipi, dit papa. Deux chiringuitos, au choix. Tu vas pouvoir satisfaire les deux besoins qui te tourmentent, mon fils : la faim et la vidange. Bon sang que ça pressait ! Lequel choisis-tu ? Celui avec des rayures vertes ou l’autre qui laisse flotter au vent sa toile vieille de plusieurs générations. J’ai cette idée que les générations alimentent le sens de la reconnaissance. Allons reposer nos queues sous cette table.

*

* *

C’était (ah oui c’était !) comme en vacances du temps que j’étais môme, sauf que papa était libre et maman encore de ce monde. Arrrgh ! J’en pouvais plus. L’autocar était bondé. L’Espagne mugissait sous le soleil. Les gens montraient leurs cuisses. Ça sentait la bergamote, mais pas celle des Anglais. J’avais une petite sœur qui découvrait le monde extérieur. Jusque-là, elle n’en avait pas conscience. Elle n’avait pas d’amis à part ses personnages de dessins animés. Elle exhibait sa frimousse à qui se proposait d’en commenter les charmes prometteurs. Première fois que j’assistais à la croissance d’une beauté future. Je n’avais jamais accordé une quelconque attention à ce phénomène pourtant ordinaire même en milieu moyennement apprécié des idoles de la Foi. L’autocar n’arrêtait pas de ralentir puis d’accélérer tellement que ça me donnait le tournis. J’étais, disait maman, « d’un blanc pâle ». Ça me coulait dessus avec la chaleur et les cheveux qui voletaient dans l’air moite. Je ne me souviens pas des insectes, genre bruissant ou rampant. J’avais sous les yeux un livre que j’avais commencé par la fin : je ne me suis tout de suite appelé Arthur Gordon Pym. Je n’en savais pas plus sur ce personnage arraché à la réalité par le principe même de l’aventure. Son blog m’avait convaincu que la Terre est creuse et habitée par des êtres supérieurs qu’il serait dommage de ne pas rencontrer pour changer l’existence en roman. En plus, j’arrêtais pas d’érecter. À croire que j’étais destiné à trouver le temps long, à force. Bref, c’était les premières vacances. Papa était en forme. Les employés de la compagnie de transport l’avaient hissé dans l’autocar sans le dévisser de sa chaise à roulettes. Sanglé comme un animal de trait qu’il était, joyeux et bruyant, agréable avec tout le monde et l’œil au guet des gambettes qui saturaient l’ambiance. Un ampallang en travers de la queue qu’il avait, avec un projet de sceptre princier dans la tête. Il n’avait pas convaincu maman qui s’en tenait à ce que la nature lui avait attribué sans souffrances supplémentaires. Elle souffrait beaucoup, surtout en vacances. Et pendant que ma sœur allait et venait dans l’allée, elle maintenait mon sac matelot sur mon ventre, pas furieuse ni fière, mais attentive à ne pas me donner en spectacle, d’autant que papa se grattait l’étui sous son drap léger. Il y avait un chauffeur (je me souviens) et il n’était pas interdit de lui poser des questions pourvu qu’elles fussent relatives aux éléments du voyage, question alimentation de l’esprit et des métabolismes sans lesquels il n’existe pas plus que Dieu lui-même. Je savais pas pourquoi je ressemblais à papa.

— J’ai une nouvelle amie, dit ma sœur.

— Ah vouais… ? dit papa sans se retourner.

— J’en veux deux, dit-elle.

— Pourquoi que t’en veux deux… ?

— Pour être trois… Quatre, c’est un de trop !

J’en ai même pas débandé. Je m’en foutais de ce que j’étais, mais je voulais devenir. Et je tournais les pages, toujours à l’envers, d’embarcation en embarcation. Ariel ! Grampus ! Jane Guy ! L’Espagne rutilait sans trottoirs. Jamais le soleil ne m’avait écrasé à ce point. Effet de loupe des vitrages couverts de traces peut-être immondes. Le docteur m’avait conseillé de bien vider mes poumons avant d’inspirer. L’angoisse s’y prend les ailes, disait-il, la main mesurant mes centimètres de monstruosité. Papa avait aussi perdu ses dents et personne ne les avait remplacées. C’était le prix des vacances. Maman avait insisté sur ce point. Je ne sais plus ce qu’elle avait sacrifié pour nous distraire. Rien de visible en tout cas. Ou le prix de sa robe d’été. Son corps agile y trouvait des postures appréciées même de loin.

— Elle a quel âge ta nouvelle amie ? dit papa.

— Tu veux la voir ?

— Ma foi si c’est pas trop demander… (il rit) C’est laquelle… ?

(il se soulève un peu pour jeter un œil expert dans la masse compacte des passagers)

(je précise qu’il a sa place près du chauffeur à cause de son état)

(je ne sais pas s’il a inspiré la pitié)

(maman a dit qu’elle se passait de mes commentaires)

(qu’est-ce que c’est que ce blanc ?)

(« Pedro, c’est ta sœur… »)

— Celle avec le chapeau…

— Comment qu’elle s’appelle… ?

— Cristelle…

— J’ai connu une Cristelle… (songeur) Ça devait être dans une autre vie… Maman… ? Ré-explique-moi ce truc de la métem… métemps… ahrrggg !

— Plus tard, mon fils… J’ai l’esprit ailleurs en ce moment. (elle attend) N’oublie pas de me reposer la question…

Conversation inachevée. Comme toutes mes œuvres, Pompeo. Je vous préviens. Vous ne direz pas…

Je n’ai pas l’intention de vous reprocher…

Ça m’est si souvent arrivé…

Quoi… ?

Qu’on me reproche… cet inachèvement. Je ne voudrais pas…

Essayons quand même ! C’est… C’est la première fois… Je ne sais pas… ce que c’est… Vous… Vous me direz… au fur et à mesure… le temps qu’on prendra… vous et moi… à l’intérieur de…

De ces années, Pompeo.

— Vouais, dit papa. Je vois le chapeau mais pas ce qui est dessous… Elle est timide, ta copine… ?

— Je sais pas comment elle est.

Des fois, on ne sait pas. On n’y peut rien changer. Ça n’est ni vide ni plein. Ça doit appartenir au domaine mathématique alors qu’on n’est pas doué pour les maths. Ou inversement. Oui, c’était très semblable à ces vacances espagnoles l’été, ce voyage en autocar avec un écran, chauffeur mis à part. Le monde a changé. Pompeo m’avait prévenu : « Sitôt que vous aurez mis le nez dehors, vous sentirez la différence… Comme si le Temps avait changé de nature. C’est ce que je ressens tous les jours en rentrant chez moi.

— Sauf que je ne rentre pas chez moi…

— Vous savez où vous allez. C’est la même chose. Alors, ces vacances… ? »

Puisqu’on en parle… Le même autocar vert avec sa rayure blanche horizontale. Il y avait quelque chose d’écrit dessus. Encore un effacement. Je ne me souviens pas non plus du chapeau de Cristelle. Le chauffeur a dit :

— Encore un arrêt et on est chez nous !

On s’est arrêté comme il a dit. L’endroit était désert. Des barraques autour d’une place de terre et de cailloux. Des pitas à la place des arbres. Les ombres se dessinaient nettement sur l’ocre de la poussière. Je ne voyais pas le ciel faute d’y chercher le soleil, mais d’autres se laissaient convaincre par ces aveuglements d’escale. Du provisoire alors qu’on cherche à se fixer comme l’oursin en attendant d’être cueilli. Un diable sortit du ventre de l’autocar. Le chauffeur le fixa au plancher dans l’ouverture. Papa extrait de l’ombre à l’échelle de la vitesse d’exécution de la manœuvre. Son mât avait perdu ses voiles. Maman souffla et elles se soulevèrent comme autant de fantômes. Elle scrutait les regards sans y trouver de quoi injecter son venin d’épouse d’infirme. Mais ma sœur, Cristelle et moi nous étions déjà loin, courant à la fontaine gardée par les vieilles qui étaient revenues depuis longtemps de leurs voyages migratoires. Leurs mains d’ouvrières montraient la façon de puiser cette eau. Nous en jouâmes jusqu’au retentissement du klaxon. Je ne me souviens de rien d’autre…

— Ainsi, dit Pompeo, il y a ces choses qui nous fuient… Vous faites bien de me prévenir, Arthur… Vos leçons narratives me seront utiles… Vous avez besoin de moi pour…

— Je me demande s’il y aura aussi (dans ce temps qui nous occupe en ce moment) une pénultième escale… Avec une fontaine pour abreuver nos soifs d’enfants. Et ces vieilles en noir, sans dents, mais avec des yeux qui n’ont rien perdu de leur beauté d’antan…

— Vous allez mettre ça dans mon roman… ? Je ne sais pas si l’effet…

— Ne vous inquiétez pas pour les effets, Pompeo. (jetant un œil à travers le parebrise) On ralentit… Est-ce la pénultième… ? Je ne vois pas de panneau… indicateur. En général, on signale ce genre d’évènement. Tout est prévu pour ne pas nous prendre au dépourvu. On craint les conséquences de l’inattendu sur nos capacités à comprendre pourquoi on en est là… (sautant de joie et se le reprochant aussitôt) Oui ! Oui ! C’est bien un arrêt. Et ce n’est pas le terminal. Mais rien ne dit qu’il n’y en aura pas d’autres. Pas un panneau, rien. À part cette ligne et ces flèches. Oh ! (seretenant au volant) Si ce n’est pas du monde, je me trompe ! Sans papa ni maman cette fois. Sans Cristelle. Je ne me souviens décidément pas du chapeau. De paille ou de toile. Quel ruban pour retenir les cheveux ? Maman a pris le gouvernail de la chaise. Le mât secoue ses voiles.

— Tu pisseras si je te dis de pisser ! Ensuite, tu videras le pot que j’ai sous les fesses. Je vais aussi me rafraîchir le visage. Cette gosse m’a mis en feu !

Mais ce népapapa qui la viola.

*

Je conçois que cette dernière incursion dans le domaine de la mémoire laisse à désirer… Je l’ai proposée à Pompeo comme un exercice préparatoire, car le sujet de ce texte ne me concerne pas, n’a rien à voir avec l’histoire familiale et personnelle qui m’a finalement coûté ma liberté. J’affute ma plume, n’ayant rien écrit de bon depuis que je me limite à explorer mes quatre murs (que je possède en quelque sorte) et les rayonnages de la bibliothèque qui constituent (en quelque autre sorte) ma terre creuse. Je ne sais même plus pourquoi j’ai accepté de mettre ma plume à la disposition de ce gardien somme toute ordinaire. Mais je ne lui dois pas que l’usage quotidien de la bibliothèque. Il est aussi celui qui argumenta ma demande de sortie « dans un but précis ». Des années de tractations ! De la paperasse et des pages arrachées au Code ! Pour les coller entre les lignes. Quel poème cette sollicitude ! Et un beau jour dont je ne saurais vous dire la saison, Pompeo entra dans ma chambre, secouant les feuillets de mon destin sous mon nez en proie à d’autres chienneries dont je ne lui dis rien. Il y avait un billet d’autocar. Et un itinéraire obligatoire avec peine de sanction en cas de manquement. Personne pour me surveiller. Quelle nouveauté ! J’allais aller seul ! Et où je voulais aller ! Mais ce n’était pas les vacances, dit Pompeo. Il le regrettait. Je dis :

— Ça ne fait rien. Papa et maman sont morts. Ma sœur est mariée. Et Cristelle… Ah ! Cristelle !

— Cessez de vous tourmenter, Pedro. Sinon…

— Sinon ?

— Sinon vous n’écrirez pas mes mémoires comme convenu… Vous écrirez…

— Qu’est-ce que j’écrirai… ? (inquiet)

— Qu’est-ce que j’en sais, moi !

Je n’en savais rien moi non plus. Je suis monté dans l’autocar comme je l’ai raconté plus haut. Tout s’est passé comme je l’ai dit. J’étais seul au moment où j’y pensais, assis au volant à la place du chauffeur. L’écran papillotait, cette fois sans géométrie hexadécimale. Je n’avais rien déchiffré. Pas d’outils désassembleur pour ça. L’autocar manœuvra dans le vide. Le haut-parleur eut le temps de dire vous n’êtes pas arrivé n’oubliez pas de remonter à bord avant le prochain départ et de me souhaiter de trouver un bibelot digne de Pompeo. Les étalages foisonnaient de couleurs. J’en avais le vertige.

— Vous venez de loin ?

— J’écris les Mémoires de Pompeo.

— De quoi ça parle… ?

— Ça ne parle pas pour l’instant, car je n’en suis qu’à la phase préparatoire…

— En quoi consiste-t-elle donc… ? Je suis curieux de…

— Mais ne vous reprochez pas votre curiosité, mon ami étranger ! (tapant du pied) Mais je n’ai pas le temps de vous expliquer ! Je ne voudrais pas rater l’heure…

— Nous avons le meilleur choix… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir… ?

— Ce n’est pas pour moi…

— C’est pour maman alors… ?

— Nnnnon… C’est pour…

Cristelle. Un coffret en coquillages. Avec rien dedans…

— Mais si vous voulez, vous pouvez le remplir. Il est assez…

— Vous ne me demandez pas qui est Cristelle ?

J’avais lu quelque part (mais pas dans la Narration) que la dernière escale avant le terminus interdit toute idée de fin du voyage… comme si Arthur revenait peupler notre imagination… en plein XXIe siècle ! Je manipulai alors nerveusement divers objets en coquillages. D’autres coffrets, des colliers, une pipe, un tableau représentant le bonheur à deux, une scène érotique. Le marchand me surveillait. Il tenait à ses coquillages comme les coquillages à leur support de carton.

— Vous voulez que je vous donne des idées… J’ai l’habitude…

Lui aussi avait son roman mémoriel en poche. Signe des temps. Je reculai.

— Vous n’achetez rien ? Cristelle sera déçue…

— Ce ne sera pas la première fois…

— Ah bon… ?

Je sortis sans rien. Rien gagné, rien perdu. La vie. Rien payé. On appelle ça le temps.

*

* *

Aaaaaaarrrgh ! Je ne sais pas pourquoi ça m’est revenu, comme ça. J’étais en train de lécher une italienne tutti frutti, là, sous un auvent de canisse, le nez dans la brise du soir et la mer dans les yeux, sans embarcation d’aucune sorte, plage déserte ou désertée, loin de ses moustiques porteurs de tous les maux de la Terre. Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais je suis Terrien. Pas en cavale, mais en voyage surveillé par bracelet. Ça clignote à la cheville. J’étends mes jambes en appui sur la chaise d’en face, inoccupée. Je ne sais même pas à qui je parle. L’autocar s’est éteint avant le soleil. Les boutiques sont closes comme des maisons. J’ai envie d’un de ces petits cigares auxquels un voyageur (je ne sais pas si vous l’ai dit) m’a donné goût. J’ai les allumettes, mais rien dans la petite boîte métallique que je tapote du bout des ongles. Personne pour me voir, à part moi. Je suis bientôt arrivé au terminus. Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas encore arrivé. Et ça m’est revenu comme si j’y étais. L’allumette, tout. Elle en craquait une au-dessus de la mouche traversée d’une épingle. Ma mère racontait à la voisine : « Il a changé notre Pedro depuis que sa ps (le contraire de GS) a vu le jour entre mes cuisses. Je suis revenue à la maison avec ce nouveau fardeau. Ça criait et ça mordait ! Et Pedrito ne voulait plus sortir de sa télé ! Le vieux gisait devant sa fenêtre. Et en plus, il pleuvait. Pluie de printemps au moment de la floraison des acacias. Pas une abeille à l’horizon. Ça le rendait dingue, le vieux. Les lueurs de la télé clignotaient sur la moitié de son visage. Je ne sais pas ce qu’il mordait, mais ça avait l’air dur. Je devais bien être la seule à m’intéresser à lui. La ps (qui deviendrait bien assez tôt une GS) n’avait d’yeux que pour mon téton. Pedro était comme statufié devant sa télé. Il ne réagissait pas à ce qui s’y passait. Je secouais mon fardeau comme je l’avais secoué lui aussi quand il n’était pas encore gf. Je ne voyais pas ce que ça pouvait donner une fois GF. Moi, j’ai toujours été FU. Il paraît que j’en ai le caractère. Le vieux me frappait quand il était encore maître de sa locomotion. Maintenant, il caresse ma tête sans l’écorcher de ses ongles sales. Je suce comme je peux et ça ne lui déplaît pas. Mais ce n’est pas par le gosier qu’on s’infecte le bide. Je n’ai pas non plus manqué aux clauses du contrat. On a fait ça dans une éprouvette… ou dans un verre… je ne sais plus. Alors que Pedro est né d’un grand moment de plaisir. Partagé avec ça ! Qu’est-ce qu’on a gueulé cette nuit-là ! On était jeune. De pas beaucoup d’années, mais après ça on vieillit plus vite. Les ans prennent de la bouteille eux aussi. Et on laisse aller. Jusqu’à l’éprouvette. Sans plaisir vaginal. Maintenant, Pedro se noie dans les séries et les gestes messianiques. À son âge ! Il ne mangeait plus à table. Ni avec son vieux qui ne pouvait plus avaler. On grignotait, la ps et moi. On avait l’air de deux petites vieilles qui attendent la mort des autres sans impatience. Ensuite on est allé en Espagne. Des années qu’on n’y allait plus ! Pedro était revenu de sa télé. Il n’en parlait même plus. Il avait l’air heureux de revenir sur les lieux de je ne savais quel bonheur. On a pris l’autocar, comme aujourd’hui. Le chauffeur commentait les lieux sans ralentir et entretemps il grillait des señoritas. Le vieux était ligoté sur le siège d’habitude réservé au chef de bord, juste à côté de la portière qui s’est ouverte plusieurs fois pour qu’on aille piller les boutiques. Le vieux restait dans l’autocar. Il nous regardait dépenser son argent. Et on revenait avec des souvenirs. Ça amusait la ps. Pedro revenait sans rien. Il n’avait qu’une envie : revoir les lieux de son bonheur. Il ne s’intéressait pas à la conversation de la ps qui avait toujours quelque chose à dire. Moi, ça me rendait folle, cette vie ! Un paralytique atteint de priapisme, un fils qui, sorti de sa télé, ne pensait qu’à son bonheur perdu (par ma faute ?) et une ps qui apprenait à parler de tout ce qui enrichissait son vocabulaire. Je ne sais même plus si j’ai jamais aimé… Vous savez quoi… ?

— … ?

— On est arrivé. Au même endroit. La même barraque blanche sans tuiles et sans volets. Les rideaux sortaient des murs. L’autocar nous avait déposés au pied de la colline. Et on avait sué sang et eau sur le chemin de poussière. Le cousin poussait la chaise et son fardeau. La ps gambadait sous les oliviers. Elle trouvait des « choses » et les fourrait dans sa poche ou dans sa culotte. Pedro ne servait à rien. Son bonheur se trouvait dans les parages, mais pas exactement ici. Impossible de lui arracher les vers du nez. Je poussais moi aussi : le cousin avait pensé à la brouette. Il n’avait pas oublié que la dernière fois il avait été obligé de remonter pour en chercher une. Là-haut (je me disais) la cousine prendrait le relai pour sucer. Ça me ferait des vacances. Et puis j’avais la ps sur le dos, en permanence car si elle s’éloignait, son papa me rappelait à l’ordre et je me mettais à courir, ce qui amusait Pedro. Ce soir-là, j’ai dormi sans me soucier de personne et personne ne m’a utilisée. Ils dormaient tous quand je me suis réveillée, un peu avant le jour. La brise frissonnait dans les eucalyptus. Pas un bruit d’ailes sous la vigne. Je suis descendue jusqu’au puits. Un ouvrier se ficelait d’une faja. Je l’ai un peu aidé. Il n’avait pas de femme pour ça et sa mère était morte et avant de partir dans les champs il m’a enculée sans un cri.

— Vous… ?

— Ouais, moi…

. Je reproduis de mémoire…

. Mais ce n’est pas la mienne !

. Calmez-vous, Pompeo ! On y vient… d’une façon ou d’une autre…

. Vous m’entendez… ? La batterie… Arthur !

Ssssssuite :

J’ai attendu que le soleil éclaire les cimes des oliviers avant de rentrer. Ils étaient tous sous la tonnelle, attablés, caquetant comme des poules, sauf Pedro qui jouait avec un chien. La cousine s’occupait des tartines du vieux. Le cousin m’avait vue et peut-être photographiée avec son smartphone tout neuf. Ça promettait ! La ps jouait sur la table, avec les objets qu’elle avait requalifiés selon son bon plaisir. Elle s’y connaissait en plaisir ! Je m’inquiétais pour Pedro. Il était devenu obscur. Il n’y avait plus rien à lire dans ses yeux, si jamais les miens parvenaient à en rencontrer le regard. Vous savez ce que c’est… Premier jour de vacances après des années d’attente au bord d’un verre que je n’ai jamais franchement vidé. La cousine ne m’attendit pas pour débarrasser la table. Le cousin avait préparé les objets nécessaires aux jeux, à l’ombre, à la soif, à l’estomac toujours criard après le bain, son smartphone rechargé à fond, pas mécontent de notre pratique discrète de l’échangisme. La prochaine fois (demain matin) il attendrait près du puits, mais s’il voulait saisir sa chance, il devrait arriver avant cet ouvrier (dans la force de l’âge, lui). Sur la plage, on s’est installé comme n’importe quelle famille. La chaise ne roulant pas sur le sable, le cousin a transporté le vieux dans ses bras d’ouvrier. Et le voilà à l’ombre, Priape ! Avec la cousine qui agite ses petits seins dans l’écume. Et le cousin qui caresse mes jambes au lieu de les enduire. Je ne sais pas qui a donné cette idée d’allumettes à la ps (oui, oui, du coq à l’âne, et après ?) mais je soupçonnais Pedro d’avoir eu cette idée. Tant et si bien que quand on est allé voir la psy (avant la rentrée) il s’en était passé des choses entre le frère et la sœur ! Je ne savais pas quoi, mais ça me rendait déjà folle. D’où tenait-elle cette cruauté, la ps ?

