Retour à la RALM RALM no 102 - Catalogue du sériographe de Pascal Leray [Ecrire à Pascal Leray]
Chantier n°19 - Narratologie
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 Article publié le 19 septembre 2017.

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Années 2012-2014


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Nouvelles expériences électro-acoustiques – Lancement de la série gore – Ek Naon et les limaces sérielles – Séquelles et publication du Projectionniste


WEBOGRAPHIE

Série gore : huit récits complets en téléchargement
A heavy sequenza, audio
Métapli = métaphore du repli = hier fut jour de potence pour Ek Naon, audio


BIBLIOGRAPHIE

* Le projectionniste ou la vengeance du mouton métallique
(récit) - Le chasseur abstrait éditeur, coll. « L’imaginable »,
2013

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DICTIONNAIRE CRITIQUE

Cognac *** Diderot (Denis -) *** Esthétique *** Généralisation *** Lenteur *** Littérature sérielle *** Mal foutu *** Robinet *** Sang (le) *** Temps cyclique


SEQUENCE OU SERIE GORE

Où commence, ou finit donc le genre gore ? Si l’on s’en tient à la merveilleuse collection de chez Fleuve noir qui a produit une centaine de petits volumes parfois médiocres, d’autres fois sublimes, souvent charmants et quelquefois écoeurants aussi (mais comment pourrait-il en être autrement), le périmètre de ce registre est assez vaste : une fois extrait l’amas d’organes qui jonchent le sol de la narration, il reste le thriller. Enrichi de soucoupes volantes et de monstres impossibles à mentaliser, il se fait science-fiction. Interrogez un de ces paysans anthropophages dont le Maine (aux USA) est peuplé (ils sont principalement consommateurs de jeunes étudiants écervelés), vous toucherez, de façon certes inattendue, le roman sentimental. C’est dire que le "genre gore", qui ne méconnaît rien de l’écartèlement, est susceptible d’être tiré par quatre chevaux aveugles aux quatre points cardinaux de l’esprit.

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La série gore relève-t-elle de cette catégorie pour autant ? C’est difficile à dire et je ne saurais moi-même me prononcer. Le caractère gore de certains des fascicules qui composent la série peut paraître assez diffus. Rappelons peut-être les composantes de la série :

- Bourreau de Merzin (2011)
- Les sous-sols de la réalités (2011)
- Soleil artificiel (Aigreurs d’un mois de mai plutôt maussade, 2012)
- Se dissoudre dans l’air du temps (2012)
- Les zombies d’Heliatkal suivi de La coiffeuse de l’horreur et de Cannibal Teachers (nouvelles, 2012)
- Le lèvement du corps (2012)
- Dans l’odeur des néons suivi de L’enfer inférieur, théâtre abstrait (2012)
- Le projectionniste ou la vengeance du mouton métallique (2012)
- Carnet de Keanu et autres séquelles (2013)
- Les limaces de l’effroi ou le crépuscule d’Ek Naon (2013)

On peut contester qu’il y ait là des récits de "genre gore", peut-être. Je tiens, pour ma part, qu’il y a un "registre gore" plutôt qu’un genre, notion qui a le double défaut d’être à la fois péniblement statique et terriblement amorphe, en dépit de travaux très savants sur la question (on pense, bien sûr, à Tsvetan Todorov). Mais bon. Voilà encore des problèmes car enfin, peut-on parler de "registre" sans subsumer qu’il y ait partition ?

Or, l’heure n’était pas encore à la "partition réalitaire" - autre écartèlement, comme si on n’en avait pas assez de ces scènes que de jeunes esprits tourmentés, défectueux peut-être, qualifieraient d’"éprouvantables".

Il faut donc reprendre toute la démonstration à zéro. Et revenir, en contrepoint de cette série de fictions, à des pages de journal qui ne sont, hélas peut-être, pas encore divulguées.

Elles, du moins, appartiennent indubitablement, même si le plan est purement psychique, à ce fameux "genre gore".


EXTERIEUR JOUR

La disparition de K. m’a beaucoup affecté, c’est vrai. À présent j’écris dans le vide. Je voudrais dire au vide qu’il n’existe pas. Il me le rendra bien.
Keanu existe en revanche.

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Ce pourrait être rassurant. Je ne sais pas si ça l’est tellement. Exister n’est pas très rassurant, d’une manière générale. C’est quelque chose que j’évite.
J’ai mes méthodes. Les gens qui disent qu’ils existent, ils ne savent pas qui ils sont. Keanu ne parlait jamais de ça.

Elle parlait parfois de cette grande cuve de nitrate dont elle était l’héritière. Qui sait si elle a jamais existé pourtant ?

Je parle de la cuve, pas de Keanu.
Pour Keanu, la question ne se pose pas. Pas ainsi en tout cas.

