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Chapitre XIX

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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

Un bruit strident le réveilla. Son appartement était le pandémonium des sons capables de traverser le mur du sommeil. Il prenait des barbituriques s’il n’avait pas eu sa dose d’irréalité dans la soirée. Il sortait tous les soirs pour se doser, en compagnie d’autres tocards qui ne mesuraient plus rien. Son sommeil ne reconnaissait que les craquements de son perroquet et les cris d’angoisse de sa chatte Pitsy qui n’avait jamais connu l’amour des chats. Il ouvrit un regard convexe sur le monde étroit et réducteur de sa chambre. Il avait la chance de posséder une chambre. Les bruits venaient du living, derrière la porte qui trahissait une présence humaine. L’intrus avait fait de la lumière, sans se gêner. Il avait dû jeter un oeil dans la chambre, consulter l’heure trop matinale pour un noctambule et mettre en route la cafetière, surpris par son bruit d’hélicoptère, mais ne pouvant plus rien faire pour l’arrêter, une cafetière que Frank chargeait avant de se coucher, quel que fût son état. Le matin, c’était son premier geste social : actionner le mécanisme de la cafetière sans avoir à se soucier de rechercher le café dans la pagaille de la cuisine. Il se laissa pénétrer par la lumière des persiennes déglinguées qu’il n’ouvrait jamais de crainte de les décrocher d’un mur qui ne valait pas mieux. De ce côté de l’immeuble, on ne s’occupait pas de la façade et de ses équipements et il ne servait à rien de regarder dans cette cour immonde. Le drap avait formé un personnage près de lui. Il le fit disparaître d’un coup de pied qui signala à l’intrus, sans doute un ami à la recherche d’un plan, qu’il venait de se réveiller à cause du chahut provoqué par la cafetière. Mais l’ami, si c’en était un, ne se montra pas. Ce n’était peut-être pas un ami et à cette heure encore artificiellement éclairée, ce ne pouvait pas être un client. Il consulta le réveil sur la table de chevet. Arrêté en pleine nuit par un autre coup, de poing celui-là. Je ne saurai rien de plus si je ne me lève pas, pensa-t-il.

Le vicomte Fabrice de Vermort prenait son café surdosé près de la fenêtre qu’il avait ouverte sur un monde encore plongé dans une crasse léthargie. Avait-il pris le personnage pour une femme ? Non, il me croit pédé depuis l’enfance. Frank bâilla bruyamment. Fabrice pivota sur la pointe de ses pieds, exactement comme s’il ne s’était plus attendu à une rencontre qu’il avait préméditée.

- Frank ! s’écria-t-il. Je ne vous espérais plus !

C’était bien Fabrice, avec ses circonlocutions et ses approches tangentes. Entré comme en religion dans un complet gris qui lui allait à merveille, le cheveu blond et prometteur, l’oeil vif d’un Vermort qui ne doit rien à la généalogie familiale, un sang neuf, disait quelquefois le comte quand il était désespéré.

- Non, dit Frank, je suis son ombre. On ne se tutoie plus ?

Fabrice s’ébroua.

- Mon cher Frank, roucoula-t-il, le comte n’est plus.

- Il n’est plus quoi ? Comte ? Ça m’étonnerait.

Fabrice savait bien que Frank ne chercherait jamais à choquer ses sentiments d’appartenance. Il ne se formalisa pas et continua :

- Le comte est décédé cette nuit comme suite à un accident de la route. Je suis...

Il se jeta dans une chaise qui l’accueillit en craquant. Frank était sidéré.

- Je l’ai vu pas plus tard que... commença-t-il.

Mais c’était peut-être une information confidentielle. Hautetour prendrait toutes les décisions. Je suis rétamé, ce matin.

- Je suis désolé, dit-il en tendant deux mains moites. Ces choses qui arrivent alors que...

- Je sais, fit impatiemment le vicomte. La question n’est pas là.

Le visage de Frank était soumis à de dures expectatives.

- Je veux dire, corrigea Fabrice en agitant ses gants au bout d’une main fragile, qu’elle n’est plus là.

Chagrin de courte durée, la famille est dans le coup. Frank avala une gorgée d’un café capable de réveiller un curiste. Son visage continuait de se soumettre à une série de transformations géométriques dont il ignorait l’hypothèse.