— Vous avez amené Pedro ? demande la psy.

— J’y ai pensé… figurez-vous… Il en sait plus que vous et moi.

— Alors, dit-elle, ces allumettes… tu les as trouvées où… ?

— À la cuisine… C’était de grandes allumettes. Le cousin s’en servait pour allumer le barbecue. Pedro riait…

— Pourquoi riait-il… ?

— Il disait : « Elle sont trop grosses pour enculer les mouches ! »

— Oh !

— Il voulait dire : « Ma vieille (c’est comme ça qu’il m’appelle) les allumettes c’est fait pour allumer, pas pour enculer. »

— Qu’est-ce que vous avez allumé… ?

— On a commencé par une mouche, puis deux, puis trois, puis quatre…

— Assez ! Assez ! Ce n’est pas comme ça qu’on construit un récit ! Que s’est-il passé ensuite… ?

— La nappe a pris feu et on s’est enfui ! Pedro courait plus vite que moi. (pleurs) C’est pour ça qu’ils m’on rattrapée et qu’ils m’ont accusée…

— Tu aurais pu…

— Le trahir ? Ah ! Que non !

— Qu’est-ce qu’il t’aurait fait si tu avais parlé… ?

— Il m’aurait enculée ! Ça fait très mal ! Il ne l’a plus jamais fait, mais si jamais il recommence…

Je me suis évanouie. Réveil dans des draps blancs. Les doigts mous d’un carabin me tâtaient. J’en avais les seins tout excités. Vous me comprenez… ?

— Je ne comprends pas tout… (dit Pompeo)

— Moi non plus je ne comprenais pas. Est-ce que la voisine comprenait ? Je me pose la question maintenant, mais sur le coup, le mensonge de la ps m’a angoissé alors que je me savais sujet à la colère chaque fois que le danger me menaçait de douleurs impossibles à éviter ni à calmer. Aaaaaaarrrgh ! Je ne sais pas pourquoi ça me revient, comme ça.

— Léchez votre italienne avec plus de désir, mon vieux ! Allô ! Allô ! Vous m’entendez, Arthur ? Vous avez un problème de batterie ? Elles sont grosses, les batteries, dans les autocars. On ne les use pas comme ça ! Ils ont tout prévu. Sauf qu’il devait s’agir de moi, pas de vous. Allô ! Allô ! Arthur ! Nous sommes en train de nous égarer dans les réseaux. Je ne sais pas qui est le maître des Jeux. Ce matin, on déconfine. J’ai réservé ma place dans le prochain autocar. Ne quittez pas les lieux avant que j’arrive… C’est que j’y tiens, moi, à mes derniers… heu… mots !

(Crétin de Pompeo ! me dis-je en plongeant ma main droite dans le distributeur automatique de señoritas. Il ne sait pas que le « prochain autocar » n’est autre que celui qui m’attend pendant que je consomme assis sous un parasol, le seul ouvert sur la terrasse déserte (ou désertée). Il devra attendre le retour de l’autocar à la station de départ et dans ce cas, je serais arrivé au terminus et peut-être même que je serais en proie aux exigences du lieu que je suis venu hanter. Je ne connais pas la fréquence de ces voyages : un par jour ? Par semaine ? Plus ? Je n’en sais rien.)

Ssssssuite :

— Où ça peut nous mener, les gosses… ! (la voisine)

— À qui le dites-vous ! Un autre psy :

— Vous vous souvenez de ce qui s’est passé avant que vous perdiez connaissance… ?

— C’est important ?

— Ça l’est. Surtout si vous vous en souvenez.

— Vous voulez dire que si j’avais oublié, on en parlerait plus… ?

— On en parlerait autrement… Dites ce que vous savez. Je vous en dirai plus ensuite.

— Je me sens bien. C’est l’essentiel. Je peux retourner chez moi.

— Vous n’oublierez pas…

— Ce n’est pas la question !

— Vous pensez pouvoir la régler sans mon aide ?

— Je ne pense plus, madame ! J’ai deux gosses à élever, moi ! Nous retournerons en Espagne, croyez-moi !

— Mais je vous crois ! Comment va monsieur ? Il y a des lunes que…

— Il aime les vacances autant que moi. Nos cousins… Ah ! Et puis laissez-moi tranquille ! Je veux rentrer chez moi. Je sais ce que j’ai à faire.

— À qui voulez-vous faire du mal ?

— Elle vous a demandé ça ? (la voisine)

— Et qu’est-ce que je lui ai répondu ?

— Je ne sais pas…

— Quand je suis rentrée, il était nuit. On sort rarement d’un hôpital à cette heure. Ils étaient tous les trois devant la télé. L’hôpital les avait prévenus. Ils avaient parlé de moi. Ils savaient ce qu’il fallait faire pour que je retrouve le sommeil. Cruauté ! Allumettes ! Sodomie ! J’en avais assez pour rêver jusqu’à la fin de mes jours ! Et c’est ce que j’ai fait !

— Oh ! »

Mot pour mot. Je m’en souvenais comme si ça venait d’avoir lieu. J’avais achevé mon italienne et maintenant je fumais. Hélas, le distributeur ne proposait pas d’allumettes. J’avais besoin de deux boîtes : une pour mes cigares (j’en avais assez pour le voyage de retour) et une pour elle. Elle a toujours aimé les allumettes. Pompeo attendait (sans doute) sur le quai à la station de départ. On se verrait donc sur ce même quai. Il agiterait son smartphone en beuglant « ma batterie est neuve ! » ne se rendant pas compte qu’il était maintenant inutile pour lui de monter dans l’autocar. Pour aller où ? On avait du pain sur la planche. Il me reprocherait de ne pas assez travailler. Il n’en avait plus pour longtemps. Pourquoi perdre ce précieux temps à évoquer des choses qui ne concernaient en rien sa mémoire ? Il était patient (sa femme pouvait en témoigner) mais pas à ce point. Mais j’avais le temps d’y penser. L’autocar attendait. L’autocar attendait. L’autocar attendait… Il pluvinait sur le parasol. De temps en temps, les gouttes traversaient mon visage, de part en part. Ça me réveillait. Ou bien ça me tenait éveillé. Le signal de départ serait donné d’une manière ou d’une autre. Encore une étape et on serait arrivé. Terminus ! Je pouvais imaginer aussi bien ce qui se passerait que ce qui n’arriverait pas. Pompeo à mon retour, bavard pour m’empêcher de retourner chez moi et celle qui foutrait le feu à sa triste cellule de folle incurable. Ma batterie était chargée, mais j’avais interrompu le signal. MON signal… parce que l’AUTRE signal émettait en continu. Cette escale dans cet endroit désert mais accueillant était prévu par la procédure de voyage sans retour. Je savais où j’allais, mais je ne pouvais pas en dire plus. On ne se libère pas comme ça du passé. On ne vous marque plus au fer rouge, mais à moins d’un changement d’identité, voire d’aspect, vous revenez sur les lieux où vous avez connu la patience forcée. Ce voyage n’en était pas un. On m’expédiait comme un colis. Avec option retour à l’expéditeur en cas qu’il (elle) ait quitté l’adresse indiquée dans le dossier. Ça valait bien cette étape tranquille, avec la mer en fond sonore et la tranquillité du désert que personne n’a idée d’explorer au moment où vous y habitez en étranger. Je me souvenais de la cruauté de ma petite sœur. Elle me l’avait enseignée. Et pas le contraire, maman ! Mais qu’est-ce que tu as été raconter au Président ! Ton témoignage m’a expédié au fond du puits taraudé dans l’angoisse des enfermés ! Des années à y penser ! Des pages à jouer à cache-cache avec la colère et l’angoisse ! Sur ce, Pompeo s’amène et me demande d’écrire ses mémoires. Forcément je les écris au verso. Visez un peu la machine scripturale ! L’espace en jeu et en expansion. Avec un début et une fin parce qu’on ne peut pas penser autrement si c’est d’existence qu’on veut parler. Pompeo avait eu le temps de dire (avant coupure de la batterie ou du réseau) :

— Le verso, je veux bien… mais le recto… ? J’en ai plus pour longtemps. En plus il paraît que je vais souffrir à cause de l’organisation internationale de l’industrie pharmaceutique. Pour l’instant, la page de gauche est blanche, mon vieux. J’étais pas venu pour ça. Et j’ai bien peur (je vais savoir bientôt ce que c’est que la peur) que notre bouquin ne soit écrit que sur la droite ! Je ne veux pas mourir dans ces conditions, Arthur ! Vous m’entendez ? Allô ! Allô !

Coupez. La caméra se déplace sous la pluie, juste à la limite du parasol qui dégouline dessus. L’autocar est tout illuminé de l’intérieur. Pas de signe de départ imminent. L’écran papillote dans l’hexadécimal. Coupez. Sans transition, la caméra filme la terrasse. Puis travelling vers moi. J’ai l’air d’un type qu’on a abandonné en chemin et qui ne se demande même pas si c’était prévu par l’horaire. Qu’est-ce que la liberté si l’espace est infini ? Et s’il est fini, est-ce que je vivrai plus longtemps que Pompeo ?

*

* *

— Qu’est-ce qui vous a pris de danser avec une chaise roulante… ?

— Je ne sais pas… C’était le matin de bonne heure…

— Les vacances à Polopos… ?

— La maison d’Ochoa… Il n’est pas du pays. C’est elle qui l’est. La maison est agréable tout l’été. Pour le reste du temps, je ne peux pas vous dire…

— Quelle importance ! Je n’y séjournerai jamais. Avec ce que j’ai ! Et toujours pas oooooooh ! le premier mot de mes Mémoires… Je vous laisse parler, parler, parler ! Allô, Arthur…

— Ça va, ça va ! J’ai quitté le parasol parce que le jour commence à… La nuit, vous savez ? Je suis remonté dans l’autocar tout éclairé de l’intérieur.

— Ce qu’on arrive à faire avec un système… (un temps) Alors… ce ballet de bon matin… ?

— On ne boit pas à cet âge. Je buvais. Plusieurs fois par jour. Le cousin surveillait le niveau du tonelete avec une badine dont il se servait aussi pour fouetter les fesses de maman. Flic ! Flac ! Elle ne les montrait jamais à papa. Savait y faire, la garce ! Ce matin-là, je me suis réveillé bien avant le soleil. La Lune pourtant… Les fenêtres, les rideaux voletant au gré de la brise de terre. De loin le plancton luminescent. Pourquoi ne pas descendre sur la plage ? me suis-je dit. La petite sœur dormait à poings… Je sortis. La terrasse résonne sous mes pas. Je rencontre la chaise. Je ne me demande pas ce qu’elle fait là, au beau milieu de la terrasse. Elle devrait se trouver au pied du lit matrimonial d’été, sous la toiture ouverte. Mais non, elle est là… Et je me mets à danser avec elle.

— Vous la tenez par le dossier ?

— Je ne la tiens pas. Elle danse avec moi. La chaise de papa ! Animée de l’intérieur. Par je ne sais quel processus caché comme le vice. C’est elle qui fait le premier pas, en rond. Je suis. Le pot est briqué. Son fond brille par éclats.

— Vous voulez dire qu’il n’y a rien dedans… à ce moment-là… qui est choisi…

— Je ne sais plus qui choisit.

— Elle va vous demander de la porter… après le pas de deux… Je connais ça… (réfléchissant) Mais pas avec une chaise… (réagissant) Vous ne mettrez pas ça dans mes Mémoires !

— (pensif) Ah oui… les Mémoires de Pompeo…

— Arrrgh ! S’il n’y avait pas eu ce voyage en autocar… dans un but précis… réfléchi de longue date… avec l’accord de l’administration des lieux… (impatient) Mais bref, passons !

— Je suis sorti pour aller à la plage. Sous la Lune. Avec la brise caressante. Le sable et l’écume sous mes pieds…

— Là ! Là ! Le plancton ! Les sirènes ! Une bouteille à la mer ! L’épave d’un brick ! Un noyé ! Aaarrrgh !

— La chaise s’est interposée…

— (conscient de se répéter) Je connais ça…

— Elle invitait au tournis (vous comprenez ?) et j’en avais envie. Elle grinçait bien un peu, mais si légèrement que je ne m’en suis pas inquiété. Quelque chose de semblable à l’appel… flûte ou babil… Je me mis à battre de l’aile, en rond. Elle tournoya aussitôt. Chorégraphie improvisée. L’un suit l’autre puis reprend l’initiative.

— (voix soudain dubitative… On sent cela dans l’écouteur… essayez) Vous êtes sûr que c’était une chaise… ? Moi (concentré) ce n’était pas une chaise… J’ai envie d’en parler mais on ne sait jamais avec les téléphones… Les réseaux nous écoutent… enregistrent… jugent Aaaaah !

— Chut ! J’entre les données. (untemps aux cliquetis du clavier) Je crois que c’est tout. (hésitant, l’index effleurant le ‘return’) Je n’ai rien oublié… (angoissé) Je ne connais pas l’algorithme. On est satisfait ou pas. J’ai entré un joker. Des fois queue… Je n’ai aucune idée du temps de projection dans le passé. Aucune doc sur le sujet. On agit sans savoir jusqu’où ça peut aller. Vous me suivez… ?

— (exaspéré) Je vous suivrai plus joyeusement sur le chemin de ma propre… (inquiet) Allô ! (constatant) Nous nous sommes perdus l’espace d’un… Vous avez dansé longtemps ? Le jour s’est-il levé à l’heure prévue ? Aaargh ! J’en deviens curieux maintenant !

— J’hésite… (parcouru par un frisson) On n’y retourne pas si facilement… (se ressaisissant) Il faut que je revoie les données ! (obséquieux) Vous avez du temps devant vous, Pompeo… ? Juste le temps de…

— Ah la la ! Prenez-le ! Au point où nous en sommes. (vérifiant) Ma batterie est au poil… La vôtre… ?

— (constatant la complexité des données une fois traitées par le système) Je ne m’y retrouve plus… Personne pour m’assister… Ce n’est pas vous qui pourrez… Un gardien… Sans diplôme, I presume… Incapable d’écrire en vitesse ses propres Mémoires. Et ne reconnaissant pas clairement l’intérêt qu’il porte à mes prolégomènes. Impossible (pour moi) d’en venir à l’autre sans passer par la case moi.

— Une sorte d’échauffement euh… athlétique…

— Pourquoi écrire ce que l’autre ne sait pas écrire ?

— Vous voulez dire pourquoi ne pas l’écrire… ?

— J’ai dit ça, moi ? C’est en tout cas ce que je dirai si on me pose la question… Je me souviendrai éternellement de notre bibliothèque… Nos conversations par-dessus les livres et sous la lampe. Comment c’est arrivé. Et pourquoi j’en suis là.

— Tu parles d’un exorde ! Vous fumez ?

— Des señoritas seulement. J’en ai dans la poche. La petite boîte métallique avec la panthère dessus…

— Oh la la ! C’est un lointain passé que vous évoquez… Je m’en souviens à peine… Faut que j’y réfléchisse… Mon propre père…

— Ah oui ! La chaise ! (sefrappant le front) J’allais perdre le fil. Je dansais avec elle. Sans papa dessus.

— Et le pot bien propre… à odeur de javel cette fois…

— Pourquoi dites-vous cette fois… ?

— Je disais ça comme ça… Je supposais…

— Je n’ai jamais mis le nez là-dedans ! Les autres, je sais pas ! Mais moi oh !

— Continuez…

— (reprenant son souffle) Rien d’autre. Sans musique. Danser. Rien de plus.

— Le jour se lève, n’est-ce pas… ?

— Comme vous dites ! Il est temps de reprendre le fil du voyage. (joyeux) Vous savez que je vais quelque part ?

— La Commission en a décidé ainsi… J’ai appuyé votre demande… Vous, un prisonnier si exemplaire. Et castré ! C’est important la castration si on veut sortir. Je leur disais comment voulez-vous qu’il s’en sorte s’il ne sort pas ?

— Vous avez bien posé la question qu’il fallait poser. (malheureux) Ah ce que j’aimerais m’en poser une du même acabit à votre sujet !

— Hélas…

— La Lune persistait dans le ciel et à la surface des eaux tranquilles. Le soleil se montrait patient avec la nuit dont les yeux s’ouvrent. La chaise… Oh la chaise !

— Quoi la chaise ?

— …était souillée !

¡No me digas !

— On allait m’accuser d’avoir fait dedans. J’ai toujours été le sujet impuissant des accusations qui structurent les mentalités de mon entourage.

— Votre petit doigt (une fois de plus) vous conseillait de vous préparer à ce nouveau procès… « Qui a chié dans ma chaise ? » ou « Qui a chié dans la chaise de papa ? » (pensif ou en proie à des fragments aussi vivaces) Je n’ai pas connu ça, moi…

— J’ai passé le pot (qui était amovible) sous l’eau de la fontaine publique… plus bas sur la route qui mène aux jardins…

— C’est dégueulasse !

— Il était propre maintenant mais ça sentait… Je ne savais pas (je me pose la question maintenant) si l’anus de papa était équipé de glandes olfactives… Ah ! Ces questions ! Elle ne dansait plus…

— Qui ? La chaise… ?

— Maman s’amène tu n’étais pas dans ton lit ta sœur dort papa s’éveillera avec l’odeur du café cousin cousine au lit pourquoi es-tu assis dans la chaise de papa ?

— Je jouais. Pourquoi l’a-t-il oubliée ? Il ne l’oublie jamais avant de se coucher heu… avec toi…

— (presque furieuse) C’est moi qui ne l’oublie jamais ! (comme si elle disait n’oublie jamais ça Pedro !)

— Voui maman…

— Obéissant fifisse… (dit Pompeo)

— Vous ne savez pas ce que c’est…

— Nous verrons… (découragé) si nous parvenons (vous et moi) à écrire le premier mot qui… me concerne. (malheureux) Je l’ai sur le bout de la langue…

— Puis le jour… Ses rites… Ses attentes… De nouveaux visages… Des chairs à prendre… C’est moi qui ai donné à ma petite sœur sa première boîte d’allumettes…

— Vous fumiez déjà ! (horrifié) Avec votre…

— (riant) Qu’allez-vous imaginer ! (y songeant) Elle était fascinée par le feu. Mais elle le craignait. Jamais elle ne s’approcha du brasier. Pas même y jeter une brindille ou une feuille morte. Mais ce regard ! Je le reconnaissais.

— Il appartient à la famille, n’est-ce pas… ?

— Je connaissais l’art de griller les ailes sans donner la mort… Ou les pattes… Je maudissais cette symbolique, mais elle me parlait ! Nous sommes sous un olivier, elle et moi. I scratch a match in the dark. Son visage illuminé. La peur qui la paralyse. Le scarabée (dont on sait qu’il ne joue aucun rôle dans l’histoire) tente d’escalader les reliefs de l’écorce, mais n’y parvient pas. Première patte réduite en cendres…

— Ça te plaît… ?

— Ce n’est pas un jeu… Je déteste ça ! Ne recommence pas !

— Je la sens impatiente de savoir ce qu’un scarabée peut faire sans aucune de ses six pattes. Tu sais, dis-je, les antennes, c’est beaucoup plus arrgh ! comment dire ?

— Ne le dis pas, je t’en supplie !

— Pour les ailes, c’est facile à deviner… Je peux commencer par les ailes si tu veux…

— Je ne veux rien ! Je veux retourner à la maison ! Tu n’as pas le droit d’avoir des allumettes.

— Mais je n’allume pas des señoritas ! Je ne mets pas le feu aux tapis ni au linge suspendu. (péremptoire) Ça ne sert à rien les insectes ! Le scarabée d’or…

— Fiche-moi la paix avec tes histoires que tu n’as même pas inventées !

— Parce que tu les inventes, les tiennes… ?

— Qu’est-ce que tu veux dire… ? (inquiète)

— (menaçant) Tu ferais bien d’arrêter de me surveiller au nom de…

— (perverse) Au nom de quoi ?

— Tu le sais bien ! (bafouillant) Vous êtes toutes les mêmes !

— (sournoise) Je ne dirai rien…

— Que tu dis ! (craqueune autre allumette tout en fredonnant) Je n’ai jamais fait de mal à personne…

— Et les insectes alors ?

— Tu aimeras ça. (didactique) Un jour ou l’autre tu aimeras ça. (triste) C’est écrit, là. (désigne son front puis, triomphant) J’irai plus loin que Tsalal !

— (Pompeo) Elle n’a rien compris, bien sûr…

— Détrompez-vous ! Le soir même, elle m’invitait à allumer des feux aux alentours sans se faire remarquer. Comment pouvait-elle imaginer que le feu n’éclaire pas la nuit ? Je l’ai prévenue il vaut mieux faire ça le jour mais elle a insisté et on a couru dans la nuit jusqu’à nos lits, poursuivis mais pas attrapés !

— Saperlipopetouille ! (citant) Rien de semblable chez moi ! (songeur) Mais qui n’a pas rencontré le feu au moins une fois dans son enfance ? (gai) Nous mettrons cela en premier chapitre ! (doutant) Heu… si vous pensez que l’idée est judicieuse… (de nouveau confiant) C’est que j’y tiens à mes Mémoires ! Et fissa ! Car le temps presse…

— Quel étrange rapport que celui du temps qui vous reste à vivre avec le temps qu’il me reste à tirer… dans ces conditions tout aussi inhumaines, croyez-moi… mais je ne suis pas doué pour les maths. Je ne sais rien de ce qui commence et s’achève. Je n’imagine que l’infini au fil de sa sœur l’éternité. Et vous ?