Dans un vieux film détérioré on la voit évoquer brièvement cette fameuse cuve.
C’est Jack qui la filme. Il tremble. Ce n’est pas l’émotion. On ne sait pas grand-chose des émotions de Jack Ern-Streizald au bout du compte. Pour Keanu c’est pareil. Et en ce qui me concerne... Je ne saurais trop dire.
J’étais un peu jaloux, c’est sûr. Mais c’était assez abstrait, au final.
Ou bien c’est moi. J’étais suffisamment abstrait pour ne ressembler à rien. Pas de raison d’être jaloux, vraiment. Mais la présence de Keanu me rassurait, assez bizarrement.
Elle évoluait dans un espace qui n’était pas le mien. Comme une projection.

Peut-être Keanu n’était-elle qu’une projection en effet. Et moi, assez ironiquement, j’allais devenir son projectionniste. Mais après.
Dans la cabine de projection, je dois bien le dire, je me battais avec des ombres. Certaines d’entre elles s’effilochaient.
Combien de temps cela a-t-il duré ? Je ne saurais le dire. Il y a eu ces incendies. Des incendies farceurs, vous voyez ? Les flammes imitaient parfois Keanu dansant. Pourtant elles étaient destructrices.
Il y a eu des morts. Des bandes abîmées aussi. Perdues. Les morts, c’est terrible à dire mais... Ça ne m’affectait guère. Moi-même je ne me voyais pas survivre en fait.
Mais les morceaux de film...
Je savais que les bandes supporteraient mal la chaleur excessive et les dépôts de suie. Même si les flammes ne les affectaient pas, l’image serait flétrie, dévorée de l’intérieur,, étirée à l’extrême pour produire une sorte de conglomérat visuel indescriptible. A quoi bon vivre ?
Mais la question ne se pose pas réellement, bien sûr. Elle ne se posait pas, très bien. Les flammes, je les voyais danser comme Keanu.
C’était un peu surprenant à considérer car Keanu, je ne l’avais jamais vue danser. Ni en soirée (dans les quelques soirées où nous nous sommes croisés) ni même au cinéma, alors qu’elle aurait été une danseuse sublime, j’en suis convaincu. À demi irréelle, gracile comme le jour à sa naissance, très silencieuse aussi...
Au lieu de ça, Jack lui demandait de tenir des rôles instables pour des films qu’il ne finirait pas (à cause des nuines, du nitrate, d’autres produits moins connus également). Les flammes progressaient souverainement.
Un moment, je me suis dit que c’était fini. Et ça ne me gênait pas vraiment. J’ai pensé à Keanu, la veille de son départ.
Je ne sais pas si c’était réellement la veille. Elle a traversé l’air, à peine soumise aux lois de la pesanteur. Elle s’évanouissait.
J’ai hésité à lui faire signe. Qu’allais-je lui dire, au fait ? Au revoir ou adieu ? Je ne croyais en rien, moins encore à ce moment. Ou peut-être que je devais lui débiter une de ces plaisanteries insensées qui étaient si en vogue, à ce moment, à cause du comique anglais qui faisait la tournée des bars sordides de la nuit avec un chapelet de blagues qui n’en étaient réellement pas, comme celle de la table qu’un homme veut découper dans le sens de la longueur.

Il prend un marteau et son fils de lui dire : - « Mais enfin, papa, pourquoi prends-tu le marteau ? La scie est dans le couloir ! »

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Et le comédien d’éclater de rire tout seul devant l’assemblée circonspecte. Une assemblée qui, peut-être, sentait le sol se dérober sous ses pieds. Je me suis abstenu de parler à Keanu pour ne pas gâcher cet instant.
Keanu allait aller. C’était irrévocable. J’étais cependant loin de me douter à quel point. Qui aurait pu deviner en effet ce qui attendait la désirable Keanu en Nouvelle-Zélande ? Était-il concevable qu’on la sacrifie comme il semble qu’on l’ait fait ?
Bon. Je ne puis garantir que la fin atroce qui a été la sienne soit avérée. Les faits manquent sévèrement de consistance dans cette affaire « Keanu Reeves ». Sa disparition, en revanche, ne fait pas de doute.
L’idée que Keanu allait être dévorée vivante par des spectateurs conditionnés avec des méthodes médico-psychiques virait à l’obsession.

Il faut comprendre que Jack était sous l’influence de techniciens de la réalité qui cherchaient à contrôler le réalisateur pour influencer les masses en exploitant le cinéma. Jack s’était laissé approcher par des agents suédois et néo-zélandais qui avaient perçu chez cet homme un vif désir d’accéder à la gloire alors que son talent - et même ses compétences - marquaient de sérieuses défaillances.
Les suédois étaient des activistes de tendance extrême-centriste. Ils disaient représenter le « juste milieu » alors que leurs visées comme leurs méthodes étaient celles de gens profondément déboussolés.
Les allemands travaillaient pour Erich Honecker. Mais ils ne pouvaient accepter la démission et s’enferraient dans des spéculations destinées à perpétuer le culte du grand homme. Ils parlaient des événements qui se précipitaient comme d’une sédition réalitaire.
Ils entendaient bien renverser le cours des choses ! Ils comptaient beaucoup sur la victoire des Soviétiques en Afghanistan.