- Il y a une question, dit-il, presque sarcastique. Et une réponse.

Fabrice le regarda durement, avec cet air de patriote qui a les moyens de justifier son acte désespéré. Frank se rengorgea aussitôt.

- Je suis peiné, dit-il avec une larme à l’oeil.

- Je sais que c’est sincère, Frank, mais cette question est... délicate.

Le visage de Frank s’éclaira.

- Il était avec une pute., dit-il froidement.

On s’en doutait un peu. Le comte adorait voyager la nuit en bonne compagnie.

- Il était avec ta mère, dit Fabrice qui se rapetassa pour recevoir la bordée qui agitait les centres nerveux de Frank.

Mais Frank le savait, alors... Il savait que le comte avait une préférence pour Anaïs K., l’agent K. qui surgissait dans sa vie affective pour interdire toute autre espèce de résolution des problèmes intimes.

- Le système n’a pas encore déterminé si la filiation supposée par l’enquête et les aveux de la prétendante sont pertinents, répéta-t-il en sourdine.

- L’ADN...

- L’ADN est une merde envoyée par Dieu pour nous empêcher de baiser sans son accord ! ADN, SIDA, non mais est-ce qu’on nous prend pour des cons, là-haut, dans l’atmosphère ?

- Frank ! Je ne suis pas venu pour...

Fabrice savait qu’il avait à faire à un pauvre type incapable de surmonter ses problèmes sans l’assistance d’un système à l’épreuve des balles. Personne n’avait encore entériné les rapports signalant l’instabilité mentale de cet élément devenu aléatoire au fil d’une carrière qui commençait dans la confusion et la souffrance.

- Ce n’est pas tout, Frank...

Fabrice était-il vraiment venu en ami ? Il en avait l’air maintenant. Il s’était levé, abandonnant sa cape sur la chaise bancale qui avait accepté de ne pas le fiche par terre quand Frank l’avait souhaité.

- Mon frère est interrogé en ce moment par le substitut de Kol Panglas.

- Sabat ? C’est un con.

- La question n’est pas...

- Kol n’a pas aimé mon appart, dit Frank en ricanant. Mes animaux n’ont pas aimé Kol.

Fabrice se frappa le front rageusement.

- Frank ! Je n’ai plus que vous. Vous...

- Je ne sais plus, bégaya Frank qui voyait le poing fragile de Fabrice cogner un front couvert de petites perles de sueur froide.

Vermort au placard à balai et Janver au frigo. Fabrice devait en perdre les pédales. Son petit vélo de type exemplaire ne valait rien dans les côtes.

- Kol Panglas est mort, soupira Fabrice et il retourna sur la chaise hurlante.

Frank voyait le Réel à travers la couleur du café. Janver dans le bureau de Kol Panglas, mais sans Kol Panglas, avec ce con de Sabat qui portait des lorgnons. Le comte de Vermort ensanglanté dans un cercueil provisoire, débranché et passablement refroidi. Kol Panglas ne pouvait mourir que d’un infarctus.

- On a retrouvé son cadavre dans l’appartement de mon frère. Une balle dans la tête. Janver n’a pas eu l’intelligence de me prévenir d’abord !

Frank voyait d’autres mondes, inconnus ceux-là, dériver à la rencontre du Réel.

- Cela serait resté entre nous, n’est-ce pas, Frank ?

- Si ça peut vous rassurer.

- Nous ne savons plus que faire.

Fabrice se plongea dans ses mains. Ses cheveux blonds, qui avaient toujours eu l’air d’une couronne, formèrent une fontaine de Jouvence dont les bienfaits coulaient lamentablement sur ses genoux.

- Ça fait beaucoup, se plaignit Frank.

Janver n’était pas un assassin. Sabat le savait. Mais Sabat était un con capable de saisir l’affaire du siècle au bond d’une réalité qu’il connaissait bien. Il avait toujours rêvé de ce genre de best-seller. Il avait d’ailleurs une tête de gamin capable du pire pour avoir la sucette des autres. Un esprit masturbateur qui attendait son heure. Janver, c’était moins bien que Fabrice, mais ça valait bien une erreur judiciaire.