— Bla bla bla…

— (songeur) Je ne sais pas où caser l’épisode des photos…

— De quelles photos ? (ditPompeo qui croque dans un radis)

— (chassant l’odeur de l’hypocotyle) Nous en avons déjà parlé…

— (tournant les pages) Pas que je sache… Voyons…

— (tambourinant sur l’écran) Non… Je ne sais plus… Des photos de morts… des corps humains transformés par les souffles… Visages intacts. Bras sens dessus dessous. Jambes sur le tronc, à peine arrachées. Puis la série des morts tranquilles. Moustaches et barbichettes. Dentelles amidonnées. Elle se régalait. Je m’en tenais à ce que nous avions convenu : silence. Ne pas en parler. Ne pas évoquer la mort, ni à table ni sur l’herbe. Parler d’autre chose. Elle dit :

— Tu te souviens ?

— Donne-moi un indice…

— Le téléphone a sonné. C’était le soir. Nous attendions.

— Mais tu n’étais pas encore de ce monde ! Comment peux-tu…

— Je peux ! Tiens ! (ellebrandit une allumette) Je vais éclairer la nuit.

— Tu es folle ! Ils viendront…

— Je ne veux pas qu’ils viennent, mais j’ai envie de ce feu ! C’est plus fort que moi… (tandis que je m’enfuis) Ils me demanderont où je les ai trouvées…

— Chez le marchand d’allumettes !

(Pompeo essuie la buée sur son smartphone)

— Je peux essayer de me souvenir de ce genre de choses… mais j’y suis pas habitué… Je veux dire que je n’ai jamais tué personne… Je n’ai jamais commis heu…

— L’Irréparable. On s’en tient toujours à ce qui ne peut pas prendre une telle importance. (hurlant de douleur) J’en serais devenu fou !

— Aïe ! (grognanttout en se frottant l’oreille) N’empêche que je n’ai jamais pensé aller plus loin… (songeur) Je contemplais des territoires infinis et les premiers spectacles étaient à peine visibles, à peine audibles. (un temps) Vous écrivez ?

— Ben voui…

— Je veux dire / en ce moment… que je vous parle… ? Des notes, peut-être… Sans ordre. Au fil du temps conversationnel. Comme quand nous nous faisions face à la bibliothèque. Lisant le même livre et le faisant pivoter à intervalle fixé d’avance d’un commun accord et sans se consulter une seule seconde. Arrrgh ! Cette osmose ! Arthur !

— Cette poussée ! Mais où allions-nous en si bonne compagnie ?

— Les autres… ? Je ne les voyais pas, ne les entendais pas, ne sentais pas leur odeur, ne les désirais pas. (untemps) Je veux bien que vous mettiez cela dans mes Mémoires. (autre temps, plus long) Allô ! Vous êtes toujours là, Pedro ?

— (anxieux) Vous m’avez appelé Pedro… Or, Pedro est mort dans les bras de sa sœur. La maladie…

— Merd… ! Excusez-moi, Arthur…

— Dites tout !

— Arthur Gordon Pym !

— Celui-là n’est pas mort. (riant) C’est le seul survivant. Toutes ces pages au feu… Mais les morts ne brûlaient pas. J’étais dans le secret. Jamais un mot de trop. Elle me surveillait. Maman dit :

— Qui a chié là-dedans… ?

— La merde sent la merde, dit papa. Restons-en là si tu le veux bien… chérie…

— J’ai trouvé une allumette sous ton lit… Pedro….

— Ce n’était pas une allumette…

— Tu fumes les señoritas de papa maintenant ? (dit le cousin)

— Explique-toi !

— Ce n’était pas une allumette…

— Qu’est-ce que c’était alors… ?

— Nous avons tous tellement peur du feu.

(dit papa)

(redit :)

Le marchand d’allumettes est passé par-là…

— C’est ce qu’on verra ! (ditmaman)

Pompeo — Non, non… Rien de tout ça… Je me souviens d’un tas de choses, mais dans le genre, rien… (souriant bêtement) Sinon je me souviendrais… Vous pensez !

— Dites A…

— A…

— Rien de bien grave… Mettez-le au lit.

— Mais… cette allumette… ?

Petite sœur (en aparté) — Heureusement qu’ils n’ont pas trouvé les photos…

— Ils n’en connaissent pas l’existence… Où les as-tu trouvées… ?

— J’ai embrassé le quiqui de [ici le nom d’un compagnon de jeu].

— Quelqu’un se rendra compte de leur disparition…

— Personne !

— Il parlera ! Je le connais !

Maman — Vous complotez… ? Retournez au lit. (aux autres) On finira bien par le savoir…

Pompeo — Vous allez vite, Arthur ! Trop vite ! Mes doigts sur le clavier…

— Quelle angoisse de savoir que ce qui est joué est joué ! Si j’avais su…

— Je me suis posé la même question… mais je ne me souviens plus dans quelles circonstances… Je vous promets d’y réfléchir. Quel temps fait-il dans votre autocar ?

— Mais c’est dehors qu’il se fait, le temps ! Et je n’ai plus envie de sortir. D’ailleurs le jour se lève et l’écran a repris ses divagations hexadécimales. Je m’attends au départ. Dernière étape avant de… (étreignant la molesquine d’un dossier) Je ne suis pas pressé…

— Vous l’étiez en sortant de la Commission. La préfète a été tendre avec vous… je trouve. Vous lui avez tapé dans l’œil. Mais ça n’explique pas tout. Mon intervention a aussi compté. (soudainétreint par le doute) Vous êtes d’accord avec moi pour dire que sans moi cette permission de sortie ne vous aurait pas été aussi facilement accordée ? (fier) J’ai mon rôle à jouer !

(il se pavane sur les planches)

Poor player ! Mais pauvre comment ? Le poème ne le dit pas. (jouant) Il y a plusieurs manières de l’être. Pauvre de moi ou pauvre comme moi. (comptant sur ses doigts) Ça fait deux ! À quand la troisième ? (jeu) Nous serons peut-être morts avant d’y jouer. Qu’en pensez-vous… ? Pauvre con… Mais ne devient pas fou qui veux. (soudain) Je n’ai pas déjeuné !

Pompeo (cliquant sur l’horloge Disney) — C’est l’heure en effet ! (onentend un froissement de papier puis sa voix de mourant) Comme d’hab…

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Je dis que je sais pas ce que la compagnie d’autocars met dans son petit-déjeuner compris…

— Je n’ai plus d’allumettes…

— On va finir par ne plus le savoir à force de se boucher les oreilles ! Allô ! Y a-t-il du salami dans votre pain ? J’adore le salami. (joyeux mais insincère) On mettra ça dans mes Mémoires. Le salami de nos pique-niques. Nous n’étions pas encore amoureux l’un de l’autre…

*

Coupez. Prochain épisode : je me rends à la veillée funèbre de Pompeo.

*

* *

— C’est l’heure, Pedro…

Comme si je dormais ! Comme si le bruit n’avait pas couru… dans les couloirs. Plus de bibliothèque dans ma mémoire. Des personnages si proches que j’ai toujours eu l’impression de les avoir créés.

— Là, là… Vous pouvez écrire…

Il ne dit pas vous pouvez leur écrire. Un possessif devant un verbe, ça donne quoi ? Et le mien ? Ben justement il me propose un bloc de papier et un crayon. De l’effaçable ! Je sais pas ce qui se passe en surface, mais dedans je suis perdu. Il me regarde avec des yeux de merlan frit.

— L’heure c’est l’heure, dit-il. Je veux pas rater le bus.

Le bus à la place de la guillotine ! Ça me tranquillise pas. Brrrr…

— Qu’est-ce que j’écris là-dessus… ?

— T’écris rien ! Pas maintenant. On a plus l’temps, Pedro.

Il zyeute son cadran, le secoue. C’est quoi, ça ? je demande en posant un doigt sur le bloc.

— Ya p’us d’place de tout’ façon… Ce que t’en as écrit, des choses ! (triste) Ça n’a rien empêché.

Il veut dire que Pompeo n’en avait plus pour longtemps de toute façon.

— On n’a pas eu le temps… (je bafouille)

— Personne n’a le temps… (songeur) Comme si la peine de mort était encore en vigueur…

Il repasse ma chemise avec sa lourde main pendant que j’enfile mon pantalon. Arthur qu’il s’appelle. Je l’ai pas créé celui-là. Il existe.

— T’auras pas l’temps de t’bichonner la tronche, dit-il en insistant sur le pli.

— Il me reste des señoritas mais j’ai plus d’aloufes…

— J’en ai ! On en fumera une… oops !... un avant de frapper à la porte. Ya un étage. (savant) J’y suis déjà allé. Tu connais ? (se frappant le front comme au cinoche) J’oubliais que vous vous êtes connus ici… Des années…

— Pas tant que ça si on pense à ce qui reste à tirer avant de…

— (morose) J’connaîtrai jamais ça, tiens… Pourtant j’en ai connu des…

Il se coupe la langue. J’ai pas « bichonné » ma face de rat, mais je me charge du nœud de cravate. Il sourit en pensant à autre chose :

— J’sais comment vous faites avec les fils de l’ampoule… (il mime) Clic ! Clac ! Et l’papier s’embrase. Ça sent quand je rentre ici. Et après cette odeur me poursuit dans les couloirs. (solennel) Mais pour les aloufes, tu peux courir ! J’prends pas ce risque. (sarcastique) T’en avais pas besoin, des fils électriques, toi… Pompeo pourvoyait. (dans le secret) « Allô… ! Pompeo ? J’ai achevé le chapitre suivant… Allô ! Vous m’entendez, Pompeo ? J’ai plus d’aloufes… »

Il rit de bon cœur. Puis son visage se contacte :

— C’est pas comme ces maudits ratons !

On n’en parlait jamais avec Pompeo. On « mettait à profit » ces minutes de cohérence. Et ça avançait. Plus dans mon sens que dans le sien. Mais ça avançait ! Et on était comme des coqs en pâte. Avec tout ce tabac !

— Nous, dit-il, on descend à la première. (il relit sa feuille de route en marmonnant / puis, envieux) Il en a eu de la chance, Pompeo, d’habiter si près de son lieu de travail ! J’suis d’la banlieue, moi, et j’y crève. (me toisant) Tu peux m’croire…

J’enfile, je noue, je brosse, je m’assure qu’il n’a pas oublié les aloufes. Et je vérifie le contenu de ma boîte en fer. Il se penche pour compter :

— Il se fichait pas d’ta gueule, le Pompeo ! Des cubains… Et des meilleurs ! (secouant sa boîte en carton) J’ai pas les moyens, moi… (essuyant une larme de crocodile) Mais je suis bienveillant

Je murmure un remerciement en forme de lèvre. Il dit on y va et on y va. Le bus est déjà plein. On attendait plus que nous. On a nos places réservées, comme d’habitude. Sauf que cette fois, je ne vais pas à l’hosto pour ajuster le traitement. Je vais à la veillée du mort. Je connais déjà la veuve et les gosses. Je connais même sa table. Ordinaire, mais on s’y attardait et le chef téléphonait des fois que ça se passerait pas comme prévu. Pompeo le rassurait puis raccrochait. Tout le monde savait qu’il me faisait écrire ses Mémoires mais personne n’aurait pu dire avec certitude s’il était satisfait de mon travail. Je n’avais jamais autant bossé. Mais maintenant qu’il était mort j’avais quelque chose à achever, ce qui ne m’était jamais arrivé, même quand j’ai découpé ce corps… Aaargh ! L’inachèvement est un rappel constant à la réalité. Pompeo ne pouvait pas comprendre ça. Il achevait son mois, ses vacances, ses conversations, son crédit auprès des autres… Il avait l’impression de toujours tourner le dos au passé si celui-ci ne contribuait pas clairement à l’élaboration de l’image qu’il voulait laisser derrière lui une fois… mort. Mais pas encore enterré. Il attendait dans un cercueil. Il n’avait jamais autant attendu. Mais cette fois, aucun signe d’impatience. La veuve nous reçu sans cérémonie. Il y avait du monde. Ça sentait le tabac des messieurs et le parfum des dames. Rien sur les sucreries. J’effleurai des soies volatiles. Je voyais le profil de Pompeo, le nez busqué du Basque, les reflets des lèvres pincées, le rouge des pommettes. Tout le monde savait pour les Mémoires. Quelqu’un dit :

— On ne va tout de même pas publier ça !

— Brûlez le manuscrit !

— C’est facile avec des aloufes !

— Vous oubliez les drives… (connaisseur) Il était précautionneux, Pompeo…

— …attentif !

— …prévoyant !

— …proactif !

— …prudent !

— …vigilant !

Ils croyaient ainsi avoir tout dit. Mais le meilleur restait à venir. Ça, ils n’en savaient rien. Ils s’approchaient de moi sans me toucher, bavards derrière leurs masques de chirurgien. Pas une question, rien ! Des allusions. Pas une proposition. Des soupçons. Ils enquêtaient en rond. Flics. Juges. Secrétaires. Camareros. La chambre en perspective. C’est étroit, les HLM. On n’y entre pas tous. Certains restent sur le palier. L’ascenseur gémit. Personne pour demander « qui c’est qu’est mort ». Un ballon rebondit. Où sont les pleureuses ?

— Vous ne prenez rien… ? (largegeste de la main, tragique, vers le buffet)

— On peut fumer… ?

— Si vous avez de quoi allumer… (retournant ses poches)

Nous sortons sur le balcon étroit. Même la rue est étroite. Ça purule dans l’étroitesse en bas. On attend le fourgon. Un Mercédès à tous les coups. Pompeo conduisait une merde à la française, avec des pneus étroits et rien pour écouter de la musique. J’ai jamais rien conduit. Je monte et je me laisse emporter. J’ai souvent voyagé loin comme ça. Sur terre comme sur mer. Et des fois en haut, près de la vérité qui nous guette même si on n’a rien fait pour la mériter.

— Vous l’avez connu où, Pompeo ? En Espagne… ? Il y allait tous les étés depuis le premier enfant. C’était en Espagne, n’est-ce pas… ? Il me semble…

On me détaille. Je ne suis pas à l’abri de la critique. Je fume avec style. Je ne crapote pas comme en cellule. Qu’est-ce qu’il était prévoyant, Pompeo !

— Des fois j’me demande s’il pensait s’en sortir… (frissonnant) Ça peut nous arriver… (tremblant) On ne sait même pas comment on va mourir…

— Ni à quel moment…

— Ni à quel endroit… Personne ne peut écrire ce roman. (cérémonieux) Maintenant que je sais, j’écrirai quelque chose sur la mort de Pompeo…

— Mais vous n’étiez pas là ! (untemps) Ce que vous en savez, vous l’imaginerez le moment venu. (certain) Je connais ça !

— Vous aussi… ?

— Vous pensez !

— Mais qui ?

— J’écris Terminus.

— Ohé ! Lisez donc ! Vous avez bien quelques pages sur vous… On vous connaît…

— C’est… provisoire. (énervé) Vous n’y comprendriez rien ! Angèle !

Elle vient à mon secours, écrit-il.

Des jours que je n’ai rien écrit ! Pompeo agonisait pendant ce temps. Comme si c’était hier.

— Goûtez donc un sushi… Votre langue a besoin de… piquant. (impatient) Aaaah ! Cessez de m’envoyer votre fumée au visage. (toussotant) C’est la fumée…

Qui n’en doute pas ? Il y avait bien un chapitre mort de Pompeo puis rites funéraires et enfinretour en cellule. En quoi cela me concernait-il ? J’étais connecté. Ils s’activaient pour déchiffrer. « Vous passerez au cabinet avant d’aller vous noyer dans la bibliothèque… » Injections puis des pages de tentatives vouées à l’échec. Entre le plaisir et l’angoisse. Pas d’autres moyens d’approcher des lieux. J’observais (en attendant) les sushis à odeur de cramouille. Le visage du mort invitait la lumière. Cette manie de supprimer le regard des morts. Toute la personnalité est contenue dans le regard. Comme s’il menaçait de nous condamner à la noyade. Nous pataugeons plus sûrement sur les paupières. Sur la pente du nez réduit à l’horizontale. Lèvres solidement cousues. Et l’anus. Un jabot de dentelle émergeait des parois, à cette distance. Un dernier hommage ? De quels hommages l’avons-nous gratifié ? Jadis et naguère. Draps finement brodés. Appartiennent aux pompes. Tant pour la location et tant pour les achats de rigueur. Pourquoi les gosses s’amusent-ils ? Et pourquoi les laisse-t-on s’amuser ? Pourquoi suis-je venu ? Un dernier regard m’eût invité à continuer. Quitte à l’abandonner à sa décomposition lente. Le bus passera en fin d’après-midi, comme convenu. L’attente. À midi, déjeuner sur le pouce. On arrose aussi. Et on fume mes señoritas. Jolies Cubaines nues des trottoirs. De quoi rêvasser, tournant le dos aux points de fuite qui s’assemblent dans la chambre. Symétriquement la fenêtre. Et le balcon maintenant impraticable. On s’y presse. Pour respirer l’air instable de la rue. Fumées diverses.

— Vous n’avez touché à rien, Arthur…

Elle connaît mon nom. L’autre se retourne et comprend que ce n’est pas à lui qu’elle adresse cette espèce de prière. Je n’ai jamais désiré la femme de l’autre. Ses filles, oui. En vacances après la mort du père. Je me souviens que Pompeo n’osait pas interrompre mes incursions dans son récit. Il ne s’en impatientait pas moins. Il suivait le fil alors que je m’escrimais avec le temps. La mort l’avait rendu perméable. Comment leur dire ce que je savais ?

— Vous auriez pu rester quelques jours, dit-elle.

— Le bus sera à l’heure, dis-je. (l’autrem’écoutait, comme si ma parole contenait les indices de ma culpabilité)

— Arthur vous faisait confiance. (précisonsque Pompeo s’appelait Arthur)

— Je ne sais pas si c’était réciproque…

— Oh !

L’ascenseur remonte avec du personnel et d’autres fleurs en bouquets opulents.

— Descendons, dit Arthur.

— Il y a un tabac en bas…

— Ne profitez pas trop de ma bienveillance, Pedro…

— J’achèterai aussi des aloufes. Mais vous les empocherez. Ainsi, tout sera conforme. Et juste. (réfléchissant à cette dernière impression) Enfin… Je crois.

— Pressons !

Cette autre impression, celle de rentrer chez soi. L’odeur du tabac encore indemne. Les pipes. Les reflets de vitrines. Les dégâts pulmonaires et buccaux. Les souvenirs à emporter. La tentation du jeu. Les pièces sonnent sur le comptoir. Des années sans en écouter la promesse.

— Vous charriez. Pompeo souvent vous emmena en promenade au cœur même de la ville. Vous avez l’habitude des jardins et des vitrines. Vous n’ignorez rien des regards. Vous connaissez tout de l’aventure des sorties accompagnées. Cette sensation d’avoir perdu la liberté ! Et de savoir qu’on ne la retrouvera pas avant longtemps. Et que même si ça arrive, le mot liberté aura perdu son sens. Vous vous mettrez à courir après la vie, plutôt.

— Voilà l’entrée du cimetière… Nous sommes à l’heure.

— Comme vous dites !

Point de chapeaux. Des cheveux ou pas. Dépend du vent. Il ne pleut pas. On n’a pas eu un mot pour la pluie. Même le vent faiblissait. Les allées sentent le printemps. Quel ratissage sous nos pieds ! On murmure dans mon dos. Mais je ne suis pas venu pour interpréter un personnage. Je suis là pour me montrer. Moi, l’auteur des Mémoires de Pompeo qui n’est pas mon Ibn Battûta. Des années à égrener sans prières.

*

Pourquoi me racontez-vous ça… ?

— L’épreuve des esprits qui, non contents de ne pas penser comme les autres, en parlent selon leurs modes de raisonnement : Vigny, Mallarmé, Jarry, Pound… Ah et puis merde ! Je n’écris pas pour les clients de vos chanteurs et autres scénaristes du film national !

— Calmez-vous ! (railleur) Vous tenez tellement à réveiller le mort… ?

Croque dans une empanadilla à saveur marine. Dents blanches de l’innocence revisitée. La réinvention est à la mode, mais impraticable. En bas, le mort progresse vers son fourgon. Mais d’où tenez-vous cette lenteur ?

— Je n’ai pas goûté à ces tartines… Cramouille en grains !

— Pourquoi êtes-vous remontés ? (quelqu’un, essoufflé, comme si l’ascenseur était tombé en panne entretemps)

— (lisant) L’ordre de mission est strict : l’itinéraire est décrit. Un aller-retour, mais pas d’église ni de cimetière…

— À quoi ça sert alors ?

Redescend ? Ou disparaît. Ces étages m’étourdissent. Le balcon a retrouvé son ampleur. Les pots ont été entassés dans un coin, le plus sombre. Quel murmure celui qui monte ! Pas encore des chants. Qui ne veut pas entendre crisser le gravier sous ses pieds ? Me penchant :

— Vous êtes sûr d’avoir bien lu… ? (parcourantle texte avec le doigt) Des funérailles sans cimetière, ça ne veut rien dire ! Vous interprétez, Arthur…

— (vengeur) Vous étiez moins fier quand je vous ai réveillé ce matin…

— (blasé) Pfff ! La guillotine…

— Au bout de la nuit… (riant presque) En d’autres temps, vous n’y auriez pas… coupé !

— Descendons je vous prie ! Il y a si longtemps que je n’ai pas assisté à…

— Pas si longtemps que ça… (fronçant) si on tient compte du temps qui vous reste à…

— Je mourrai peut-être avant !

Mais l’argument est usé depuis longtemps. Je ne lui demande pas s’il sait lire. On ne blesse l’autre qu’en visant juste. Or, il sait lire. Et l’itinéraire est précisément décrit. Rien sur le cortège. Il veut téléphoner à la direction. Maintenant il s’est mis dans la tête d’éclaircir cette « question ». Il numérote nerveusement. Attend. Raccroche. Occupé. Il relit. Toujours rien sur la suite à donner à cette incursion dans la réalité. Rien ne dit que nous sommes autorisés à suivre le cortège pour en apprécier les étapes rituelles. Deux grouillots montent des compléments alimentaires. L’ascenseur est en panne. Déposent leurs offrandes sur la nappe puis se caltent, heureux de redescendre, jaspinant. On entend leurs pas dans l’escalier de service. La porte s’est refermée avec cette lenteur.