On peut se demander pourquoi une jeune fille de Bagnolet s’est retrouvée associée à ce trafic politico-stratégique mal ficelé. Mais la vie est faite de ce genre de combinaisons hasardeuses, n’est-ce pas ? Et moi-même, je sentais tout le poids de l’histoire sur mes épaules à ce moment. Pourtant je n’étais rien. Non. Rien.
Keanu était le sang. Ça, c’est assez sûr. Keanu. Le sang. Moi. Rien. Le sang. Rien.

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Je restais fasciné à regarder les flammes s’approprier l’espace du cinéma. Il fallait que les choses s’installent comme dans un film.
Mais un film de Jack Ern-Streizald, voyez ? Soit un tissu de scènes incohérentes ou extravagantes ou ineptes, peu importe – tournées avec les moyens du bord dans un premier temps, dans des lieux abandonnés ou insignifiants.
D’où le feu était-il parti ? Quelqu’un avait-il allumé une cigarette avant de s’effondrer, laissant l’embout du clope se frotter au velours de l’un des murs ? Ou bien un agent revanchard avait-il décidé d’en finir avec ce sinistre cinoche, ultime vestige d’un drame inextricablement politique et sentimental ?
Le feu approchait de la cabine. A l’intérieur, il y avait Keanu. J’en étais persuadé. Elle ne dansait plus. Elle lisait. Elle souriait rêveusement. A quoi ?
Mystère.
Mais on sonnait. C’était la livraison. On apportait de nouvelles bandes.
Le livreur n’avait sans doute pas remarqué que le cinéma avait pris feu. Je ne pouvais pas le faire attendre. Ce type, je ne le connaissais pas mais je devinais bien qu’il avait encore toute une série de livraisons qui l’attendaient. Et moi, avec mon incendie, j’allais le faire poireauter pour rien ?
L’homme ne pouvait pas savoir à quel point ces bandes étaient importantes pour moi, même si j’évite de les regarder en général. A cause de leurs propriétés toxiques, vous savez ?
Les spectateurs exposés aux bandes de film qu’on diffuse ici se décomposent assez vite, en fait. Physiquement, je veux dire Ils se liquiédfient, ils se désagrègent, ils voient leurs voisins se détruire pareillement... Mais ils donneraient tout pour voir Keanu.
Moi aussi – mais pas là. Pas dans ces films atroces et toxiques. Car ces films sont réellement toxiques, c’est net !
Les gens se dissolvent progressivement en absorbant les différentes scènes. Aucun ne sortira vivant de là.
Alors l’incendie... C’est une facétie de plus de cet horrible cinéma, quoi d’autre ? Et pourtant il me peine de savoir que les bobines de film seront perdues ou même détériorées.

Et le livreur qui attendait... je n’allais quand même pas le faire attendre. Je ne suis engagé dans l’escalier de service qui était noir de suie, irrespirable.
L’air était empoisonné. J’avançais lentement. J’avais l’impression que mon corps se comprimait. Je commençais à regretter de m’être aventuré dans ce réduit.
Si j’étais resté dans la cabine de projection, j’aurais sans doute brûlé vif. Mais j’aurais eu le sentiment d’avoir eu jusqu’au bout Keanu avec moi. Elle était dans les flammes, c’est certain. Je l’avais perçue si nettement.
Je descendais en suffocant. En même temps, je ne cessais de penser à Keanu. Me revenaient en mémoire non des détails mais des évocations de son départ pour la Nouvelle-Zélande. Est-ce l’asphyxie ?

J’imaginais même que nous nous étions retrouvés à cette occasion et qu’elle m’avait embrassé, ce qui techniquement n’est pas possible : il y a si longtemps que je n’ai plus mes lèvres.
Que nous avions fait l’amour de façon déréglée dans la cabine de projection. Je me souvenais parfaitement de la forme de ses fesses.
Je les tenais à deux mains sous une lumière pourpre, tremblante, tandis que j’entrais en elle.
Je me rappelais encore son souffle épais qui se collait aux mien. Ses cheveux ondulaient devant moi.
Le film qui passait en salle devant nous...
On la voyait également là, sur l’écran, presque nue et se mordant les lèvres. Et elle, pourquoi se donnait-elle a moi alors qu’elle allait s’en aller ?
Je ne saurais garantir que tout ceci est réellement arrivé. J’étais sans doute sous l’influence de l’air toxique qui devait me tuer.
Il s’en fallait de peu pour que ma vie finisse dans ce réduit irrespirable, en effet. Mais je n’étais plus si loin de la porte de service.
Je me suis cogné contre son panneau métallique. Mes doigts ont accroché la poignée.
J’ai tiré la porte vers moi et j’ai dû m’effondrer à cause de l’insupportable pression de l’air frais.
J’étais dehors, vivant.


GALERIE

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