- Pour ma mère, dit Frank qui luttait contre le Réel et ses apparences, je ne m’inquiéterais pas si j’étais à votre place.

- Vous croyez ? Une ...

- Un agent initial, corrigea Frank. Hautetour donnera la vraie version des faits. Quant à Janver, ce sera plus délicat, plus laborieux si vous voulez.

Cette perspective de travail l’épuisait d’avance. Il n’envisageait jamais les surcroîts sans éprouver en même temps des douleurs faciales qui le faisaient facilement passer pour un boudeur. Mais il n’était plus un enfant.

- Je veux que vous chargiez de l’enquête, Frank, comme au bon vieux temps !

On était des gosses et on n’avait pas peur de l’égalité ni de la fraternité. Seule la liberté nous décourageait, à cause des devoirs et des coûts.

 Je suis riche,

 tu ne l’es pas,

 je suis promis

 et tu promets.

 La la la, la la lala, lalalala, lalalala. Des chansons et pis du vin !

- Vous seul, mon cher ami, pouvez nous apporter ce que nous attendons de...

Nous, c’était en plus Gisèle et Constance, deux cadeaux de l’aristocratie résurgente à la Res nationale. Constance et ses muscles d’acier, Gisèle et ses muscles vaginaux. Ah ! la la.

- Je ne pourrais pas grand-chose face à Sabat qui est un loup en la matière, mon cher Fabrice. Mes compétences...

- Je vous en supplie ! Nous vous en supplions !

Constance ne suppliait jamais, elle cognait dur. Et Gisèle était malade du foie. Son teint témoignait d’un usage inconsidéré de substances paraleptiques.

- C’est compliqué, Fabrice. Un accident, c’est un accident, et ça ne regarde pas les services judiciaires.

- Je veux savoir qui a tué le comte. Je veux savoir qui était ce clown. Elle le sait, elle. Interrogez-la !

- Vous ne voulez pas savoir qui a tué Kol Panglas ?

Le café bouillonnait de nouveau, répandant son odeur de fin de soirée. Le jour se levait à peine. Les lumières clignotèrent un instant avant de plonger le monde dans un crépuscule bien mérité. C’était du moins ce que Frank en pensait. Fabrice soutenait son regard, les lèvres tremblantes. Il n’avait jamais agi autrement.

- J’ai pas tellement envie de la voir, saliva Frank qui étreignait sa tasse froide.

Il passait aux aveux. Ce n’était rien de reconnaître que Sabat était impossible à dépasser sur les circuits de la prescience judiciaire, mais s’en prendre à une intimité qui sentait la peinture fraîche pouvait devenir un vrai calvaire avec au bout une crucifixion qui ne pèserait rien à côté de celle du Christ, toute proportion gardée. Frank n’avait pas d’accointance avec le martyr. Il en apprendrait d’autres, mais que cela fût avec parcimonie et jamais complètement, histoire de ne pas se retrouver condamné à des reconstitutions nocturnes du plus mauvais effet sur une santé déjà précaire. Non, il renonçait au pactole promis par les larmes du nouveau comte. Ça allait chercher dans les combien ? Pas de quoi compenser une perte d’énergie qui changerait tous ses calculs. Et comme ses plans n’étaient pas non plus des chefs-d’oeuvre de prémonition, il était parfaitement en droit et en mesure de craindre le pire. Crucifié sur quelque chose qui ne serait même pas une croix. Peut-être un mur. Il en avait cogné pas mal depuis qu’il était en état de marcher sur les jambes, de voir où il allait et de se prendre pour un être humain, ce qui lui fut contesté par hypothèse et par prudence.

- Trop gros pour moi, Fabrice. Vous vous trompez d’adresse. Je ne veux même pas savoir si elle est morte par la même occasion.

C’était faux. Frank souffrait. Pas à cause du clown ou de la mauvaise réputation du comte qui n’était plus à faire, ni de l’injustice qui allait frapper l’existence inutile de Janver. Morte, elle devenait un mythe et il était voué à des intériorisations qu’aucune substance connue ne pourrait raisonner.