— Rappelons.

— À ce train…

Suite à ce nouveau contact avec l’administration, nous nous précipitons pour rattraper le cortège. La chaîne qui nous unit cliquète. Des dames se retournent. Ne cliquète pas, chaîne !

— Ils ont amené les desserts, dit-il. (soupçonné) Oh mais nous n’avons touché à rien !

C’est fou ce que nous sommes précis. Comme si ça arrivait tous les jours. Parcours sans faute. Jusqu’au trou qui sent la fraîcheur des racines rompues. Des petits cailloux blancs scintillent sur les parois. Les arbres gémissent. Pas un oiseau pour réveiller le mort. Ni une pleureuse pour signifier. Ce qu’on enterre, c’est la mémoire de Pompeo. J’ai des pulsions d’évasion. La Grand-Peur. Le Hoquet des Immobiles.

— Ils avaient oublié les desserts ? Quel monde !

— J’en ai connu d’autres…

— On ne vous demande rien.

— Parlez plus bas !

Oui, c’est ça. Murmurez le texte. Ceci n’est pas une dissertation. Le coq-à-l’âne n’existe (est possible) que pour refuser de raisonner à propos de ce qui n’a aucun sens.

— La tête qu’il avait quand je l’ai réveillé ! Comme si la guillotine, bien qu’abolie, menaçait plus que son sommeil. (jouant) « Quoi ! Déjà ! Encore un peu, monsieur le bourreau… »

Rires.

Cependant, pas une faute dans le parcours. Des hymnes ont retenti. On peut chanter faux dans le chœur tellement tout le monde chante juste. Qu’est-ce qu’on enterre déjà ? Retour à table, nous déchantons : le vin est bon mais rare. On ne s’empiffre pas. On s’exécute mollement à la mesure de ce qui reste de Pompeo. On ne me pose même plus de questions. On ne veut plus savoir. Mais a-t-on voulu approfondir ? En pleine terre le Pompeo. Le balcon est déserté à quatre heures de l’après-midi. J’y fume. J’ai le ventre plein, mais l’âme claire. Je ne me reconnais plus. C’est compliqué, la mort de l’autre, surtout s’il vous a confié un travail forcément étranger à ce qui vous hante. Combien m’a-t-il payé ? Arthur relit l’ordre de mission : rien sur l’attente.

— Le bus est à six heures. (ilconsulte) Inutile de descendre. (ilcherche le regard de la veuve) Je suppose qu’on peut attendre ici…

— Tu parles d’un enterrement !

— C’est parce que vous n’avez rien d’autre à faire…

Je n’ai rien promis non plus. Je me suis essayé. Mais ça n’a rien donné. Pompeo est mort sans mémoires. Des feuillets remplis de ma propre existence. Et que du passé. Rien sur l’avenir, que si j’en avais eu un, ça se serait lu entre les lignes, non ?

— De quoi vous causez ? (ditquelqu’un) Passé une certaine heure, on ne parle plus de ce qui nous a amenés ici. Ce n’est pas la première fois que…

— Le bus est à six heures…

— (clique sur son écran) Ça fait deux heures à poireauter. (riant en me regardant) Moi aussi je prends le bus, mais c’est pas le même.

— L’heure c’est l’heure. Et la manière c’est la manière. Et quand on est plus là on est plus là.

— Ça ira mieux demain, allez…

Je ne me souviens pas de mes derniers mots (jours). Je veux dire : ce jour-là. Mon salut à la veuve et à ses orphelins. Comme s’il ne tenait qu’à moi de remettre Pompeo sur ses deux pieds. La nuit fut blanche, mais alors blanche ! Avec des trous que si j’avais pu les boucher j’en aurais creusé d’autres pour avoir raison.

*

L’hôpital. L’hygiène. Avec mes petits chaussons bleus, j’entre dans la fin d’un film. Il y a déjà du monde. C’est la fin : je vous ai pas raconté ?

*

* *

Je descends. Et qu’est-ce que je vois ? À peine descendu sur le trottoir, blong ! la porte se referme comme j’aime pas. Et là, en face, la seule vitrine de ma rue me donne le spectacle d’un ciel traversé par une fusée qui monte à l’oblique sans se soucier des nuages et de ce qui s’y passe. Je m’arrête. D’habitude, je vois des meurtres que je n’ai pas commis, voire des représentations de la calamité humaine qui se caresse le nombril. J’en bave. Mais là, j’ai la langue asséchée, malgré le trinc matinal au petit bonheur la chance... « …il existe dans l’ivresse non seulement des enchaînements de rêves, mais des séries de raisonnements qui ont besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance » écrit Baudelaire à propos de Poe… c’est l’image de l’Amérique que j’ai gagnée au jeu de l’éducation nationale maternelle. Une envie de remonter me serre le cou comme la corde de la dernière fois… que je suis descendu.

— Vous descendez pas souvent, dites donc… Ne me regardez pas comme ça ! (s’expliqueen croisant les doigts, pas les bras) On s’attend toujours à ce que le locataire redescende… une fois qu’il est monté comme on s’y attendait. (hésitant) Vous feriez bien de vous chausser…

Donc, je vois Falcon piquer des deux dans un ciel de fin d’été. J’avais jamais vu ça. Ça me suspend. Heureusement, la rue est déserte, à part la saleté des uns et des autres. C’est la vitrine de quelle activité vitale ? J’ai jamais traversé plus loin que la rigole. L’eau y est mousseuse, mais fraîche du matin. Je ne suis pas le premier descendu, mais les autres vont vite. Moi, je n’ai rien à faire, sinon retourner à la Santé en baissant les yeux parce que je me suis bien conduit. J’aime pas être en retard, mais je ne suis pas le premier. C’est pas un boulot. Mais ça m’habitue. Chaque semaine un peu plus. Comme si je préparais un mauvais coup.

— Zavez rendu visite à Arthur ? (elle veut dire Pompeo)

Elle n’attend pas ma réponse et enchaîne :

— Vous l’avez trouvé comment… ?

— J’ai plus de FFP3…

— (cherchant sur les étagères au milieu des fleurs) Il en faut… (trouvant) De toute façon, il est condamné… (en larmes) On n’y peut rien vous et moi !

— J’avais jamais autant pleuré.

— Pauvre Arthur !

Elle a failli dire on s’est aimé mais tout ça c’est du passé et puis on n’en parle plus mais j’avançais tout en racontant ce que j’avais vécu au lieu de ne rien vivre du tout. Je ne lui ai pas parlé de la vitrine ni de sa nouvelle affiche. Je partage avec elle une viennoiserie quelconque, histoire d’en venir à la cigarette d’un coin de mur. Pas de vitrine dans ces conditions. Les murs ne reflètent rien. Les trous sont des ouvertures. L’herbe pousse.

Quand je suis arrivé sous la première tente, un être en combinaison étanche, mais avec une voix féminine, m’a demandé si j’étais Pedro Phile ou Arthur Gordon Pym. Je suis passé dans le sas de désinfection virale. Je me suis senti seul pendant que ça chuintait. Vous êtes toujours là ? m’a-t-elle demandé. Je suis sorti et je me suis rhabillé en prenant soin de ne montrer que mes fesses. Ça renseigne sur rien les taches de naissance. C’est pas le cas des phimosis. La charlotte me pinçait les oreilles n’y touchez pas malheureux ! Ensuite le vestibule est habité par des visiteurs qui ne savent pas si c’est la bonne direction. C’est comme ça qu’on perd du temps, dit-elle, et le temps c’est ce qu’on ne possède pas (elle rit) la dette qu’on va devoir payer une fois que tout ça se terminera ! Je ne sais pas si les autres ont entendu l’ultimatum. Ils n’ont pas l’air. Mes chaussons laissent des traces. C’est pas important ce que vous laissez ici, dit-elle. J’ai vu pire, ajoute-t-elle comme si on était déjà arrivé.

Mais on n’est pas arrivé. Pas encore. C’est la première fois que vous venez… ?

— Ça serait la dernière si vous ne me connaissiez pas…

— Votre ami ne va pas bien du tout…

— Ce n’est pas mon ami… J’écris ses mémoires.

— Il ne va plus en avoir beaucoup quand ça va commencer…

— Vous voulez dire que ce n’est pas fini… ?

— Ce que j’en dis, c’est que j’en sais rien. Par ici !

Un visiteur en forme de voyageur me salue. Je le salue. Je le connais, mais sa tronche ne me dit rien. Les masques ne sont pas transparents. Comment se fier au seul regard. Vous ne vous souvenez pas de moi… ? (n… non) Polopos… la plage… les jeux innocents… pas si innocents que ça… (je vois mais…) J’ai fait quatre ans de taule pour des riens que si j’avais su que c’était des riens j’aurais poussé plus loin la recherche… vous comprenez… ? (n… non… moi-même… mais j’ai fini par la tuer… je ne sais plus si par plaisir ou par calcul préparatoire de plus judiciaires instances… Vous n’avez pas entendu parler de La poupée… ?) N… non… (C’était dans toute la Presse… alors que ce matin, qu’est-ce que je vois dans la vitrine ?) Vous avez une vitrine ? (Je vis chez maman… en attendant de sortir… vous comprenez ?) Non (Je n’ai pas encore payé ma dette…)

— Hâtez-vous, Pedro !

Elle m’arrache des bras de l’inconnu que je devrais connaître. Elle trotte devant moi. Ces tissus ! Ah ! Ça frotte la peau ! Ça ne vous excite pas, vous ?

— Les visages que je devrais reconnaître ne sont pas toujours reconnaissables. Pourtant, Polopos… Les jeux, l’innocence, la première goutte de plaisir, presque par hasard. Vous êtes déjà allée en vacances… ?

— Ne n’en parlez pas ! Je pars seule et je reviens accompagnée… de l’intérieur… (sa tête pivotant pour interroger ma capacité de compréhension) Avortement… finit-elle par murmurer. (soufflantla fumée de sa cigarette sur les gens qui passent) Ah ! si je m’étais laissée faire, je serais à la tête d’un véritable troupeau ! (résolue) Mais j’y vais plus.

— (étonné) Quoi ! Vous n’allez plus en Espagne ?

— (haussant les épaules) C’est au turbin que je vais plus, patate !

Tout le monde rit sans s’arrêter. Ça frotte les index contre les pouces d’un air entendu. Le Monde tel qu’il est. Ce matin, un équipage l’a quitté. Mais pour quel autre travail ?

— Peut-être l’un de ces passants pourrait-il nous renseigner…

— Dites toujours voir si je sais…

— Vous me donnez l’impression de ne pas savoir…

— (colère) Qu’est-ce que je ne sais pas ?

— Où on va. Et si Pompeo est encore de ce monde. Si ça fait, j’ai une vision ce matin. Et au lieu d’assister au spectacle de l’équarrissage d’une poupée comme c’est donné d’avance dès que je mets les pieds dehors face à une vitrine, j’ai vu…

— Parlez, nom de Dieu ! Qu’est-ce que vous avez vu ?

— N’était-ce pas plutôt un enterrement ? (perplexe) Qu’est-ce qu’on fait des morts une fois qu’ils sont morts définitivement… ?

— On en fait ce que la religion ordonne à chacun selon sa race… (doutant) pour ce que j’en sais… (puis retrouvant un semblant d’énergie propriétaire) Mais c’est pas mon boulot. Hâtez-vous donc au lieu de poser des questions à des inconnus qui ne font que passer dans votre existence !

— On dirait qu’ils connaissent les réponses… Mais vous allez trop vite, ma chère !

— Je ne suis pas votre chair ! (amère) Il y a longtemps que ça ne m’est pas arrivé…

— Avec mon phimosis…

— Je vous croyais juif… ou arabe… ou américain… (jouant avec les ciseaux de son index et de son majeur) Faites-vous opérer. C’est pris en charge par l’administration. (réfléchissant) À moins que vous ne soyez castré…

— D’où le phimosis… Je ne me souviens pas d’un phimosis à l’heure de pénétrer leurs petits culs…

— Oh !

Le type qui fait oh ! avec tout le professionnalisme du comédien formé dans le texte est à poil. Elle le croise sans le toucher. Il me dit :

— Je suis mort si je ne trouve pas la sortie.

— Vous ne pouvez pas sortir comme ça !

— Ah ! Monsieur ! C’est comme ça que je sors ! Sinon je ne sais pas sortir ! (malicieux) Et vous… vous entrez… ? (maléfique) Savez-vous au moins où vous mettez les pieds ?

— Et vous, monsieur, savez-vous si Pompeo est mort ou s’il respire encore… ?

— (intrigué) Vous écrivez ses mémoires ou quoi ?

— Qui écrit les vôtres ? dit-elle sans ménager la susceptibilité de cet homme nu que je ne connais pas encore. Cherchez donc plutôt la salle de dissection !

Il s’enfuit, me laissant sur ma faim. Et reprend aussitôt sa marche forcée. Une deux trois ! Valse qui n’en finit pas de tourmenter ma capacité d’abstraction. Je sue dans ma combinaison étanche. J’ai les pieds dans mes liquides.

— Tout le monde les a ! clame-t-elle comme si c’était évident. (puis ralentissant, curieuse de savoir ce qui m’amène en cet hôpital à part l’agonie en route de mon « ami » Pompeo) Moi aussi c’était à Polopos. (distraite) C’est par hasard.

Elle reprend le fil du récit. Les portes passent avec leurs ouvertures ou leurs fermetures. Des lits s’agitent, d’autres ne bougent plus, on voit qu’ils ont bougé, les écrans en témoignent. Voilà comment on passe du cadran à l’écran. Vous voulez un dessin ?

— Il y a belle lurette que je ne dessine plus ! Maintenant, j’écris.

— Les Mémoires de P…

— On va le savoir !

— Qu’est-ce que vous voulez savoir encore ? D’habitude, on écrit des romans pour savoir ce qui se passe. Mais il ne se passe rien ici ! Voilà pourquoi je ne suis pas romancière…

— C’est idiot.

— Quoi ? De ne pas être romancière ?

— Non… Qu’il ne se passe rien alors que tout le monde meurt… ici comme ailleurs.

On touche mon dos sur cette parole, avant que je m’explique plus clairement. Je me retourne. Et je vois quelqu’un que je ne connais toujours pas. Il a ôté sa charlotte et retiré son masque. Il est vieux comme un escalier qu’on n’ose plus emprunter. J’en ai peur.

— Vous avez peur de quoi ? De l’escalier ? De moi ? Ou de l’absence d’escalier dans cet interminable couloir… ? (s’excusant du regard) Je vous pose la question (en fait trois questions) parce que je cherche une réponse (et non pas trois). (curieux comme une pie à la fenêtre) Posez-m’en une autre si vous voulez savoir quelque chose. (minaudant) Des fois, je sais…

— Nous allons voir si Pompeo est encore en état de retrouver la mémoire, dit-elle.

— Quoi ! (m’écriai-je) Il l’a perdue ?

— On ne vous l’a pas dit… là-bas… ? (dit-elle comme si elle ne le savait pas, ce qu’on m’a dit avant de me pousser dehors avec une perm’ dans les mains, comme si je venais de recevoir le corps du…)

Moi (étonné) — On ne me dit pas tout…

Elle (reprenant) — Il a perdu la mémoire cette nuit après une longue crise de délire je vous dis pas ! Ce qui explique les cernes de mes yeux. (furieuse) Vous les avez regardés, mes yeux ? (constatant) Vous vous en fichez, de mes yeux ! Ah ! si je vous montrais mes seins… n’est-ce pas, monsieur le permissionnaire ? Et je ne parle pas de… (tapant du pied) Comme si nous n’avions plus rien à nous dire !

Lui — Quel vaudeville !

Il s’en va sans laisser de réponse. Hypocrite ! Moi aussi j’ai envie de m’enfuir. Profiter de cette permission de sortie pour m’évader. Mais où irai-je, sinon chez maman ? Elle habite un sixième sous les toits. Deux pièces minuscules, très parisiennes. Avec l’éclairage et l’eau. Et un lit pour deux. Avec un matelas à ressorts qui se vengent. Une seule fenêtre sans ciel. Le ciel, pour le voir, il faut descendre et voir la vitrine de l’autre côté de la chaussée. Ce matin, pour changer…

— Vous me l’avez déjà dit, monsieur…

— (dubitatif, regardant autour de moi comme si) Mais vous ne venez pas de l’extérieur… J’ai parlé à des gens (je me souviens maintenant que vous en parlez vous-même) mais ils venaient de l’intérieur. Or vous en venez vous aussi en ce moment. Et vous trouvez illogique qu’il ne me vienne pas à l’esprit que nous nous sommes déjà rencontrés… par hasard ?

— (abandonnant) Si vous voulez répéter… répétez donc !

— Si vous me disiez plutôt ce que vous savez de Pompeo… ?

— Jamais entendu parler…

— (impérieux) Pourtant, monsieur, si je vous ai déjà parlé, je n’ai pas parlé d’autre chose…

— Je vois… (inquiet) Je devrais savoir… (soudain joyeux) Pompeo est mort !

— (horrifié) Mais je ne le savais pas !

Elle me prend tendrement dans ses bras couverts de papier hygiénique antiviral.

— Vous auriez pu l’apprendre autrement. (larmes) Vous n’achèverez donc pas les Mémoires de Pompeo.

— Mais c’est lui qui ne les a pas achevées ! (m’explique) En mourant…

— Vous saviez qu’il allait mourir…

— Mais pas avant ! Après !

Je me jette par terre, prenant le risque de déchirer ma combinaison hygiénique si fragile en ces temps de contagion inévitable, surtout en milieu hospitalier.

— Vous allez tout gâcher ! Relevez-vous !

— Mais à quoi ça sert de se relever si Pompeo est mort ?

— (cherchant) À quoi ça sert ? À quoi ça sert ? Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis qu’une ancienne prostituée reconvertie dans le travail hospitalier. (didactique) Est-ce que votre poupée est redevenue poupée après l’équarrissage ?

— (bombant le torse) Ne revenons pas sur les conditions du procès, je vous prie, madame !

— Mademoiselle !

Ça fait du bien de se disputer. Après, on achète deux vélos et on part en balade sur les bords de la Seine, bras dessus, bras dessous. On se bécote, de préférence sur les bancs publics pour donner raison à la chanson et mériter de la patrie reconnaissante. On revient à la maison avec des médailles et des linceuls de prix. On a le front rougi par le soleil et les genoux endoloris. Qu’est-ce qu’on s’est déchiré avant ! Et qu’est-ce qu’on s’aime après ! C’est Vathek qui va être jaloux. Il est même pas dans le dictionnaire ordinaire.

— À quoi que vous pensez, Arthur ?

— À rin.

— Comment c’est qu’on pense si c’est à rin ?

— Pourquoi rin et pas autre chose ?

— On en saura jamais rin…

— Pédalons, Simorgue. Qu’est-ce qu’on ferait sans vélo ? C’est que c’est long, d’attendre. Surtout sans rien écrire.

— Mais vous écrivez, Arthur ! Là, ça se voit.

— Mais j’écris autre chose, oiseau de malheur ! (philosophe) Donc je n’écris pas.

Grammatici certant et adhuc sub judice lis est.

Le voilà, Pompeo. Latinisant. Cultiste mieux que Góngora, Marino et Lyly réunis. Bien vivant. Pas mort. Au bout du chemin habité par les morts. Lande du texte. Il se soulève, les coussins se regonflent. Il cligne des yeux sous la lampe.

— Je suis… Pedro…

— Arthur ? (il est bien mal !) Je ne vois plus grand-chose à part la lumière.

— Et la mémoire, Arthur… ? On me dit que…

— Ça va la mémoire ! (assis, bien perpendiculaire malgré la mollesse du matelas) Continuons !

Elle s’interpose, vivace et claire :

— Mais enfin, monsieur Pompeo ! Vous n’y songez pas ! Votre état… Raoult est confiant…

— Au diable vos alchimies sans verbe ni douleur ! Laissez-moi seul avec… mon Ibn Juzayy al-Kalbi. Nous avons… Arrrgh ! Nous avons…

— Le temps…

— Merci, Pedro !

*

Cette fois la vitrine ne me dit rien du ciel ni de ses humanités. Il est temps de rentrer au bercail. Bises sur les deux joues de maman. Elle ne descend jamais, à cause de ses jambes. Elle glisse un billet dans ma poche revolver. Pour les señoritas. Et pour les aloufes ? Elle ne vous a rien donné pour les aloufes ? Comment…

J’en sais rien. Je ne sais même plus si je fume. Ni même si j’ai fumé. Je descends. La vitrine. L’équarrissage. Le sable censé dissimuler toute trace de mort. Pourtant, elle disparaît bel et bien. J’ai eu beau leur expliquer… Qu’est-ce que vous voyez maintenant dans la vitrine ?

Cadran, écran. Bornes de quelle civilisation dont je suis la mort ? Vitrine dans la descente. Qu’est-ce que vous cherchiez ?

Mais rien ! Je vous assure que je ne cherchais rien. J’étais là par hasard. Je ne m’amusais pas. Rien ne m’amusait. Je ne savais même pas si je voulais posséder. Ou être possédé. Par qui souhaitiez-vous être possédé ?

Je n’y ai pas pensé. À aucun moment. Vous demandez pourtant qu’on vous libère de temps en temps…

Je mettrai ce temps à profit pour… Je rentre au bercail le matin, après la nuit. Vous ne dormez plus. Elle veille dans le même lit, rongée par l’usure de sa propre matière, amère comme la gentiane de ses digestions. Un jour, vous ne reviendrez plus, et alors…

Non ! Je reviendrais toujours. Pompeo n’est pas mort. C’est le couloir qui est long. Et tous ces morts qu’on croise. Ces conversations idiotes. Remarquez bien que je ne dis pas absurde. C’est trop complexe pour théâtraliser. Je mémorialise avec les mots de Pompeo. Mon époque ! Ah ! Mon époque et les basques de mes habits dans le noir de la nuit et la grisaille des jours ! Je ne veux pas mourir seul, m’a confié Pompeo. On n’entre pas dans ces services, dit-elle en collant elle aussi son front sur la vitre parfaitement transparente si on admet que les traces de propreté ne changent rien à nos visions de l’avenir. Nouronihar !

*

* *

Secoue sa vareuse. Gouttes que la secrétaire essuie sur sa peau puis disparaît dans un placard où elle jure. Il trépigne sur la moquette, frotte ses mains l’une contre l’autre, cherche son paquet de cigarettes.

— Vous avez des aloufes, Pedro ?

Je fais signe que j’en ai pas. Mais je tapote ma poche pour signaler la présence des señoritas. Il secoue la main. Il préfère les clopes, referme la porte et vient s’asseoir.

— On en est où ? dit-il (observe sa braise)

— (coupable, tête basse) J’ai… digressé… euh… la dernière fois…

— (net) Vous avez bien fait. Continuez.

— De digresser ? (je constate qu’il a des aloufes mais je ne commente pas le fait qu’il m’a demandé d’en avoir… si j’en avais)

— Il pleut. À verse. Grosses gouttes jaunes. Pas de vent. Je n’ai croisé personne.

— « Il ne pleuvait pas. La brise du matin. Peu d’arbres pour l’apprécier. J’attendais que le moteur chauffe. Une voix synthétique me préviendrait. Ou papa. J’étais le seul voyageur et j’étais proche du terminus. Là-bas, d’autres voyageurs attendaient. Je fendrais leur groupe pas pressé avec mon bagage à la main. C’est comme ça qu’on arrive. Et c’est comme ça qu’on repart. À date fixe. Sauf conduite incompatible avec la liberté relative. »

— Bref, vous attendiez sous le parasol.

— Il n’était pas encore ouvert ! Aucun parasol n’était ouvert. Le barman serait à l’heure. Mais j’ignorais si j’aurais le temps de prendre un café avant de monter dans l’autocar.

— Vous aviez l’heure ?

— Au poignet ?

— Ou autrement. Un des cadrans numériques du tableau de bord…

— (fouillant dans ma mémoire) Je… Je n’avais pas anticipé ce détail… (souffrant de réfléchir à cette particularité) Si ça continue comme ça, je serai venu pour rien !

— Ce n’est pas ce que dit ce document… (lorgnant l’écrit avec délectation)

— (se reprenant) Excusez-moi ! (désespéré) Il y a des détails qui…

— Vous échappent ?

— (approuvant de la tête, sourire forcé de celui qui s’est fait attraper par la queue) Je pense qu’on ne peux pas se souvenir de tout. (attendantune réponse à cette question cachée)

— (négligent) Peu importe. Mais bien souvent, c’est le détail qui alerte l’esprit. (mimant) Attention ! Je suis là !

— Mais vous n’y étiez pas… (encore un cran dans la croissance impérieuse de l’angoisse)

— Qu’est-ce que vous en savez ?

— (soumis) Vous avez raison. (vaincu) Je ne sais pas tout.

Donne à constater que la pluie n’a pas cessé. Installe le silence comme système. Attend. Il enchaîne les clopes. Les écrase dans le cendrier de la veille. Nous nous connaissons depuis des années. Pompeo le surnomme mon Castrateur. Avant, votre prépuce se dégageait à l’érection. Depuis, vous avez un phimosis. (un temps) je suppose que vous ne bandez plus…

— Ce qu’on m’inflige n’est rien à côté de ce que j’ai fait subir à cette fille… Je mérite…

— Vous ne méritez plus rien, mon vieux ! Vous sortirez d’ici détruit et proche de la mort que vous ne chercherez pas longtemps. J’en ai connu…

La pluie têtue de nos conversations.

— Vous avez des aloufes ?

— Je regrette… Je suis venu sans… Je pensais… Mais j’ai mes... dans la poche…

— Je préfère les clopes. Continuez.

— Où en étions-nous ? J’ai perdu le fil…

— Le moteur ronronnait. Question de ne pas repartir à froid. Le parasol…

— (joignant mes genoux) Le barman n’allait pas tarder à arriver. Quelle heure pouvait-il être ?

— Si vous ne le savez pas… Ou si vous avez oublié… (geste d’impatience)

— (perdant ma contenance) Marre de vos didascalies à la Feydeau !

Ça lui en bouche un coin. Il écrit sous la lampe, le bloc de papier sur la cuisse, la cigarette pendante. Il me condamne ainsi à l’attente. La pluie têtue de nos conversations. Vous voulez sauver votre âme ? Vous êtes ici au bon endroit. Je suis à la fois le confesseur et le guérisseur. Deux en un. Janus des proies ! Vous en avez de la chance. Naguère, on vous aurait coupé la tête. On ne vous a même pas coupé la queue !

— C’est bon, dit-il. Il m’est venu un tas d’idées. (riant) J’ai tendance à les oublier. (cessant de rire) Mais celles-ci ne vous concernent pas. (seremémorant) C’est en venant ici. Sous la pluie. Je me suis abrité (avec d’autres) sous le porche d’une boutique de souvenirs. Certains de ces objets… (plongeant son regard d’aigle dans le mien) Ça ne vous est jamais arrivé… ? Vous savez ? (efforts en série) Mais ça n’a rien à voir avec vous ! Reprenons. (lesyeux à la fenêtre dont les vitres sont devenues opaques) Vous avez lu Feydeau (fils) ? (un doigt sur les lèvres) J’ai vu… une fois… Chevalier & Laspalès… Vous savez… ? (tapant sa cuisse du plat de la main) J’ai oublié le titre !

— La chasse.

— En parlant de chasse… Vous savez que Pompeo…

— Est chasseur. Oui, je sais. J’écris ses Mémoires.

— J’avais oublié ! (souriant bêtement) Ce n’était donc qu’une interruption

— La mort de Pompeo ? (étonné)

— Non ! Ce voyage… en autocar… finalement seul… imaginant le système… pour pallier le manque… d’imagination… Fancy. Continuez. Le barman est-il enfin arrivé ? Je veux dire : avant que l’autocar vous invite à monter à son bord… ?

— Peut-être que les choses étaient écrites. Je me demande parfois si elles ne le sont pas systématiquement.

— Vous y pensiez ? Je veux dire : en ce moment-même… ?

— Je ne peux pas vous dire… J’hésitais…

— Vous étiez sur le point de renoncer à la revoir, n’est-ce pas ?

— Tel était mon projet… initial. Mais ils ignoraient qu’elle était enfermée à l’endroit précis où je me rendais pour vous rencontrer…

— Dans le cadre de cette décision judiciaire d’obligation de soins… (soupirant) Nous ne le savions pas, en effet… Sinon… (se reprenant vivement) Mais ce genre de détail ne relève pas de ma responsabilité ! Je n’avais signé que la partie concernant votre aptitude à voyager sans accompagnement… quoique nullement sans contrainte…

— Je n’avais pas d’aloufes… du moins au départ… Vous connaissez la suite de l’histoire… C’est paru dans la Presse…

— Hélas ! Hélas pour l’Institution. Mais surtout hélas pour moi. (chuchotant, cigarette au bec) Vous savez peut-être que j’ai été inquiété… ?

— Je m’excuse…

— (reculant, la fumée suit son visage grimaçant) Ne vous excusez pas… mais vous m’avez joué un sale tour qui… (presque menaçant) qui aurait pu me coûter cher… très cher ! Heureusement… (par dépit) Ah et puis n’en parlons plus. Revenons plutôt à nos moutons.

— (inquiet) Je ne sais pas si je pourrais éviter le sujet… puisque ce voyage a réellement eu lieu…

— Je ne vous dis pas le contraire… (soupir) Mais passons sur votre ruse… (puis) Mais comment avez-vous appris qu’elle était enfermée ici… ? Pompeo ?

— (battant la vitre froide) Maintenant qu’il est mort… Quelle importance ? (silence, puis trois croches de toux nerveuse, sèche) Je n’écris plus ses Mémoires…

— Ah bon… ?

— Sa veuve… (impatient) Ah et puis parlons d’autre chose…

— (patient) Une autre fois…

— (définitif) Jamais ! (un temps, fumée, grattements phosphoriques, toux plus grasse que d’habitude, froissement d’une feuille qui entre en silence dans une corbeille) Le barman…

— Est enfin arrivé ! (jouant dans la lumière dansante de la fenêtre) Le parasol enfin ouvert. Car dès le matin, le soleil harcèle son client. Il propose un café et vous acceptez un petit supplément de viennoiserie. Le moteur tourne au ralenti. On sent la chaleur du diesel. La brise en est chargée. (constatant) On a tous vécu ce genre de chose. Un jour ou l’autre. Ces attentes. Sur le quai ou à la terrasse d’un café. La pluie qui vous force à vous insérer dans la foule des porches boutiquiers. On se promet que ça n’arrivera plus et ça arrive au moment où on s’en passerait !

— Mais je n’attendais pas le barman ! (réfléchissant au fond) Pas même l’autocar…

— (soudain alarmé) Vous renonciez à la revoir ! (il note, balançant sa cuisse, la chaussette est descendue sur la cheville)

— (énervé) « J’avais tout de même le droit de ne rien attendre ! Seul l’autocar m’en imposait. Mais pour l’instant, aucun signe d’embarquement immédiat. Et pas de barman à l’horizon. Le parasol était fermé. Pas de rosée à la surface du guéridon. Je n’avais plus d’aloufes. Personne n’en avait parce qu’il n’y avait personne. Les rideaux étaient fermés. Pas de tourniquet sur le trottoir. Des affiches, oui. Mais elles n’attiraient pas mon regard. »

— Parce que vous attendiez…

— Je vous dis que je n’attendais rien ! (poings fermés)

— (incrédule) Si vous le dites…

— C’est alors qu’elles sont descendues de l’autocar…

— Mince alors !

— « Je ne les avais pas vues y monter. J’en ai eu le souffle coupé. À quel moment sont-elles montées à bord ? me demandai-je en même temps. Autrement dit : que s’est-il passé sans moi ? »

— Bien dit* ! (*écrit)

— Elles approchaient. L’une contre l’autre.

— Mais bon sang qui étaient-elles ?

— Comment voulez-vous que je le sache ! Je ne les connaissais pas. La femme portait un léger manteau par-dessus sa robe d’été. Elle n’était pas coiffée. Ses cheveux dans la brise… Aaargh ! « Une blondeur que le soleil explorait jusqu’à la racine du cuir. Des jambes de rêves… jusqu’à mi-cuisse. Chaussées de sandalettes aux lanières d’un blanc parfait et verni. »

— Une vision érotique… Je vous connais. (en aparté) Depuis le temps… (envoyant la bouffée le plus loin possible dans ma direction) Et l’autre ? Comment était-elle ? Brune ? Noire ? En habit de soirée. (ironique)

— (haussant les épaules) Ce n’était pas une femme…

— Vous avez dit « elles » ! (après réflexion) Si ce n’était pas un homme, c’était donc… Oh !

— Une fillette en âge de se donner à Dieu pour la première fois. (revois la scène avec joie non dissimulée)

— Heureusement sa mère l’accompagnait ! (rectifiant) Je ne veux pas dire que… Sinon jamais je n’aurais contresigné cette autorisation de sortie… (comme s’adressant à sa hiérarchie) Vous pensez ? (enchaînant) Et ce barman qui n’arrive pas ! (inquiet) Il n’arrivera jamais, n’est-ce pas ?

— « C’est fermé ? me dit-elle. (la fillette regarde ailleurs)

— Je ne sais pas à quelle heure ça ouvre… Peut-être pas aujourd’hui…

— Ils ouvrent tous les jours l’été, dit la fillette.

— Je t’ai déjà dit qu’on n’est pas en été ! Ah ! Tu insistes !

— On est pourtant en vacances… (insiste-t-elle)

— Certes, dis-je sur un ton professoral. Mais ce ne sont pas là des vacances… d’été.

— Je devrais être en train d’étudier les maths en ce moment…

— Tu te rattraperas… Oh ! (à voix basse) Ce monsieur n’a pas besoin de savoir.

— (indiscrète) Il a un bracelet à la cheville.

— Asseyons-nous plus loin.

Elles traversent la terrasse et s’installent le plus loin possible de moi. La fillette veut savoir ce que j’ai fait de mal pour mériter ce bracelet. Elle aussi est connectée, mais elle se sait maîtresse de la communication. Ça la rend volubile. Comme si elle m’invitait à participer à leur conversation, si on peut appeler ça comme ça, vu que la femme ne parle pas, menaçant de fermer la bouche de la fillette si celle-ci ne se calme pas. Elle est excitée depuis le début du voyage, n’arrête pas d’importuner les gens, pose des questions que lui suggèrent les réseaux, « me met la honte » dit la femme en tournant la tête pour que je ne voie pas son visage. Elle consulte sa montre entre chacun de ses mouvements. La pipelette lui fait judicieusement remarquer que ce n’est pas comme ça qu’on accélère le temps.

— Tu m’agaces ! Cesse de te trémousser ! (jetant un regard autour) Il n’y a rien d’ouvert. Je ne sais même pas à quelle heure on démarre… (elle s’apprête à pleurer mais retient la larme et la secousse)

— L’horaire est dans ta poche… Je n’imagine pas un retard. Nous sommes en avance, c’est tout. Demande au monsieur… (se tourne vers moi et m’adresse un sourire)

— Laisse le monsieur tranquille !

— Sa montre est à l’heure, j’en suis sûre.

— Je n’ai pas l’heure, dis-je par-dessus les guéridons qui rutilent dans la lumière rasante.

— Ce n’est pas l’heure qu’il est qu’on vous demande, mais l’heure du départ. (ditla fillette)

— Ça dépend où vous allez…

— Il n’y a qu’un autocar… Vous en attendez un autre ? (secouant la manche du manteau) Maman, il y a peut-être un autre autocar… (à moi) Nous ne voudrions pas nous tromper de voyage…

— La route n’a que deux sens. (toujours professoral) D’où venez-vous ? (elle indique d’où je viens) Dans ce cas nous allons voyager ensemble.

— On ne se connaît pas. (la femme frémit) Mais qui se connaît en voyage ? Vous avez lu Le crime de l’Orient-Express ?

— Toi non plus, dit la femme. Tu ne sais pas lire assez bien pour…

— Mais c’est un homme ! Les hommes savent lire.

— Je ne l’ai pas lu. Mais j’ai vu le film.

— Moi aussi, avoue la fillette en rougissant.

— Tu vois, constate la femme. Je t’avais prévenue. Maintenant, cesse d’importuner ce monsieur et regarde ailleurs. (éblouie) Le soleil se lève… (elle ferme les yeux) Nous arriverons avant ce soir.

— (corrigeant) Avant midi, dis-je (sur le point de lui demander si elle a des aloufes.)

La fillette — J’aurais préféré voyager toute la journée…

La femme — Et bien tu voyageras jusqu’à midi, voilà tout !

La fillette — Tu m’avais promis…

La femme — Ne recommence pas, je te prie ! (se penchant, à voix basse) Et puis cesse de minauder devant ce monsieur ! Tu ne sais pas pourquoi il a un bracelet.

— Je finirai bien par le savoir !

Bizarre que juste à ce moment le moteur s’arrête. Il envoie une grosse bouffée de chaleur. La femme évente son visage. La fillette en profite pour me rejoindre, mais à une distance qu’elle estime raisonnable.

— Que se passe-t-il ? s’écrie la femme.

— Comment tu t’appelles ?

— Arthur Gordon Pym.

— Moi c’est Jenny.

— (sursautant) C’est impossible !

— C’est impossible quoi ? »

— Elle a raison, dit-il. (toujours la pluie)

— Dites plutôt que vous lui donnez raison !

— Qu’allez-vous imaginer ? Vous n’êtes pas Arthur Gordon Pym. Elle le sait.

— Elle n’a pas pu lire ma Narration ! Elle n’a pas fait sa première communion. Je ne m’adresse pas aux enfants tout juste bons à comprendre Potter (Beatrix).

— Pourtant… je la devine sur le point de déchiffrer le moindre de vos messages subliminaux… À cet âge, vous savez, ma sœur… (retourne dans le passé juste le temps de s’en dépêtrer, ce qui agite sa clope de haut en bas, puis décontenancé) Bon, bon ! Continuez.

« La femme s’est levée, les mains sur les hanches. Elle semble vouloir s’élancer vers l’autobus, mais elle ne bouge pas, appuyée contre le guéridon qui penche.

— Que se passe-t-il ? dit-elle d’une voix fluette. Nous ne partons plus ? (setourne vers moi) Vous en savez peut-être plus que moi ? (soudain dans le doute, ce qui paralyse ses joues roses) Je me suis peut-être trompée d’arrêt… On m’a pourtant dit, à l’agence… Qu’est-ce qu’ils vous ont dit, à vous… ?

La fillette est déjà assise près de moi, non pas de l’autre côté du guéridon, mais à ma droite, secouant ses jambes sous la chaise dont elle étreint les accoudoirs comme si elle craignait d’être emportée par la brise. La femme s’approche à son tour :

— Pourquoi font-ils tourner le moteur si on ne part pas ? Vous le savez… ?

— Je suppose qu’il a calé. Ça arrive. Le système doit être en train d’y penser.

— Ça défile dans sa tête, dit Jenny.

— Il m’a appelée Jenny.

— Tu t’appelles comment, petite gourde ?

— Jenny.

— Alors ne t’étonne pas qu’on t’appelle Jenny si ça n’est plus un secret ! (franchementirritée) Je ne comprendrai jamais rien à ces histoires de moteur !

Moi — Je ne sais pas quand on démarre. Je… (manque didascalie) Je me croyais seul et…

Elles — Vous ne l’êtes plus.

La femme s’assoit à ma gauche. Ham on Rye. Le soleil entame une oblique lente à travers les arbres et les structures métalliques d’un marché de plein air.

Moi — Je ne suis jamais venu ici.

Elles — C’est la première fois.

Moi — Je me demande si je ne vais pas attendre l’autocar du retour…

Elles — C’est le même.

La femme — Je serais seule alors…

La fillette — Je ne sais pas où je vais mettre les pieds…

La femme — C’est nécessaire.

La fillette — Et vous, Arthur… ? C’est nécessaire ?

Moi — Je n’en sais rien.

La fillette — Parce que si ça l’est, il faut remonter dans l’autocar avec nous. (triste) Mais je suppose que vous ne resterez pas. Comment s’appelle-t-elle ?

La femme (sursautant) — C’est peut-être un garçon !

Moi (rectifiant) — Non, non, madame ! Ce n’est pas mixte.

La fillette (déçue) — Qu’est-ce que je te disais ? (furieuse) Mais tu le savais déjà !

La femme croise ses bras sur le guéridon et y enfouit sa tête. Ce brasier d’or me donne le vertige. J’éprouve le besoin d’y fourrer ma main, mais je me retiens (sans doute grâce à vos soins, docteur). La fillette (Jenny) m’observe en silence, ayant cessé de balancer ses jambes. »

— Je constate que vous cherchez désespérément à ralentir le récit, Pedro. Voulez-vous que nous réfléchissions ensemble à cette tentative, selon moi, de donner un sens au moindre détail qui vous vient à l’esprit et une chance de paraître à ce qui se dissimule encore comme si ces contenus narratifs ne vous appartenaient pas ?

— Vous avancez plus vite que moi, docteur… Ou vous vous trompez de chemin.

— Nous verrons bien à l’arrivée…

— Il en était question ! Et ce satané moteur qui ne repartait pas ! Pas même une sollicitation du démarreur ! J’avais une sacrée envie de me mettre au volant à la place du système qui me tape sur les nerfs. J’aurais vécu à une autre époque… mais non. On ne peut pas empêcher ces fornications. Elles vous précèdent, par définition. Et ensuite vous passez votre temps à tenter de les imiter. Avec ce que ça suppose de perversion. Et de questions à ne pas poser pour savoir de qui l’impose à l’existence. Et maintenant cette tentation ! Forcément, sans queue ni couilles !

— (peut-être déçu, en tout cas attentif à ouvrir le parapluie si jamais) Vous me comprendrez, Pedro, si je me vois dans l’obligation de signaler ce comportement à vos gardiens…

— Pompeo savait. (avec une pointe de reconnaissance) Mais il n’en a jamais parlé à personne qu’à moi-même !

¡No me digas !

*

* *

— C’était le matin…

— (interrompant) Le matin ? (inquiet, jetant des regards fureteurs autour de lui) Nous avons donc passé la nuit… ici… ? (l’autre n’a pas l’air étonné) Nous avons donc dormi… dans le même lit… ?

— Il n’y a pas d’hôtel ici. On dort chez l’habitant. Ou sur un banc.

— Pas de plage non plus en attendant les sirènes… (hilare) Je veux parler de celles qui réveillent la ville…

— Il n’y a pas de ville ici. Personne n’habite. Il faut rejoindre un des hameaux qui…

— Nous avons donc marché sur un de ces chemins pierreux… La nuit tombant… euh… je suppose… Et elle ?

— Vous voulez dire « elles » ?

— On imagine mal une fillette s’éloigner du giron de sa mère alors que la nuit… (s’étirant, car le barman n’est pas arrivé)

— Il n’arrivera pas, dit la femme. (coiffant les boucles blondes) Il arrive toujours après le départ de l’autocar.

— Vous avez l’habitude… Déjà venue ici ?

— C’est le dernier arrêt avant… (le peigne en l’air, pensive)

Moi — Mais rassure-toi, pitchoune, on reviendra… (la fillette essuie une larme)

Elle (la fillette) — Vous parlez seul. Je vous ai entendu cette nuit.