- Elle s’en est sorti, dit Fabrice. Pas une égratignure. Je la verrai ce matin. Je paierai le prix, vous me connaissez. Personne ne doit savoir qui était ce clown. Elle, tout le monde sait.

Sauf moi, pensa Frank. Je suis joli.

- Mais nous voulons savoir, Frank. Nous avons le droit de savoir ! QUI ÉTAIT CE CLOWN ?

Il criait maintenant.

- Demandez-le-lui, gloussa Frank.

- Hautetour ne dira rien.

- Elle ne dira rien non plus. Quelle importance, ce clown ? bredouilla Frank.

Il en prenait en tout cas dans son cerveau. Le savoir, c’était ne plus savoir, mais satisfaire un désir obscur d’en savoir plus. Il savait à quoi menait ce genre de spéculation. Une expérience claire des ratés de l’existence face à des enjeux strictement personnels lui indiquait clairement les limites à ne pas dépasser. Ce bornage lui servait de chemin à prendre. Caminante, no hay camino.

- Frank, vous êtes presque de la famille...

Merci pour le presque. Dans cette situation, vous auriez mieux fait de ne pas en parler, du presque qui me différencie. Vous n’avez jamais tendu la main.

- Ça me ferait deux interrogatoires : Anaïs K. et Sabat. Sans compter que Hautetour finira par imposer sa version et, qui sait, ses conseils. Je suis un bleu en la matière, vous devriez le savoir. Je suis d’ailleurs un peu étonné que vous vous adressiez à moi pour mener une enquête qui dépasse peut-être mes compétences. Le noviciat...

- Frank ! Vous avez toute notre confiance. Commencez par Omar Lobster.

- Il est en fuite !

- Qu’en savez-vous ?

Forcément, ils en savent plus que moi sur ce sujet.

- Omar Lobster a très bien pu descendre Kol Panglas qui enquêtait pour retrouver au moins la caisse. Mais quel rapport avec le comte et... ce clown.

- En fait, il y a deux clowns, susurra Fabrice en souriant.

Frank voyait deux clowns. Continuez.

- Le père et le fils. Et une acrobate.

Frank voyait le cirque. Il en avait entendu parler comme tout le monde. L’agent K. s’était infiltrée dans un cirque minable et levait la jambe pour affoler les vieillards convoqués à ces spectacles d’une existence encore possible avec beaucoup de volonté et peu de moyens.

- Hautetour a ses obligations, dit Fabrice. Il ne dira pas la vérité. Vous, oui.

Frank voyait la vérité, mais il était trop tôt pour en parler.

- On peut voir Omar Lobster sans se prendre une balle dans la tête ?

- Vous le verrez au château, dit Fabrice qui retrouvait sa contenance et les eaux usées de ses privilèges. Nous sommes en guerre contre l’injustice, Frank. Je viens de vous faire une confidence qui ne doit pas arriver aux oreilles du baron. Attendez de vous rendre compte par vous-même.

Frank se voyait entrer dans la confiance de la famille de Vermort.

- Pour les frais, dit Fabrice en lâchant un envol de biffetons sur la table.

Une Honda Four. Une Kawasaki 900. Les oisons piaffaient trop clairement. Frank les couvrit de ses mains humides de café. Il les sentaient dans les paumes. C’était de l’irréalité pure tant qu’il n’avait pas dit oui à cette folie.

- O.K., couina-t-il à la grande satisfaction du vicomte. J’espère que vous ne vous foutez pas de moi.

Fabrice se redressa, la poitrine opprimée par ses mains crispées.

- Jamais, Frank ! Jamais !

C’était pourtant arrivé plus d’une fois. Enfin, passons. Le nid commençait à lui communiquer une chaleur prometteuse. Il était prêt pour la becquée. Le vicomte retrouva son visage enfantin, laissant les boucles blondes former la moulure de sa beauté conçue à la diable. Frank le précéda dans le vestibule.

- Janver aussi a une chatte et un perroquet, constata Fabrice en entrant dans son manteau de fourrure. Mais ils ne portent pas le même nom, bien sûr.

- Il ne manquerait plus que ça ! gloussa Frank.

Il avait un rire franc ce matin, du moins s’impressionna-t-il en entendant ce qu’il pouvait considérer comme une manifestation d’une franchise nouvellement acquise par le biais de perspectives heureuses et surtout faciles. Il ne concevait pas le bonheur sans le lit préparatoire des facilités acquises elles aussi par bonheur. Il soupçonnait un glissement fatal du bonheur au hasard, mais ce n’était pas difficile non plus de trouver la force de rejeter ces idées dans l’ombre qu’elles projetaient sur le Réel. Il écouta les pas de Fabrice qui descendait au rythme d’une conscience éclaircie comme un taillis qu’on a failli abandonner aux fougères et aux ronces. Dans la salle de bain, il peina à trouver la bonne température de l’eau et le shampoing finit par s’en prendre à ses yeux. Il était en lutte permanente contre les marges du Réel.

 

Dans la cour, il contempla la Java en se demandant si l’astreinte à laquelle l’avait condamné Kol Panglas était encore valable. Les sentences survivent à leur magistrat. Ce devait être une règle d’or. Il renonça à enfourcher son canasson et sortit dans la rue pour trouver un taxi. La ville dormait encore, mais au château, on devait être en pleine veillée mortuaire. Le comte avait bien vécu, au fond. Des femmes, il en avait connu, comme on dit, des dizaines, peut-être des centaines. Tout dépend de ce qu’on prétend satisfaire, les glandes ou les sentiments. Pour un homme, et peut-être aussi pour une femme, l’enjeu consiste à doser le partage des eaux sans devenir la dupe du sexe ni de l’amour. Le comte ne s’était pas privé de lui seriner ces concepts de l’aventure de la chair. Répétitions en vue d’une existence à la hauteur des espérances, disait-il en exhibant les reliques qu’elles consentaient à lui laisser ou qu’il leur subtilisait pendant leur sommeil. Frank était fasciné par l’abondance. Le détail, fleur ou parfum, l’intéressait moins. Dans le taxi, il pensa à ce que le comte lui léguait comme observations phénoménales. À défaut de fortune, mais le vicomte venait d’en lâcher un acompte. Pas de quoi faire le tour du monde sans se soucier de la pauvreté, mais c’était suffisant pour voir venir, comme on dit. Il n’arrivait pas vraiment à le dire. Il ricanait sans inquiéter le chauffeur qui connaissait la route.

Devant l’entrée principale du château, Kol Panglas entretenait un groupe de vieillards qui l’écoutaient comme un guide touristique. Sur le perron, le baron de Hautetour, flanqué de deux robots, s’entretenait avec un Nègre obèse qui fumait la pipe en se brûlant les doigts. Fabrice m’a raconté des craques au sujet de Kol Panglas. Le comte n’est pas mort non plus. Pourtant, le baron avait revêtu sa cape des grands jours, mariage ou obsèques, il ne laissait pas le choix. Frank demanda au chauffeur de patienter.

- Je viens voir quelqu’un, lui confia-t-il, mais je crois que le moment est mal choisi.

- Ça arrive, dit le chauffeur, presque pathétique.

Frank s’élança dans l’allée à la rencontre de l’inconnu, un geste qu’il commettait sans faute si les circonstances devenaient obscures. Il atteignit la première marche dans un état de conscience à la limite du Réel. Le baron le toisa une seconde avant de lui tendre une main qui se retira aussitôt pour lui reprocher de n’être pas à sa place, du moins professionnellement.

- Est-elle morte ? grognait Frank qui voulait paraître au bon moment et au bon endroit en même temps, une performance qu’il ne lui était jamais arrivé d’accomplir sans se casser quelque chose.

Le type qui baratinait les touristes n’était pas Kol Panglas. C’était Omar Lobster.

- Nous ne savons rien pour l’instant, pérora celui-ci. En l’absence de monsieur Kol Panglas, nous ne savons plus...

- Ça va aller, Frank, interrompit le baron qui retrouvait sa contenance de leader. On se passera de Kol.

- C’est vrai, caqueta le Nègre, j’avais oublié que ce cher juge nous avait quittés sans explications convaincantes. Que vous a-t-il expliqué, mon cher baron ?

Frank le sidéra. Il n’avait pas l’air d’un type capable de supporter longtemps une conversation mondaine sur un sujet qui ne l’intéressait pas. Le baron siffla le robot numéro 1 qui pivota sur ses talons et se mit automatiquement à gravir les marches, atteignant la porte avant Frank qui se heurta à une carapace décidée à lui interdire le passage.