Elle — Nous occupions la chambre voisine. (fixant le peigne dans la chevelure) Je ne dis pas ça pour expliquer… (toussotant) Il ne s’est rien passé… (changeant) Très sympathique, d’ailleurs, nos hôtes, vous ne trouvez pas… ?

— Ils ont chanté jusqu’à trois heures du matin. (je n’ai pas d’aloufes)

— J’ai chanté avec eux, dit la môme.

— Sous les draps, précise la femme.

— Mais des fois, continue la fillette, quand on a envie de dormir, ça dérange. (angoissée) J’espère que là-bas… où je vais…

— Tais-toi donc ! Tu déranges le monsieur…

— …qui a un bracelet à la cheville…

— Ça ne te regarde pas. (se tournant) Elle a besoin d’un petit déjeuner…

— Moi d’aloufes !

Je ne sais pas avec qui je parlais avant qu’elles arrivent. Je suis sorti de mon lit avant tout le monde. L’horizon était à peine phosphorescent. Je n’ai pas trouvé d’aloufes. Ça devient une obsession ! Je veux dire : maintenant que j’écris. Sur le moment, je ne me souciais guère de mes obsessions. Mon cerveau reprenait sa marche narrative après la confusion organisée par le rêve. J’avais besoin d’une señorita. Mais sans aloufes… Je n’ai pas osé entrer dans la cuisine : le petit déjeuner n’est pas compris. Je ne me demandais pas pourquoi la Compagnie nous contraignait à passer la nuit chez des inconnus. Un rackett. Comment expliquer cette nuit autrement. Il n’y avait pas d’animaux dehors. J’ai longuement observé la surface d’une écorce pour en dénicher. J’ai soulevé des parcelles mais rien. Plus loin, le puit glouglotait. En m’approchant, j’ai nettement distingué le ronronnement têtu de la pompe. La brise agitait les feuilles ou les envoyait en l’air. Cette angoisse ! Vous pensez bien que l’Institution n’est pas mixte ! On ne franchit d’ailleurs pas la grille…

— C’est un couvent !

— Ni un pensionnat ! La pauvre (en parlant de la fillette ici présente) ne sait pas ce qui l’attend. L’excision est chimique. (philosophe) Soit vous renoncez au plaisir par un effort sur vous-même, soit on procède à votre neutralisation sans vous demander votre avis. Sinon, vous menez une existence cachée parallèlement à celle qui fait qu’on vous reconnaît. Franchissez la limite et vous verrez !

— Pffff… Si je dissimule ma véritable nature, quel témoin s’apprête à signaler mon comportement déviant ? (sûr de lui) Je ne fréquente pas ces gens-là !

Coupez. Fondu. Le visage de la môme vieillit aussi lentement. Une sensation de resserrement ne dit pas son nom. Je frappe la table pour singer le touriste impatient qui veut être servi avant la fin des vacances d’été. Elle rit de bon cœur. Complicité des voyages. Elle veut voir de plus près la led qui clignote vert à ma cheville. Je lève le pied à la hauteur de ses yeux. Elle lit la marque déposée. La répète comme si ce mot lui rappelait quelque chose. Playmobil. Regrette l’absence d’écran. On ne fait plus rien sans un écran sous les yeux. Et tout ce qui n’en comporte pas paraît suspect. Pourquoi l’enferme-t-on ? Quelle sentence l’isole ? Ils ont prévu un modèle junior. Ils ont tout prévu.

Coupez. Zoom sur le visage de la mère. Elle attend le barman, y croit. Ses mains ne tiennent pas en place sur ses genoux. Oiseaux de proie. Les jambes sont croisées sur cette ouverture. Le pied s’agite. Elle n’a pas d’aloufes.

— Si j’en avais…

J’ai connu des moments où l’attente est « merveilleuse ». Mais je ne sais pas si le mot « merveilleuse » est celui qui convient une fois que je suis passé à l’acte. Je n’ai pas recommencé depuis. Soudain, le moteur repart. Joie.

— C’est presque l’heure, dit la femme. (hésitant) Je ne sais pas si nous avons le droit de monter maintenant…

— La porte est fermée…

— Non ! Elle s’ouvre…

— Cela veut-il dire…

— Que voyez-vous ?

— Sans chauffeur…

— Cette idée de supprimer le chauffeur !

— (non syndiqué) Sale boulot !

— Qu’est-ce que vous en savez ?

Fillette — J’ai l’impression qu’on attend quelqu’un…

Mère — Il parle seul quand il n’est pas si seul que ça…

— Chuuut ! Quelqu’un !

— Nnnnon… Personne !

— Va voir si on peut monter.

— Je demande à qui ?

— Tu ne demandes pas. Tu observes.

— Et si on me pose des questions… ?

— Réponds ! (grinçantela mère) Tu trouveras bien quelque chose à dire…

La fillette va, jette un œil dans l’autocar, impossible de constater qu’elle a peur à cause de la distance qui nous sépare maintenant que je suis seul avec sa mère. Nous passons un moment de crispation qui décroise ses jambes et m’oblige à étreindre les accoudoirs craquants. La fillette prend son temps. Elle se penche dans l’ombre sans toucher aux marches. Sa chevelure coule dans ce noir. Elle a oublié ses sandalettes sous la chaise.

— Elle a vu quelque chose, dit sa mère qui la connaît comme si elle était sa sœur.

— Il n’y a pas de chauffeur, dis-je. (me penchant moi aussi comme sur une gravure) Vous ne me demandez pas pourquoi je porte un bracelet… ?

— (haussement d’épaules) L’Institution pénitentiaire sait ce qu’elle fait.

(j’ai envie d’en parler… Pompeo ne m’écoute pas… Il ne parle que de lui… de ses enfants… de ses femmes… de ses erreurs… ses voyages… ses idées politiques… ses voisins… je prends des notes pour l’instant… il dit « vous n’écrivez pas de phrases ? » / verbes à l’infinitif… comme Tarzan ou l’Indien… pas le temps… il va mourir avant… je conjuguerai après… jamais écrit dans ces conditions… il en a conscience… il me pince chaque fois que j’évoque mon passé… celui de mes rencontres… fortuites… nous sortons pour que ça arrive… on recommence et quelquefois… seulement quelquefois… Nadja… me voici déchiffrant une énigme poesque… « vous habitez chez vos parents ? » / à cet âge, monsieur, où voulez-vous que ÇA habite ? / la bibliothécaire a les jambes torses et elle s’en fiche… elle gratte ses mollets et y laisse la trace de ses ongles rouges… « si vous vous intéressiez à moi ? » dit Pompeo… l’Institution pénitentiaire sait ce qu’elle fait… je ne sais pas ce qu’implique mes actes au moment de les commettre… « je comprends… » / « écrivez ce qui vous passe par la tête / ne revenez pas sur la ponctuation / ne conjuguez pas / ne travaillez pas l’épithète au couteau / laissez-vous pénétrer par les fluides narratifs / vous comprenez où je veux en venir ? » / des kilomètres de considérations romantiques… « pour en arriver là ! » / « tu parles s’ils savent ce qu’ils font !... ils n’attendent rien… ils enferment ou tuent… inhument des passés… numérotent des tragédies… coupez !... fondu au noir / puis saccades des plans citadins : quais, places, terrasses, portes cochères, des feuilles parce que c’est l’automne… « Arthur ! vous n’écrivez plus ! et moi qui parle ! sous le regard incrédule de cette classificatrice-conservatrice des lieux… fantasme courant chez le taulard… vous avez des aloufes ? » / molle Molly la moule au lit… « vous lisez ça ? » / comme si j’étais censé lire autre chose de moins adapté à ma situation… « si nous sortons ensemble, je vous préviens : pas de… » / nœud coulant des arrivées et des départs… nous traversons des stations… guichets des robots indexeurs… « on se prend quelquefois à leur parler d’autre chose… pas vous, Arthur ?... reprenons… » / j’avais la vocation… « encore faut-il construire… » / « qui est-ce… ?

(lafillette revenant sans sautiller))

Des fois il y a quelqu’un qu’on ne s’attendait pas à y trouver…

— Vous voulez dire que le désir consistait à s’y attendre…

— Mais parle donc ! Qu’est-ce que tu as vu ?

— Rien ni personne !

— Encore un coup pour rien ! (désabusée) Je n’ai jamais su jouer…

— J’en sais quelque chose !

— (moi, impatient, sans horaire) On ne sait jamais à quoi s’attendre avec eux  ! Ce n’est pas faute de s’efforcer à les comprendre… Ce temps perdu à se demander ce qu’ils veulent ! (rageur) Je ne sais pas ce qui me retient !

— Tout doux !

Je quitte ma chaise. M’éloigne un peu sous les arbres. Aspire l’air de l’ombre, suffoqué. Bientôt il fera si chaud…

— Les autocars sont climatisés, dit la gosse.

— Tu n’en sais rien…

— J’imagine…

C’est en poussant plus loin, mais dans la direction opposée à l’endroit où se trouve l’autocar (ronronnant), que je vois l’inconnu (un homme à en juger par sa façon désinvolte d’user de sa cigarette : s’agit-il d’un señorita : il a des aloufes ou vient en chercher : sinon il a sa braise incandescente quand il traverse l’ombre des mêmes arbres : j’extrais une señorita de ma boîte) s’approcher d’un pas tranquille comme s’il connaissait l’horaire et qu’il allait voyager avec nous : la question se pose : qui prétend-il rencontrer là-bas ?

— Vous ne vous souvenez pas de moi ? dit-il en me proposant sa braise sur la seule sollicitation de ma señorita que je tiens à la hauteur de mes lèvres.

— (cherchant, façon temps perdu) Nnnnon… (puis changeant de sujet) Vous prenez l’autocar ?

— Pour aller où, mon vieux ? (il rit, ôtant son chapeau puis le remettant)

— Je croyais… Votre sac… de voyage ou de sport… ?

— Je ne savais pas qu’il y avait un arrêt d’autocar ici… Vous attendez ?

— Il n’y a plus d’arrêt entre ici et le… terminus. (voix tremblotante sur ce mot)

— Vous resterez longtemps… (attendant ma réponse sans signe d’impatience)

— Il n’y a rien, là-bas, pour rester… On revient le soir même.

— Vous avez pourtant passé la nuit ici… (expliquant) J’ai dormi à la belle étoile. Réveillé ce matin par des écureuils. Pas de rosée comme sur la côte. La poussière. J’en avais plein la bouche. Puis je suis tombé sur une fontaine publique. (souriant) Vous n’aimez pas ces inscriptions dans la pierre au-dessus du jet ? Sagesse populaire. C’est ainsi qu’on écrit des chansons. (coupde menton vers la mère et sa fille) Madame, je suppose ? Et une bien charmante petite fille… (s’approchant encore, à moi) Elle vous ressemble. Même pincement des lèvres à l’approche de l’inconnu…

Moi (grave) — Nous voyagerons ensemble, pas plus. (in petto) Hier, j’ai voyagé seul… enfin… j’ai fini le voyage seul… il y avait du monde… (comptant sur mes doigts) Tous descendus d’une manière ou d’une autre… Puis…

— La nuit. Je sais. Moi-même. Mais sans autocar. Ni personne.

— Vous allez où ? demande la fillette.

La mère — Sans indiscrétion… ?

Lui (amusé) — Monsieur ne se souvient pas de moi. (très amusé) Pourtant…

La mère (torturée) — Ça arrive à tout le monde…

Moi — Au fait… Je ne vous ai pas demandé comment vous êtes arrivées ici… toutes les deux ?

La mère (irritée) — Ce monsieur dit vous connaître et vous avez vraiment l’air de vous en ficher ! Moi, si ça m’arrivait… si le passé… sans signe prémonitoire… Aaaaaah !

— Je suis… Patrice de la Rubanière

Lui ! J’allais dire… écrire : encore lui ! Mais je ne perdis pas ma contenance, pas plus ce jour-là : ce matin-là que naguère. La fumée m’aidait à mettre de l’ordre dans mes pensées. J’en éprouvais la braise sur ma langue.

— Il a des aloufes, constata la fillette.

— Vous n’avez pas d’aloufes, madame ?

— Je ne fume pas…

— Plus, précisa la fillette.

— Vous faites bien, dit Patrice de la Rubanière.

— Vous pouvez attendre avec nous, dit l’enfant.

— Mais voyons, aaaah ! Monsieur n’attend peut-être pas ! (aumonsieur) Elle se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas. Veuillez…

— Ça ne me déplairait pas d’attendre en si jolie compagnie.

Le voilà avec la fillette sur les genoux.

— Tu n’as pas de bracelet ? dit-elle.

— Je n’en ai jamais eu !

Moi (sarcastique) — Pas vu, pas pris !

Lui (didactique) — Je n’ai jamais supporté ces accessoires. Ni bagues, ni bracelets, ni colliers.

Elle — Encore moins des piercings, je suppose…

Lui — Rien ni sur ni dans ma peau.

Elle (la mère) — Vous seriez bien embêté si…

Moi (idiot) — Encore faut-il se faire prendre la main dans le…

Lui (modérément joyeux comme il sait l’être si son intelligence prend le pas sur ses sens) — Ce cher Pedro…

Elle (la fillette, soudain soupçonneuse) — Il s’appelle Arthur…

— Je m’appelle comme je veux !

— Tu t’appelles Playmobil ! Ni Arthur ni Pedro !

— Personne ne s’appelle comme il veut, dit la mère. (douce) Mais chacun peut créer son personnage comme ça lui plaît, n’est-ce pas monsieur de la…

— Rubanière. (simple) Rien d’aristocratique. (nostalgique) Mais ne me demandez pas l’origine de mon nom. (à moi) Je n’en sais rien… mais qui est le personnage : Arthur Gordon Pym ou Pedro Phile ?

— Pompeo !

Là, j’ai répondu du tac au tac. Je n’en suis pas peu fier. Il accuse le coup. Puis reprend :

— Je sais, je sais. Vous écrivez ses Mémoires. On en parle au palais.

Fillette (sautant de joie) — Je te l’avais dit que c’est un prince !

Moi (tempérant) — Je n’irai pas jusque-là…

La mère (un doigt interrogatif sur son menton) — Pedro Phile… Pedro Phile… Ça me dit quelque chose… (sévère soudain) en rapport avec ce bracelet, I presume

Moi (rhétorique) — Comment voulez-vous qu’une enfant de cet âge ait pu lire la Narration ? Je vous jure…

Fillette (rieuse) — Ah la la ! Ces mamans !

— Et moi alors ? dit Patrice de la Rubanière.

Il écrase son mégot et avoue aussitôt qu’il n’a plus d’aloufes. Il désigne ma señorita encore brûlante. Je souffle sur la braise comme si je m’apprêtais à donner du feu. Mais il n’a plus de cigarettes. Or, dit-il, je ne fume pas le cigare.

— Ça pue, dit la fillette en se pinçant le nez.

— Question de goût., fis-je. Mais si ma fumée vous dérange…

— Non, non ! Restez, Pedro, dit Patrice de la Rubanière. Je vais rester moi aussi. Jusqu’à ce que l’autocar démarre.

— Il démarrera bien à un moment ou à un autre… dis-je.

— Encore heureux !

— Mais personne n’a idée de l’heure…

— Vous feriez peut-être bien de monter… Je monterai moi aussi.

— Mais si l’autocar démarre pendant que vous êtes dedans… ?

— Ça m’est déjà arrivé.

— Et vous êtes parti ?

— C’est toujours comme ça que je pars.

Il en étonne plus d’une, le Patrice de la Rubanière. Pas de café non plus. Le barman arrive toujours après le départ de l’autocar. Et si on est monté dedans, est-ce qu’on attend qu’il arrive ?

— Vous ne m’amusez plus, dit la femme.

— Désolé. (rire) Je suis meilleur quand j’écris les Mémoires de Pompeo.

— Qui est Pompeo ?

— L’endroit n’est pas le mieux choisi pour…

De nouveau seul. Je les ai perdus. Comme dans le rêve. C’est que dans la journée je m’efforce de laisser mon cerveau agir comme il sait si bien le faire la nuit pendant mon sommeil. Hélas, la nécessité de penser et d’agir finit toujours par s’imposer, et pas seulement s’il s’agit de trouver du feu. De plus, un bracelet vous contraint à numéroter vos abattis. La forêt est si dense ! À la ville comme à la campagne. Sur mer et plus haut que le regard ne porte. On ne vous laisse pas tranquillement assis sur un banc ou sur un rocher. Les gens passent. Les chiens vous reniflent. Les oiseaux vous imitent. Et nous ne possédons rien que l’existence. Pas même le bien des autres, même si quelquefois l’illusion est parfaite. On ne risque pas de se perdre. On entre ou on sort. Et entretemps, l’interstice ne laisse pas passer les corps. Voilà ce qu’il est possible d’y insérer : l’activité cérébrale dite automatique, de jour comme de nuit, avec ou sans les autres.

— Ça serait quand même chouette si vous veniez avec nous ! exulte la fillette.

— Il n’a pas de billet, dis-je pour couper court.

— Il y a bien un distributeur à l’intérieur, suggère la femme.

Moi (colérique) — Mon papa ne vend pas des voyages ! (tentant de me contenir) Il n’a jamais rien vendu. Ni donné. Il y a toujours eu cet écran. Ce clavier. Puis, avec l’évolution technologique, la voice, le touch. (àla fillette, avec tendresse) Tu connaîtras d’autres progrès. Le cerveau sera de plus en plus imité. Que d’observations en marche ! Que d’expérience ! Et sans le recours à la poésie de nos vieux, crois-moi !

— Tu seras mort.

— Il y a un tas de choses que je veux faire avant de mourir…

— Je ne peux rien pour toi.

— Oh ! si, que tu peux !

*

* *

« Le 3 septembre 19.., Pedro Phile fut transféré de la prison de Carabanchel (Madrid) à celle de la Santé (Paname). Il fit un beau voyage. En compagnie de trois policiers en civil dont l’un était barbu et chauve, ce qui inspira à notre hôte un épisode de ses Mémoires de Pompeo en cours. Bob Thingum, de nationalité hispano-américaine, qui avait été le gardien de Phile pendant ces nombreuses années de privations, entra dans la cellule que le criminel avait occupée depuis le début de son incarcération. Il y entra avant la femme de ménage qui devait arriver à sept heures (du matin). Il était six. C’était la bonne clé. Pendant le trajet de la Salle des clés jusqu’à la cellule en question, il avait craint de s’être trompé de clé. Il lui était arrivé deux ou trois fois de tenter d’introduire la mauvaise clé dans le trou de la serrure. Cette fois, la première depuis que Pedro Phile était en partance, Bob eut la satisfaction de constater que la clé ne lui opposait aucune résistance. À moins que ce fût la serrure qui accepta de choir sans autre préliminaire. Et à peine entré dans ce local que son ancien habitant avait maudit avant de se laisser conduire jusqu’à la gare en compagnie d’une escorte rompue à ce genre de tâche, il referma la porte derrière lui. L’odeur était la même. C’était celle du matelas. La bonde du lavabo n’était pas étrangère non plus à cette fragrance commune à tous les détenus. Le syphon émettait en continu des sons difficilement associés à ce qui traversait l’esprit du gardien qui, comme Rita Hayworth, avait du sang espagnol dans les veines et sur les mains, indifféremment une aventure d’été dans un hôtel andalou et bien sûr cette maudite guerre de 98 qui coïncidait étrangement avec toute une génération. Ces pensées occupaient son esprit pourtant à l’affût d’un seul détail qui eût échappé à son opiniâtre vigilance. Puñetas ! lança-t-il en constatant pour la première fois de son existence de larbin pénitentiaire que la serrure n’avait pas de trou de ce côté. Il serra la clé dans sa main déjà humide et chaude. Il ne s’assit pas sur la paillasse. La chaise avait disparu. Instinctivement, il jeta un œil sur l’inventaire fixé au mur : la chaise y figurait, ce qui le rassura. Puis son regard se laissa conduire par les taches et les reliefs de la porte. Puñetas ! répéta-t-il. Et il pensa : moi aussi j’écris des mémoires… les mémoires de pedro phile… j’aurais voulu être journaliste… à el païs ou à el mundo… indifféremment… j’ai la plume et l’imagination… mais je n’ai jamais eu de chance… sauf peut-être d’avoir rencontré pedro phile… des années de fascination que je n’aurais pas vécues si j’étais devenu journaliste… j’ai eu cette chance… ne la laissons pas filer avec le reste… Mais qu’entendait-il par reste ? Certes, on ne peut pas réduire un homme à sa fonction ni même au projet qui rend possible un changement notable de situation. Un gardien de prison qui écrit les mémoires de son détenu préféré. Ça n’a pas de sens. Mais ça suppose que le détenu en question s’est confié à lui et qu’il lui a peut-être même confié la tâche de les écrire, ses mémoires. Bien sûr, quand on sait que Pedro Phile maniait la plume avec un certain bonheur, on se prend à douter que Bob Thingum fut investi de travail d’écriture et de mémoire à la fois. Penchons plutôt pour une initiative personnelle du gardien qui n’avait pas forcément demandé son avis au réclusionnaire. Il n’écrirait d’ailleurs rien là-dessus. Il entrerait plutôt dans le vif du sujet dès la première page. Il en savait assez pour faire confiance à son imagination et surtout à ses capacités de déduction. Puñetas ! s’écria-t-il, car il lui vint soudain à l’esprit que la femme de ménage (48 minutes maintenant) allait effacer taches et reliefs et même s’en prendre à ce qui distinguait nettement l’odeur de Pedro Phile de celles des autres prisonniers. L’angoisse revenait. Il ne pouvait pas espérer devenir le conservateur de ces lieux, au moins le temps d’en finir avec ce sacré bouquin dont dépendait son devenir d’homme parmi les hommes. Il ne commettrait pas le ridicule d’adresser au directeur une demande consistant à lui laisser l’usage de la cellule de Pedro Phile au moins le temps du vaste brouillon qui angoissait déjà son esprit. Il y a des choses qui n’arrivent jamais, se dit-il, et pourtant, si elles arrivaient, le monde ne serait plus le même. Il serra les poings en pensant que c’était la dernière fois qu’il entrait dans « la cellule de Pedro Phile ». Elle ne tarderait pas longtemps à devenir la cellule d’un pauvre type qui n’a pas eu de chance ou qui l’a saisie avec la mauvaise main. Encore 45 minutes avant l’interruption causée par la femme de ménage dont le chariot se distingue de celui de la bibliothèque par le bruit grinçant de ses roulements. Quelques minutes d’attente à soustraire aux 43 minutes qui restaient à mettre à profit avant de filer sans avoir à croiser cette femme bavarde qui avait toujours quelque chose à dire pourvu qu’on prît le temps de l’écouter. La porte était fermée, mais pas à clé. Elle bâillait un peu, sans courant d’air. D’où viendrait cet appel ? se demanda-t-il. Puis la surface (intérieure) de la porte absorba tout son esprit. Pedro Phile n’y avait rien écrit, rien creusé, mais les taches qui la maculaient étaient significatives d’une intense activité masturbatoire. Pedro Phile ne se branlait pas dans son lit. Il ne salissait pas ses draps. Quand l’envie le prenait, il se tenait devant la porte et, après un temps qu’il n’est pas possible de mesurer à la seule observation des taches, il éjaculait et prenait soin de ne pas en mettre par terre, comme si cette perspective relevait du gâchis et que ces prodigalités l’eussent condamné à passer du temps à parfaire sa technique. La femme de ménage allait effacer ces années spermatiques sans se douter des conséquences. Il n’y avait rien à faire pour l’en empêcher. Bob Thingum fit deux choses : il prit plusieurs clichés à l’aide de son Samsung et filma jusqu’à épuisement de la batterie ; ensuite il sortit de sa poche plusieurs tubes stérilisés contenant autant d’écouvillons et il récupéra toutes les traces qui sautaient aux yeux. Il était limité par la capacité de la batterie et par le nombre d’écouvillons qui étaient entrés en rang serré dans la poche de son pantalon. Il regretta d’être pressé par le temps et par les moyens mis en œuvre. Mais il s’appliqua à raisonner autant les prises de vue que les frottages. Il ne connaissait pas les principes qui font que l’échantillonnage est pertinent ou au contraire vain. Il devait se contenter de ce qu’il savait et de ce qu’il possédait. Qui n’est pas condamné d’avance à cette fatalité ? Les uns plus que les autres, certes. À quelle catégorie appartenait-il ? Quel degré de connaissance et de propriété avait-il atteint à force de s’employer à faire le mieux possible ? En moins de dix minutes, l’écran du Samsung s’éclaira d’une alerte. Bob Thingum sortit alors la poignée d’écouvillons enfermés dans leurs tubes garantis par la norme en vigueur. Dix autres minutes furent nécessaires pour épuiser ce maigre stock. Il consulta sa montre. Il était sept heures moins 25, à peu près. Il voulait se souvenir de cet emploi du temps, mais n’avait pas eu la présence d’esprit d’emporter un carnet dans ses bagages. 4 minutes lui coûta cet effort de mémorisation. Puis le temps sembla ralentir. Il se surprit à attendre. Il aurait pu quitter les lieux, disons, pour arrondir maintenant que ça n’a plus aucune importance, à sept heures moins le quart, ce qui lui laissait le temps de filer en douce sans être vu ni importuné par la femme de ménage. Mais quelque chose le retenait. Il ignorait de quoi il pouvait bien s’agir. Il avait pourtant la sensation de disposer d’un esprit clair et dispos. Il prenait le risque de se laisser surprendre par la femme de ménage qui s’étonnerait ou pas de trouver la porte bâillant. La question de la clé se posa alors avec une angoissante insistance. Il devenait évident que si la femme de ménage ne trouvait pas la clé au râtelier, elle décrocherait le téléphone interne pour se renseigner sur la conduite à suivre. Il était donc urgent de sortir de la cellule, de refermer la porte et de remettre la clé à son clou avant que la femme de ménage se pose la question de savoir si elle ne s’est pas trompée d’heure. Mais Bob Thingum venait depuis à peine une minute de renoncer à s’en tirer sans explications. Vous imaginez la suite. »