- Soyez raisonnable, Frank, dit le baron qui montait lentement derrière lui. La famille est plongée dans un profond chagrin et...

- Je les vois mal verser la moindre larme, dit Frank qui projetait de traverser le mur de chair et d’obstination qui l’empêchait de passer le seuil.

- Vous les connaissez mieux que moi, admit le baron. Mais les usages veulent...

- Les usages, répéta le Numéro 1 qui avait l’air venimeux.

- Vous devriez venir avec moi, couinait Omar Lobster. Alice est confiante. Elle sait pas mal de choses que Kol Panglas n’est plus en mesure de nous révéler. Elle croit même en savoir assez pour...

La porte s’ouvrit. L’athlétique Constance apparut. Son visage était voilé. Elle portait un pantalon et un sweater, mains dans les poches. Frank contempla les orteils qui gonflaient leur musculature en appui sur le rebord de la première marche.

- Bonjour, monsieur Chercos, dit-elle de sa voix grave qui lui rappela les mugissements de son enfance. Pas de scandale, d’accord ? On est assez emmerdé comme ça. Vous venez, Pierre ? dit-elle d’une voix plus féminine au baron qui poussa ses collatéraux sans ménagement. La porte se referma. Kol Panglas fuyait.

- Pas facile, dit le gros Nègre. On se demande où on vit. Ils sacrifient nos enfances.

Il se dressa comme s’il allait prêcher. Il y avait un prédicateur en lui, mais il était trop tôt pour en dire davantage. Frank lorgnait la serrure sans se décider à tirer dedans.

- Nous ne nous connaissons que de vue, dit le Nègre qui s’allongeait pour se faire serrer la main.

Frank ne lui offrit que son regard. Le Nègre évita de s’y noyer. Il dut se hausser sur la pointe des pieds pour faire signe aux touristes de s’éloigner. On les avait assez vus. Ils comprirent que le type que le Nègre essayait d’amadouer était un indésirable qui souffrait cependant sincèrement. Ils s’éloignèrent deux par deux, silencieux et rapides comme la brise qui amenait des feuilles d’un vert pomme sur le perron où Frank ne se décidait pas à enfoncer la porte à sa manière. Le Nègre voulait en savoir plus.

- Elle n’est pas morte, dit-il en s’étreignant les mains comme en prière. Ce cher docteur Omar Lobster ne serait pas le charlatan que j’ai maintes fois dénoncé aux autorités scientifiques. Il lorgne un prix Loben, vous vous rendez compte ? Vous êtes un collaborateur du baron, si je ne me trompe ? On en parle, en tout cas.

Mélange d’amabilité mondaine et de cruautés étudiées de longue date. Frank fit face à une montagne de chair qui prétendait en savoir plus.

- Vous êtes qui, vous ? grogna-t-il.

- Je dirige, susurra le Nègre, l’Observatoire que vous ne pouvez pas avoir oublié...

- J’en ai connu, des astronomes, dit Frank. Tous des dingues. Vous lisez vous aussi dans les étoiles ?

- Les planètes. En amateur éclairé par une tradition qui me vient de mes ancêtres chinois et soudanais. Vous avez des ancêtres ?

- En veux-tu en voilà ! gloussa Frank. Vous pouvez les compter, vous ?

- C’est difficile, mais certains sont plus importants que d’autres. On se mesure toute sa vie à ces évaluations nécessaires.

- Nécessaires à quoi ? Vous avez besoin des autres à ce point ?

- Des autres, non. Mais d’eux, oui.

Frank souriait comme s’il avait à faire à un fou en liberté, un de ces pauvres esprits dont le corps n’a pas franchi les limites de la dangerosité, concept en mésusage chez les juges de l’homme aux prises avec ses démons.

- Si elle est vivante, dit le Nègre, ils ne vous laisseront pas la voir avant...

- Vous en savez des choses.

Omar Lobster n’avait pas fui longtemps. Il attendait près du taxi. Frank le rejoignit, abandonnant l’astrologue à sa folie.

- Vous m’emmenez ? demanda Omar Lobster.

- Où ? dit Frank qui scrutait ce regard infranchissable au-delà des apparences.

- Allons chez moi, dit Omar Lobster, loin de la foule.

 

Il avait un chez-lui, le docteur. Ça arrive, dans les couples fatigués. Vu la santé de Constance, c’était le docteur qui était fatigué. Il en faut un pour expliquer les chez-soi distants du domicile conjugal.

Frank pénétra dans une pièce aux murs chargés d’enceintes acoustiques et de réverbérateurs en polystyrène. Un lit circulaire constituait le seul ameublement. Les draps étaient défaits et respiraient encore. Rien pour s’asseoir autrement.

- En vérité, dit Omar Lobster, nous sommes chez Konrad.

Il s’enfonça dans un placard et sa voix continua d’expliquer. Ça tombait bien, Frank avait un besoin urgent d’explications.

- Konrad ? fit-il. Connais pas.

La docteur réapparut avec un tabouret pliant qu’il se mit à déplier sans y parvenir vraiment.

- Konrad Konstantin Kronprinz, riait-il.

Le tabouret avait une drôle de forme maintenant.

- Le grand Nègre avec qui vous avez eu une conversation ce matin, dit le docteur que le tabouret n’amusait plus autant. Instructive, j’espère. On conçoit mal un policier sans cette instruction qui fait de lui un homme... dangereux.

Ce n’était pas le tabouret qui l’énervait. Il n’y avait d’ailleurs peut-être aucun tabouret dans ses mains. Et Frank n’avait plus envie de s’asseoir. Cet environnement sonore en attente le déconcertait.

- Konrad est musicien, dit le docteur qui balança le tabouret sur le lit. Il chante. C’est un vrai musicien, vous savez ? J’aurais pu être peintre si je n’avais rien trouvé du côté de la science. Mais j’ai trouvé, et le peintre s’est fait si petit que je ne le reconnais plus. Ça vous arrive ?

- J’y connais rien dans ces choses-là. J’ai voulu être un tas de choses et finalement j’ai pas choisi. Je veux dire que j’aurais pu, comme vous, avoir à choisir entre deux choses et m’en charger moi-même. Chez moi, la vie se charge de tout, même de ce qui ne la regarde pas.

Le docteur s’assit au bord du lit en souriant. Il sembla s’éloigner pendant un moment que Frank vécut comme une réelle absence. Puis il revint, affecté d’une gravité qui mit Frank mal à l’aise. On était en marge de la confession. Frank attendait, nonchalant et terriblement attentif au moindre changement.

- Choisir, soupira le docteur. Ou n’être pas choisi. Je voulais être un garçon.

Et il l’était. Frank voyait un homme qui avait été un garçon. Ça se voyait à l’oeil nu. Toute autre complication lui eût semblé relever du mélodrame. Le docteur le considérait comme quelqu’un qui n’avait rien à voir avec le meurtre de Kol Panglas pouvait considérer momentanément un autre homme qui n’était pas sur la piste de l’assassin.

- Et je suis un garçon, gloussa le docteur en se frottant vivement les genoux comme une fille prise sur le fait alors qu’elle ne l’espérait plus.

- Ce matin, dit Frank, j’ai la sensation de revivre quelque chose dont j’avais un souvenir précis. J’ai besoin d’un café.

- Paramnésie. Je peux vous soigner si vous voulez. Du café ? Je vais voir.

Le docteur disparut de nouveau dans le placard occulté par des membranes portées à la limite du son par le silence qui s’imposait à une conversation pour le moins difficile à accepter sans interprétation préalable. Frank entendit le souffle désespéré d’une autre cafetière et consentit aussitôt à s’asseoir sur le lit. Le Nègre sentait la lavande. Son tabac et ses cendres remplissaient les cavités sinueuses formées par les draps. Il avait joué seul cette nuit, les yeux rivés au plafond sur un écran qui clignotait encore. Cette ambiance électrique pénétrait Frank jusqu’à la possible crise d’hystérie qui le nettoierait pour la journée. Peu importait où elle arrivait, ni quand. Mais comment. Il savait pourquoi, après coup, une fois lessivé comme un vêtement usé jusqu’à la corde. Il ne se sentait plus dépossédé, seulement vide, atrocement vidée et incapable de se remplir sans déborder, triste comme un pot de chambre, s’il y avait eu encore des pots de chambre dans cette existence piquée de techniques ruineuses et de jouissances négociées. Le docteur lui tendait une tasse brûlante dans un torchon.