Paru dans ABC.

*

— On n’en a jamais fini avec ces coupures de journaux, dit Patrice de la Rubanière.

Il referma le classeur et alluma une cigarette. L’autocar allait bon train sur la route des vacances, déserte à cette époque de l’année. Le soleil était levé depuis une heure. La femme et sa fille avaient pris place sur la banquette arrière. Elles ne se parlaient pas. Je les voyais dans le rétroviseur. Je m’étais assis à la place du chauffeur malgré l’interdiction, mais aucune alerte ne me fit lever. L’écran demeurait stable, figé dans une apparition hexadécimale que j’étais bien en peine de comprendre. Papa n’avait pas poussé la leçon jusque dans les arcanes des apparences. Patrice de la Rubanière, l’ai-je dit, referma son classeur sans avoir modifié l’ordre de ses contenus consistant en coupures de journaux et correspondances diverses avec les cabinets d’avocat et les antres des voyantes. Il consumait une cigarette maintenant, le front collé à la vitre qui jouxtait son épaule. Il occupait la place ordinairement destinée à recevoir les fesses du ou de la guide. Le microphone invitait ses lèvres à la confession, mais il résistait à la tentation de tout dire, ce qui arriverait tôt ou tard, car les romans de bon aloi se terminent toujours ainsi.

— À quelle heure on mange ? demanda la fillette.

— Tu mangeras là-bas, dit sa mère sans cesser de voir le paysage immobile.

— J’aurais faim avant !

— Tu feras ce qu’on te dit ! Tu ferais bien de le faire avant qu’on soit arrivé. (ànous) Elle refuse de se préparer… Alors forcément elle aura du mal…

Patrice de la Rubanière saisit le tube qui retenait mon siège et s’approcha ainsi de moi.

— Qui êtes-vous, Pedro Phile ? murmura-t-il.

Cette facilité à s’immiscer dans la vie des gens ! Le volant ne servait à rien. Pas plus que le siège sur lequel j’étais assis ni le manche du levier de vitesse. Que dire des pédales ! Ce poste de conduite relevait du décor. Pourquoi en interdire l’usage au passager ?

— Il est temps d’en parler… continua Patrice de la Rubanière.

— Maintenant elle a envie de faire pipi ! rouspéta la femme.

— Ce n’est pas un pullman !

— Aucun arrêt n’est prévu avant le terminus…

— Je vais faire dans ma culotte !

— Ma foi… roucoula Patrice de la Rubanière.

Il rougit. Je les voyais dans le rétroviseur. Qu’est-ce qu’ils attendaient de moi ? La fillette se mit à aller et venir dans l’allée, se tenant aux poignées prévues à cet effet.

— Nous arriverons bien tôt ou tard, dit sa mère.

— Elle a perdu l’horaire, dit la fillette qui semblait se tordre de douleur.

— Il doit bien y avoir un moyen de prévenir le chauffeur que quelqu’un à une envie de…

— C’est moi, le chauffeur ! exultai-je en manœuvrant le volant sans effet sur la patience de la fillette.

— Si elle rit, elle pisse, dit sa mère. (ajoutant en savante) Je la connais.

— Si tu me savais autant que tu le prétends, grogna la fillette maintenant agrippée avec force à deux poignées se faisant face, nous n’en serions pas là !

— Qui ça, nous… ?

Ces mots avaient quelque peu écorché mes lèvres, comme on dit. Je les humectai. Je sentais mes rides. La racine de mes cheveux entrait dans la douleur. Patrice de la Rubanière m’offrit une de ses cigarettes, mais j’avais mes señoritas, autant que j’en voulais si c’était ça, vouloir, que je désirais le plus au monde. Mon bracelet clignotait vert. Rien sur l’écran. Quand vous devenez fou, vous entendez les gens dire il est fou alors que vous ne l’êtes pas encore tout à fait. Ils n’imaginent pas le temps que ça prend. Comment peut-on vivre à ce point dans l’ignorance de la folie ? Mais je n’entendais pas les gens depuis qu’on m’avait enfermé. Ma personæ se limitait à la compagnie où j’avais mon rôle à jouer. Et je le jouais depuis des années. À force de jouer, on y prend goût et quand vous êtes rôti à point, on vous enserre la cheville dans un bracelet et on vous lâche dans la ville ou la nature. Depuis combien de temps était-elle folle ? Et était-ce encore la fillette que j’avais connue ?

— Je peux me poser les questions à votre place, Pedro… (sirupeux) Ça ne me gêne pas. Pas le moins du monde, croyez-moi.

— Je ne sais même pas si, enfant, j’ai rêvé de conduire des autocars ou des locomotives. Des F1, peut-être. Le monde n’aime pas l’enfance.

— Je ne suis pas là par hasard, continua l’hidalgo de service. Je revenais d’une mission tout aussi délicate. Ça laisse des traces, croyez-moi. (grattantsa barbe du matin) C’est mon travail.

— J’en aurais pas, moi, du boulot, si Pompeo ne m’avait pas demandé d’écrire ses mémoires.

— Les vôtres sont parues chez Planeta…

— (grimaçant) Ce n’était pas les miennes ! De l’invention, monsieur ! Et quelle mystification ! Tout ça à partir d’une porte et de son ADN ! Vous devriez… (perdant mon souffle) Vous devriez avoir honte d’évoquer cette circonstance devant… une enfant… qui…

— A envie de faire pipi !

Les mots qu’il fallait prononcer. L’autocar stoppa, non sans avoir manœuvré en marge de la route. La poussière, une fois la porte ouverte, envahit l’intérieur de l’autocar. La fillette sortit en toussant.

Sa mère (affolée) — Ne tousse pas quand tu as envie de faire pipi ! Tu sais bien ce qui est arrivé la dernière fois… sans papa pour nous critiquer…

Moi (suffoqué) — Mais je ne vous critique pas !

En même temps, je prenais Patrice de la Rubanière à témoin. Il opina, sans conviction toutefois, ce qui me propulsa hors de mon siège. Je collai mon nez contre le sien. Il recula, mais le dossier l’empêcha d’aller plus loin de la tête. Mes mains cherchaient les siennes, sans les trouver, à croire qu’il pensait esquiver ma conversation de cette manière. La poussière modifia sensiblement nos postures respectives. Plus loin, la fillette toussotait. Elle cherchait une ombre. Il n’y avait pas d’arbres dans ces parages. Mais plus loin, à l’approche du lit d’une rivière à sec, des agaves projetaient leurs ombres sur la terre caillouteuse.

— Reprenez le volant, me dit l’hidalgo en desserrant son étreinte.

— Reprendre le volant ? m’étonnai-je.

— Qu’est-ce que vous manigancez, tous les deux ? (voix de la mère que la poussière encercle)

— Mais rien, voyons ! Nous serons à l’heure.

— Pas si elle tarde autant à trouver l’ombre qui convient à sa pudeur.

— Le système des voyages est programmé pour refaire les calculs en temps réel. (voixde l’écran)

— Vous ne vous battez plus ?

La mère tentait de s’interposer entre nos regards et l’agave choisie.

— Ne te pique pas !

¿Y a tí que te pica ?

— Éloignons-nous, dit Patrice de la Rubanière.

— L’autocar partira sans nous… Votre intervention inattendue doit-elle m’interdire d’atteindre le terminus… en compagnie de ces deux…

— Suivez-moi !

Je le suivis. Nous prîmes la direction opposée au río seco. Nous atteignîmes une rangée de cañas où chantaient des oiseaux. Impossible de mémoriser leur chant ni de les voir chanter. Bonne terre pour les papas. Nous entrâmes dans la roselière. Les oiseaux se turent mais ne s’envolèrent pas. Je reconnaîtrai ces battements d’ailes au milieu de mille autres. Patrice de la Rubanière frotta une allumette contre la semelle de sa chaussure. Elle s’embrasa aussitôt et la cire s’enflamma. J’avais déjà une señorita au bec.

— Voilà, dit-il : vous n’êtes pas obligé d’y aller.

— Kisékidiça ?

— Ne suis-je pas votre agent de probation ?

— (amer) Je croyais que vous vous contentiez de lire mes mémoires écrites par un faussaire !

— Vous pouvez encore (italiques du soulignement vocal) reculer… (enfin clair) Elles n’ont pas forcément besoin de vous…

— L’itinéraire est imposé par la direction de l’établissement ! Je ne peux pas en changer comme bon me semble. Ce foutu bracelet m’immobiliserait au sol sans hadaka-jime. Et je ne vous parle pas de la suite ! Des conséquences inévitables à payer chèrement en vase clos. (secouant mes mains en signe de désapprobation) Non, non ! Je ferais exactement ce qui est écrit. (à genoux dans la poussière) Vous n’avez pas la connaissance de la douleur que j’ai acquise au fil du temps passé à méditer sur celle que j’ai infligée à la poupée…

— Vous persistez à l’appeler « poupée ». Elle a un nom, pourtant…

— Tout le monde en a un. Sinon on n’y comprendrait plus rien. (sarcastique) Vous prétendez refaire l’histoire ? Ça se saurait si c’était possible, non… ? Yo soy que soy. Reprenons la route comme si elle n’avait pas eu envie de faire pipi.

— C’est possible ?

Le moteur toussait lui aussi. Des tourbillons de poussière traversait la rivière.

— Vous êtes déjà venu ici ? demandai-je à l’hidalgo. Vous agissez comme si vous connaissiez les lieux. L’arrêt-pipi avant le terminus. Ensuite on attend d’arriver. J’ai hâte de savoir ce qui va se passer maintenant.

Qui l’a su avant vous, Arthur ?

Je ne sais pas s’il m’a posé cette question, mais on est reparti avec un peu plus de poussière dans les yeux.

*

La voilà, la bâtisse !

*

* *

— Ça ne s’est pas passé comme ça !

— Alors dites-moi ce qui vous vient à l’esprit en ce moment…

— Ce matin, je me réveille (jusque-là rien d’original) et j’écris : ce que je veux écrire, ça relève de la science ; mais ce que je peux écrire, monsieur, c’est de la poésie.

— Vous avez écrit ça… ? Qui ne l’a pas écrit avant vous… ? (se recale dans son fauteuil) Je peux en dire autant : mais je mettrai dire à la place d’écrire. (un temps de réflexion ; cherche le cigare égaré dans un vaste cendrier de cristal) N’importe quel verbe conviendra, au fond… La force de l’aphorisme ! Plus proche du on-dit que de la citation… Continuez.

— Vous m’avez coupé. (crispé) Ah oui ! Le matin…

— (mimant sans être vu) Le matin…

— J’étais seul dans mon lit et je pensais à cette histoire.

— Vous n’en êtes pas l’auteur…

— Vous faites bien de le rappeler…

fonduau noir, le noir :

Mais je sais ce qu’il s’est passé.

l’autrese tend :

Des fois on sait… après coup. D’autres fois…

grattaged’une allumette sous la lampe :

Des milliers de fois que je l’ai revue cette scène…

acceptele cigare déjà humide :

Je peux vous parler pendant des heures de ces variations… Vous aimez les variations… ? Elles me rendent marteau. J’aime pas le jazz. Pas dans ces conditions d’enfermement.

— Vous n’êtes pas enfermé ! Garde à vue… Et encore… Pas tout à fait… Continuez.

— Le type dont je vous parle entre dans la chambre. Il y a quelqu’un de couché dans le lit. C’est un hôpital. Il n’apporte pas de fleurs, rien. Il referme la porte derrière lui et y colle son oreille pendant un bon moment. Vous savez pourquoi maintenant, mais à ce moment-là, vous êtes paralysé par une dose quasi létale de colocaïne-curare qu’il vous a injectée dans le dos en plein poumon. Impossible d’alerter le service. Vous ne pouvez même pas cligner des yeux. La douleur s’installe. Dessication qui annonce la seconde de cécité avant la mort. Enfin… j’imagine. (dans un spasme) Il y a toujours un type qui entre en catimini dans cette chambre d’hôpital. Le type qui est couché le connaît, car il salue, ni inquiet ni joyeux, presque mort, car c’est ce qui va lui arriver et il peut le penser. Il en est là quand moi-même, quelque part dans le réseau, tente de crier. Mais l’écran qui me livre à cette réalité particulière (admettez qu’elle n’est pas sans particularité) me fascine comme je ne veux pas. Vous comprenez la situation ? Ce type n’est qu’un assassin. Il se fait appeler Pedro Phile, mais la Presse ne va pas tarder à savoir (et à diffuser) qu’il se nomme en réalité Julien… Arrrgh ! J’en savais déjà trop ! Akynésie totale. Mais je peux encore respirer. Je sais que je peux mourir, mais je ne le veux pas ! Qui le veut s’il n’est pas vaincu par l’angoisse ? (attente) Mon cerveau hésitait entre donner un sens à ce que je voyais sur l’écran (je suis infirmier de nuit) et ce qui me revenait de l’enfance et de ses lieux improbables maintenant. (souffrant) Vous ne pouvez pas savoir ! (soubresaut) Qu’est-ce que vous m’avez injecté ? Quel est le nom philosophique de cet antidote inconnu du grand public ? (sedétend sous l’effet d’une différence de potentiel calculée par le système en question ici) Je continue, n’est-ce pas ? / Le type entre dans la chambre de celui qui va mourir. Je voulais ! Mais je ne pouvais pas ! Vous connaissez Alfred Tulipe ? Non, n’est-ce pas ? Jamais entendu parler. Vous n’avez pas lu Hypocrisies de Patrice de la Rubanière. Dans ce roman d’un genre nouveau, l’auteur commence par entrer dans la chambre avec le personnage de l’assassin qui a peut-être déjà tué. Vous ne pouvez pas le savoir car vous n’en êtes qu’à la première page. J’imagine ce qui se serait passé si j’avais pu entrer dans la chambre au lieu de me paralyser devant mon écran. Mais rien n’est aussi simple… L’auteur d’Hypocrisies entre mais n’agit pas. Et non seulement il n’agit pas, mais il laisse au lecteur le soin d’assister au meurtre lui-même. Et pour compliquer encore le jeu, c’est l’assassin qui raconte. Or, et c’est une sacrée différence de potentiel (reconnaissez-le), je ne suis pas l’assassin. Je ne PEUX pas l’être ! Même si je le VEUX ! (frissonnant, paupières battantes) Mes derniers mots… Voilà ce je que je tente d’imiter devant vous. Aaaargh ! Et l’autre con qui prétend aimer la majesté des souffrances humaines ! (passons) Film-colocaïne-curare. « Dans toutes les salles. Projection gratuite en drive-in à condition d’amener les enfants. » Vous avez entendu ça ? Le type entre dans la chambre avec l’intention de tuer celui qui est destiné à mourir demain. Il le tue aujourd’hui. Un jour de différence de potentiel. Qui a conseillé aux enfants d’analyser ce spectacle avec les moyens des couleurs ? (barbouillé) Ya plus d’pédagogie, mon bon monsieur ! On a beau vouloir quand on est parent… On a beau aimer quand on peut… (rageur) Je m’en voulais de pas pouvoir bouger le petit doigt. Ou autre chose. Dans ce genre de situation on est prêt à bouger n’importe quoi pourvu que ça bouge. Mais de ce côté de l’écran, rien ne bougeait, comme à Venise. Seul l’écran était animé comme peut l’être une chambre d’hôpital quand l’assassin entre exactement comme il a voulu entrer. Il n’a pas d’arme sur lui. Sa seringue est vide… Vous savez pourquoi. (étendantses bras, touchant presque son interlocuteur) Il se servira d’un coussin, le même qui servit dans son enfance pour participer au bordel nécessaire d’une nuit de rébellion. (bat des ailes, souriant bêtement — l’auteur semble avoir écrit béatement — puis dans les feux de la rampe) Pedro Phile n’est entré dans la chambre où agonise déjà Arthur Pompeo que pour le tuer « avant que ça n’arrive » (citation). De même Julien Magloire assassina Alfred Tulipe dans les mêmes conditions hospitalières, mais alors Patrice de la Rubanière n’était pas sous l’emprise de la colocaïne-curare. Il n’écrivait pas le scénario du film-colocura. Et je n’avais pas la possibilité, étant paralysé des pieds à la tête, de témoigner de quelque manière que ce soit devant l’insistance de la hiérarchie qui fait de moi ce que je suis, que je le veuille ou non ! (se détendant de nouveau) Vous en savez maintenant autant que moi… Faites de moi ce que vous voulez et j’agirai comme je peux. La paralysie a laissé des traces. Pas facile de les repérer dans cette complexité d’intentions et de volontés. (sarcastique) Vous aimez les señoritas ?

 

Voix off — À cette époque, j’étais le seul correspondant du seul trou du cul du monde dont personne n’avait jamais entendu parler. J’arrivais toujours seul. Je descendais de l’autocar dédié et je me sentais toujours seul. Les gens du coin l’appelaient la Bâtisse parce que c’en était une et que ça ne ressemblait pas à une cathédrale, fût-elle de prose. « Tu prends des notes. Tu n’écris rien. Tu ne laisses pas de traces. C’est moi qui décide. Voilà le billet pour l’autocar et de quoi te payer un repas. Ça te dit, une poignée de señoritas… ?

— J’ai pas d’aloufes…

— V’là l’briquet aux armes de la Compagnie. Fais-en un bon usage. (soucieux) Des fois les gens ne supportent pas la fumée et c’est pas toujours écrit qu’il est interdit de fumer…

— C’est au chauffeur qu’il est interdit de parler…

— Ya pas d’chauffeur ! Mais il est interdit de s’asseoir à sa place. Le tableau de bord est équipé d’un écran capable de synthétiser les apparences. (souriantbéatement) Des fois papa apparaissait… je me souviens… mais c’était uniquement pour m’engueuler parce que j’avais touché à mon zizi comme font les filles. (péremptoire) Méfiez-vous du père, Bob ! »

Je suis parti comme j’étais venu. Pas un chat à la gare. L’autocar attendait, moteur coupé. J’aime pas voyager seul. Ça me rend vulnérable. Après, je sais plus ce que j’écris. J’en avais mal aux tripes. J’avais des idées dans la tête et je les ai notées. Ça peut toujours servir, je me suis dit, même si c’est hors sujet. Qu’est-ce qu’on va pas imaginer quand on voyage seul ! 80 sièges vides. Et pas de chauffeur. Interdit de lui parler, mais il n’était plus là pour vous infliger une amende. Le siège datait de l’époque où il y en avait un. Interdit d’y poser les fesses sous peine de le regretter avant d’arriver au terminus. J’en avais la langue sèche. J’ai gravi trois marches, l’écran s’alluma, clignota puis s’éteignit. J’avais pas besoin de sortir mon billet. Il émettait en permanence les signaux que le système attend de vous. Je me suis dirigé sans hésitation vers la banquette arrière. Il y avait des traces de lutte. Je me suis assis quand même. Le passé n’est pas le futur. J’arrêtais pas de me le répéter. « Et si jamais le futur est votre passé, alors demandez notre brochure publicitaire ! » Personne ! Ça file l’angoisse, surtout que le terminus, c’est pas la porte à côté… Vous m’entendez… ? (un doigt sur le nombril) On est arrivé à l’heure presque pile… euh… l’autocar et moi. Je descends. « Demandez toujours notre brochure publicitaire avant de vous mettre dans la merde. » Personne autour du panneau qui indique clairement que l’endroit ne peut pas vous mener plus loin que ce que vous ressentez sous l’angoisse. L’angoisse-chape-curare sans la fragrance verte de la colocaïne. Vous ne savez pas ce que c’est tant que vous n’avez pas vécu ce qui n’est plus de l’attente. Vous passez de l’expectative à l’action sans transition. On ne vous a même pas prévenu.

— C’est la première fois… ?

— C’est le Figaro qui m’envoie…

— Vous êtes attendu, monsieur Thingum. (soulevant le combiné « à l’ancienne ») Le journaliste est arrivé. Oui, oui, le Figaro. Il sait que Pedro Phile est dans les murs. Il veut voir ça de près… je cite. (nerveuse) Vous avez bien noté que c’est une citation… Je ne veux pas avoir d’ennui… Oui, oui, tout est… possible. (clic) Monsieur Phile vous attend dans la salle des pas perdus. (attendant, la main sur le comptoir, d’autres traces) Vous n’avez rien pour moi… ?

— (inquiet) Je… J’ignorais… On ne m’a pas prévenu à la Rédaction… Je… (honteux) je suis nouveau dans le métier… La prochaine fois…

— (claire) Il n’y aura pas de prochaine fois.

*

(cettefois, dans l’autocar dit de retour)

— Le type avait oublié son briquet… Celui aux armes de la Compagnie… Je voyageais avec Pedro Phile et la mère de la fillette. Ils revenaient sans elle… Je n’étais pas entré dans la Bâtisse. Ils avaient franchi le seuil tous les trois en même temps. Un gardien avait vérifié la validité du bracelet que Pedro Phile portait à la cheville droite. On le sentait nerveux, à cette distance : je m’étais assis sous un parasol et j’attendais le barman. Le gardien se montrait méticuleux. Il vérifia plusieurs fois. Pedro Phile commençait à s’inquiéter. La femme s’impatientait sans retenue. La fillette s’accrochait à sa robe d’été. Je me souviens que c’était l’été et que je n’avais rien à faire ni là ni après. Bob Thingum est arrivé comme s’il sortait de nulle part. Il m’a reconnu mais ne s’est pas invité à ma table. Il est allé directement vers l’entrée de la Bâtisse alors même que Pedro Phile attendait toujours qu’on le laisse entrer avec la femme et la fillette. Le Système de Vérification des Permissions de Sortie prenait son temps. Ou c’était le gardien qui ne connaissait pas la procédure. Bob Thingum avait les mains dans les poches, comme s’il s’apprêtait à en sortir de quoi noter. Il n’a pas attiré l’attention. À part Pedro Phile qui s’est retourné à cause de l’odeur du señorita. Il en avait peut-être envie. Mais c’était interdit à l’intérieur. Je ne savais même pas s’il avait vraiment envie d’entrer dans ce qui allait devenir l’enfer de Jenny. C’est ainsi qu’elle s’appelait, la fillette. Vous le saviez déjà… Preuve que vous suivez. Je m’étais montré moins perspicace que vous. Je ne savais rien. J’aurais pu savoir. J’avais suivi mon instinct depuis le jour où je les ai tous laissé tomber. Je ne vous dis pas combien de temps ça m’a pris pour en arriver là, au seuil de ce roman impossible à écrire. J’en avais oublié que j’étais moi aussi capable de désirer. Et le barman se laissait désirer… Enfin ils sont entrés et j’ai su que je ne connaîtrais jamais la fin de cette histoire. Sauf si Bob Thingum revenait avec des preuves. Mais c’était un débutant. La chance ne me souriait plus. Je le savais depuis que je les avais quittés. Combien de temps j’allais attendre avant que tout le monde remonte dans l’autocar pour retourner chez soi, Pedro Phile dans sa prison dorée, la femme dans son appartement, mais cette fois sans sa fille, Bob Thingum dans son Figaro et moi chez mes parents. Seule Jenny ne revenait pas. Je n’arrêtais pas de me le répéter : elle ne reviendrait jamais. Mais à ce moment-là, sous le parasol, sans barman ni rien d’autre pour amuser mes neurones, je ne savais rien de ce qui allait se passer sans moi. Le couple, si c’en était un, irait s’asseoir sur la banquette arrière, le dos au parebrise où le paysage s’éloigne. Bob Thingum éviterait ma proximité, sauf pour me demander du feu. Il craignait trop que je finisse par en savoir plus que lui. Les débutants se méfient toujours des vieux mathurins. Ils peuvent ce que la mer ne veut plus. Marre des voyages ! Vous m’écoutez… ? Je peux changer de place si je vous importune… Des années sans parler à quelqu’un qui m’écoute… Voilà à quoi vous condamne la pratique de l’écriture. Bob Thingum l’ignorait. Il n’écrirait peut-être jamais. Il serait d’ores et déjà limité à « prendre des notes ». Je ne pouvais tout de même pas en parler avec lui. J’avais à peine pris des nouvelles de Jenny. Il avait dit :

— Je reviendrai pour en savoir plus. Il se passera des choses entretemps. Je m’y connais.

Et j’avais dit :

— La réalité est cubiste. (un temps) Vous me suivez… ? Les projections de x prises de vues sur le même écran qui réduit les perspectives. À la fin (vous verrez que ça arrivera) un pisse-copie en produira le texte dit de A à Z.

— (pas inquiet pour son avenir) Ça sera peut-être moi !

— Je ne vous le souhaite pas. (le voyant triturer son petit cigare vierge) J’ai constaté en même temps que vous que votre briquet est vide. J’ai des aloufes, si ça peut vous être utile…

— Vous en voulez un… ? J’en ai de reste. (puis) Qu’est-ce qu’un écrivain de votre réputation est venu faire ici ? (nousn’avions pas encore démarré)

— Je me suis contenté de prendre le train en marche…

— Faudra que j’essaie…

— (à voix basse) A-t-elle pleuré… ? C’était… Aaaargh ! comme si on l’abandonnait…

— Qui ça, « on » ? Je ne suis pas de la famille, moi. Ça les regardait, pas moi. Ni vous d’ailleurs. Je me suis tenu à l’écart. J’ai vu la succession des scènes de loin. J’étais en manque de transitions, si vous voyez ce que je veux dire…

— Et elle… ? Ses pleurs…

— Elle a suivi une grosse dondon en tablier blanc sans se retourner alors qu’ils lui faisaient des signes de la main. Je ne pouvais la voir que de dos, s’éloignant, puis bifurquant. Ils sont restés un bon moment à attendre qu’il se passe quelque chose… Je ne sais pas, moi…

— Quelque chose d’autre…

— Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que j’avais l’autorisation de m’entretenir avec elle. D’ailleurs, l’infirmière (je suppose que c’en était une) l’amenait directement dans la pièce prévue à cet effet. Je n’ai pas suivi tout de suite. J’ai attendu qu’ils sortent. J’ai bien vu qu’ils sont allés vous rejoindre sous le parasol.

— Le barman était arrivé…

— La fille de la réception m’a fait un signe et j’ai pris l’ascenseur. J’avais le cœur en vrac. Un long couloir. S’il n’avait pas été aussi long, j’aurais hésité. Je ralentissais au fur et à mesure que les numéros de portes m’indiquaient que je n’étais pas loin. Et en effet, la grosse infirmière et la petite Jenny m’attendaient à proximité d’un paillasson. La porte était ouverte.

— Vous ne serez pas dérangés, m’affirma la nounou.

— Mais vous saviez que vous étiez filmés…

— Je me concentrais : qu’est-ce que le Boss voulait savoir ? (grognant) D’abord, qui était-il ? Je le connaissais à peine. Je débute dans le métier. Je ne vous apprends rien. J’ai demandé si je pouvais fermer la porte, « histoire d’être tranquilles ». La grosse (je n’ai pas dit « la gosse » / rectifiez par effacement définitif / je me méfie des poubelles) me rassura : elle ferait le piquet, comme devant les chiottes. On était seul, Jenny et moi.

— Sauf (j’y insiste) que vous étiez filmés…

— Je me suis dit : que savent-ils que je ne sais pas ? Et j’ai cligné de l’œil droit, ce que Jenny a traduit : nous ne sommes pas seuls. Si j’approchais mes lèvres déjà humides de son oreille, ils interviendraient dans le cadre de la protection de l’enfance. La question était : dans quelle langue poursuivre cet entretien ? Elle ne comprenait pas la mienne : le kinoro. Et j’ignorais jusqu’au nom de la sienne. Au bout de dix minutes, la grrrrrrosse a ouvert la porte pour demander pourquoi on ne parlait pas. J’ai dit :

— Je ferais bien de revenir un autre jour…

— Elle sera sous perfusion, dit la grosse. Ce sera pire…

— Je peux pas revenir au Figaro sans au moins une note !

— N’y retournez pas…

— Et c’est ce que vous allez faire, pas vrai, Bob ?

— Moi j’y retourne, fit Pedro Phile du fond de l’autocar.

Il ajouta :

— J’ai un tas de choses à faire avant d’être complètement libéré !

La femme, qui reposait sa tête sur l’épaule du prisonnier en permission, répéta plusieurs fois « libéré » ou… libérée, je ne sais plus.


 

III

 

Arthur Pompeo était mort depuis longtemps lorsque Arthur Flegenheimer sortit de prison après 28 longues, très longues années d’une incarcération qui l’avait d’abord rendu fou de rage, car il prétendait être innocent du crime qui l’avait condamné à perpette, puis fou, alors qu’une période de relatif bonheur avait succédé à la fureur d’avoir été enfermé à vie injustement. Ce fut durant ces quelques années, une paille comparé à ce qui lui restait à tirer, que Pompeo lui confia la lourde tâche de rédiger ses mémoires. Hélas, la conjonction d’une pandémie (aujourd’hui oubliée) et d’une maladie incurable ne permit pas à Arthur Pompeo de livrer à son écrivain toute la matière mémorielle qui bouillait dans son cerveau de gardien. La thèse de l’assassinat de Pompeo par Flegenheimer ne fut pas retenue par la Chambre, mais divers rapports circonstanciés supposent que cette nouvelle procédure fut la cause de l’enfermement cérébral qui succéda à l’enfermement pur et simple. Certes.

Mais Arthur Flegenheimer n’était pas complètement fou. Il avait ses moments de parfaite lucidité comme le constataient les mêmes rapports. On le libéra alors qu’il entrait dans la vieillesse et que, comme tout citoyen, il avait droit à un minimum de revenu dans l’attente de la seconde fatale. Il craignait l’agonie qu’il considérait comme inévitablement longue et douloureuse, dernière étape du châtiment après une période de relative tranquillité dont il prévoyait qu’elle serait le reflet exact de ce qu’il avait connu de semblable lors de sa relation littéraire avec Arthur Pompeo.

Il visita son nouvel appartement, sis au sein d’un ghetto aux senteurs africaines, fit coucou à la charité qui prétendait ne pas le laisser se morfondre dans la solitude et acheta un billet d’autocar qui devait le mener sur la route de ce qui serait sans doute son dernier pèlerinage. Il avait déjà fait ce voyage pendant son incarcération. Jenny, encore enfant, avait fini par devenir folle et, en accord avec sa mère, elle fut enfermée dans un établissement de soins. Flegenheimer, que Patrice de la Rubanière, biographe à la mode, spécialisé dans les cas extrêmes, avait appelé « Pedro Phile » pour bien se faire comprendre de ses lecteurs, avait accompagné sa fille, sans un mot, tandis que sa mère, qui jouissait d’une nouvelle existence, luttait bruyamment contre le silence rythmé par les cognements du diesel sur lequel ils étaient assis car ils occupaient la banquette arrière et tournaient le dos au paysage en fuite. Que disait Jenny, elle qui savait tout, qui en savait plus long que ce que l’instruction lui avait arraché à force de harcèlement ? Son témoignage avait scellé le sort de son papa. Ils se revoyaient, ce jour-là, dans l’autocar, alors qu’ils n’avaient plus eu l’occasion, depuis le dernier jour d’Assises, de confronter leurs visions, l’une accusant son papa, et le papa horrifié par ce témoignage que diverses preuves scientifiques corroboraient sans l’ombre d’un doute. « Mais enfin, Flegenheimer ! Avouez ! Qu’on en finisse ! » Mais Arthur Flegenheimer n’avait pas violé, assassiné et coupé en morceaux la copine de sa propre fille, une poupée « comme on n’en fait plus » reconnut-il derrière le masque couperosé qu’il opposait à la salle. Patrice de la Rubanière était dans la salle. Pas par hasard. Il suivait l’affaire depuis son commencement quelque part sur une plage infinie de l’Espagne andalouse. Il avait son idée. Il savait qu’il n’en démordrait pas. Il y avait du chien en lui. Et Jenny, du haut de ses dix ans, l’avait vivement impressionné. Il savait qu’il était condamné à écrire non pas l’histoire d’Arthur Flegenheimer, Juif ordinaire, mais celle de Jenny, enfant de son époque. Il était venu pour ça. Il prenait ses notes en sténo, ce qui avait éberlué son voisin de siège et initié une conversation sans rapport avec ce qui se jouait sur la scène des Assises. Cette double sollicitation fut la cause principale du manque de consistance de son récit, comme le lui reprocha son rédacteur en chef. L’article paru dans un hebdomadaire à sensation avait été entièrement révisé, mais cette écriture à deux faces (l’histoire de Jenny et la question de la sténographie) avait compliqué la lecture et son signataire obligé perdit son statut de vedette au sein de la rédaction. Depuis, il écrivait des romans, sans succès. Passons.

Terminus. C’était encore écrit sur le même panneau aujourd’hui passablement décoloré. « Tout le monde descend », mais Arthur Flegenheimer descendit seul. Personne ne le précéda, personne ne le suivit et, comme aurait dit Patrice de la Rubanière lui-même, une fois qu’il eut mis ses pieds à terre, l’autocar demeura obstinément vide. Où était passé le chauffeur ?

Arthur s’installa sous un parasol et attendit. Un vieillard assis sur une murette lui confirma que le barman n’était pas arrivé. Il ne tarderait pas. C’était un type ponctuel et qui aimait son métier. Comment peut-on aimer un métier ? se dit Arthur qui n’ouvrit pas la bouche. Il n’en avait exercé aucun. Quelle chance c’eût été s’il n’avait pas passé l’essentiel de son existence en prison ? Cet enfermement changeait même le sens de ce qu’il pensait des métiers et de leurs gens. On vous enferme, pour une bonne ou une mauvaise raison, et tout ce que vous savez de l’existence perd en sens et en principe. Arthur ouvrit sa boîte de cigares. Il n’avait pas d’allumettes. Le vieux en avait-il ? Même si ce simple fait devait lui coûter un exemplaire. Le vieux sortit sa pipe. Sa poche fumait. Il était distrait depuis quelque temps. Il tapota sa poche qui expira une dernière volute. Puis Arthur plongea l’extrémité de son cigare dans le foyer incandescent. Ils renversèrent ensemble leur tête, les yeux perdus dans le ciel naissant. Arthur avait voyagé toute la nuit. Puis le barman arriva et Arthur invita le vieux à partager un petit noir encore bouillant dans sa cafetière inoxydable. Le vieux refusa poliment. Le feu, oui, dit-il obscurément, mais le café, non.

Enfin, le soleil illumina les rouges déjà intenses des eucalyptus. On pouvait voir la mer scintiller comme un bijou précieux. Quelques poupées nues traversaient le désert. La mer montait. On entendait ses grondements dans les rochers. Qu’est-ce que je fous ici ? pensa Arthur. Jenny était déjà morte. On ne le laisserait pas entrer. Il s’était écoulé tant d’années depuis. Le personnel avait été renouvelé. Et puis il n’avait connu personne assez intimement pour renouer avec ce passé. On l’arrêterait devant la porte. Il se souvenait de la porte, du guichet et du visage qui parlait derrière l’hygiaphone. Comme si c’était hier. Mais ça pouvait être demain de la même manière. En aucun cas aujourd’hui. Le café, le cigare… il ne manquait plus qu’une copita. Et la mort.

Pourtant, Arthur se leva, salua à la fois le barman et le vieux, et se dirigea vers la rue qui fumait déjà dans le sable. Il connaissait le chemin. À qui parlerait-il ? Pouvait-il décliner son identité sans prendre le risque d’un refus ? Il ne manquerait plus qu’un refus ! Rien de tel pour réduire le désir à son enfance. On ne va jamais loin de cette façon. Et il avait passé 28 ans à attendre, attendre ce qui ne pouvait pas arriver de toute façon. Il jeta le cigare dans la broussaille poussiéreuse. Il n’avait pas d’allumettes. Il passa devant des vitrines. Un tourniquet le suivit pendant un bon moment puis s’immobilisa, le vent entrechoquant ses ballons et ses bouées multicolores. Il fallait quitter le quartier touristique et presque sortir de la ville. Je me souviens : Jenny avait parlé sans être interrompue ni par sa mère ni par son papa. De quoi parlait-elle ? Je ne m’en souviens pas.

La « Bâtisse », comme l’appelaient ses habitants, se dressait littéralement, ithyphallique et peut-être même obscène. Arthur se dissimula derrière un oranger, mais sans ostentation, car il craignait les questions. Mais s’adresse-t-on à un étranger qui a l’air de savoir où il va et ce qu’il veut ? Il n’avait pas d’allumettes et personne, passant, ne donnait des signes d’addiction. Il voyait mal la porte, pour cause de myopie. La lumière encore rasante y projetait les érections des eucalyptus. D’où venait cette brise ? Son cou en raffolait. Il mordit le cigare sans le sectionner et aspira cette saveur familière. Sa langue aimait cette sensation. Il s’en emplit les poumons. Ils ne me laisseront pas entrer… Je vois ça d’ici… Qui êtes-vous… ? Mais monsieur cela ne vous autorise pas à investir les lieux… ! Non, nous n’avons pas de Jenny Flegenheimer dans nos murs… Je pense que vous vous trompez d’endroit… Et si vous ne vous trompez pas, comment voulez-vous que nous nous connections ensemble à ce passé qui ne me concerne pas… Reculez !... Non, non !... La photo ne me dit rien… Il s’est passé tant de choses avant, pendant et après… Je ne peux pas me souvenir de tout… Je fais mon travail quotidien… Avec fidélité… Voire même avec générosité… Comment pouvez-vous douter de mon honnêteté… ? Je vous prie, monsieur, de retourner dehors !... Je ne sais d’ailleurs pas comment vous êtes entré… Le gardien se relevant : il m’a frappé au visage… Je saigne… Je n’ai pas pu l’empêcher… Mais au nom du ciel qui est-il ?... Ne le laissez pas s’échapper… Il est dangereux… (haletant) Il a frappé notre gardien… qui saigne… Non, sa tête ne me dit rien… Je lui ai dit que nous n’avons pas de Jenny Flegenheimer… Vous pensez si j’ai consulté le fichier !... Bien sûr que je l’ai consulté !... Je ne fais jamais rien sans l’avoir…

— J’écris Terminus

— Je te laisse travailler. Je repasserai plus tard. En fin d’après-midi.

— Je te parlerai de Terminus.

— Rien ne presse.

Il n’y a rien de plus triste qu’une existence qui s’achève alors qu’elle n’a pas eu lieu, pensa-t-il. Si encore j’avais éprouvé ce plaisir. Mais je suis innocent. J’ai payé à la place d’un autre. Ou bien de plusieurs autres.

— Rapporte-moi des aloufes, s’il te plaît. J’ai de quoi fumer, mais rien pour…

— Je ne suis pas sûr de passer ce soir… Terminus, dis-tu ? Tu ne trouves pas bizarre de rencontrer ce mot à l’entrée d’un bouquin ? À la fin, cela se conçoit… mais au début, alors qu’on n’a pas idée de…

Ou alors, poursuivit Bob Thingum qui était reçu par son rédacteur en chef, il est allé directement de la prison à son appartement où l’attendait une personne généreuse prête à l’aider à faire face à tous les aspects de la vie contemporaine. Il était décidé à ne plus sortir sans une bonne raison et après avoir épuisé les arguments contraires. Ici, la fenêtre s’ouvrait à hauteur d’homme. Il vit d’abord les enfants, puis les voitures, et les reflets de quelques rares vitrines. Une fois de plus, il n’avait pas choisi le lieu. Et il ne se trouvait pas par hasard. On n’en dira jamais assez sur le lieu et trop sur ce qui s’y passe.

 

Fin

 

 

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