- Je n’ai jamais su faire chauffer du café, s’excusa-t-il.

- Ça va, dit Frank. Moi, j’ai toujours su me brûler.

Il avait le sens des répliques mélodramatiques ce matin. Influence de Fabrice qui avait voulu être comédien et qui n’était qu’un tragédien. Il devenait inconstant chaque fois qu’il le croisait et il ne le croisait jamais si le vicomte ne le souhaitait pas.

- La mort de Kol Panglas est encore un secret, dit le docteur qui ne buvait pas de café pour ne pas se brûler. J’espère que vous n’en avez rien dit à Konrad.

- Vous espérez peut-être qu’il n’est pas en train de nous écouter.

Frank agita sa tasse circulairement pour faire le tour d’un matériel qui ne demandait qu’à s’exprimer. Le docteur se mordit la langue.

- Fabrice pense que c’est vous qui l’avez descendu, dit Frank. Il est venu me voir ce matin. Je devrais dire cette nuit.

- Il prend ses désirs pour des réalités.

Autre réplique tirée du meilleur mélo.

- Vous pouvez fumer, dit le docteur qui passait du mélo au réalisme le plus cru avec une aisance qui fascina Frank pendant le court instant d’une réflexion si profonde qu’il eut du mal à revenir.

Le docteur semblait l’aider.

- Alice vous le dira, affirma le docteur. Et pas seulement parce que c’est une amie.

- Qand est une femme ?

- Elle a peut-être voulu être un garçon, mais nous ne sommes pas assez intimes pour qu’elle m’ait fait cette confidence définitive !

Le docteur riait comme quelqu’un qui ne se moque pas de son interlocuteur. Il y avait au contraire dans ses yeux quelque chose de doux, d’indéfinissable, mais de doux. Avec un regard pareil, on ne devient pas un assassin et on peut parfaitement espérer devenir une fille. Ce qu’il n’était pas, ayant choisi d’être un garçon. Frank acheva un café contenant le café et la substance en plus du sucre et de l’eau. Il ricana, plié au niveau des lombaires, le front sur les genoux, à la fois irascible et euphorique.

- Vous vouliez me parler, Omar, dit-il sans trouver le sol pour poser la tasse.

- Oui, dit le docteur. Vous parler de l’agent K.. Je n’ignore pas qui elle est pour vous.

- Alice a parlé avant de devenir une femme.

- Alice a toujours été une femme et vous, mon cher Frank, n’avez jamais été orphelin.

- Rien sur mon père. Stop.

- Vous ne voulez pas savoir ?

- Feufeu n’a jamais rien su. Trop con.

- On ne devrait pas mentir aux enfants, dit le docteur en faisant deux fois le tour du lit.

Il se planta devant Frank pour le redresser. Frank gémit comme l’acier de sa prison. Il souriait parce qu’il ne sentait pas si mal. Il était même étonné de ne pas souffrir alors qu’on reparlait toujours des mêmes choses avec toujours la même obscurité prudente, le même avancement circonspect qui se finissait généralement en chuchotement.

- Anaïs est en moi ! s’écria le docteur.

Ça devenait coton. Frank se prépara à sauter dans le vide. Il respirait dans les dents, haletant comme Harpo qui va se mettre à parler cinéma.

- En moi, fit le docteur en se pliant à son tour.

Il était presque à l’équerre, le nez au-dessus de la tasse que Frank s’obstinait à poser sans trouver le sol.

- Il voulait être une fille et il a parfaitement réussi, disait le docteur. J’aurais dû alors devenir le seul garçon de la famille, vous comprenez, Frank ? Mais j’étais en train de me transformer en fille et je voulais être un garçon. J’ai bousillé mon enfance à désirer ce qui n’était plus désirable maintenant qu’il était une fille. Les parents acceptent facilement la transsexualité, Frank, mais leur demander de comprendre ce que cette métamorphose du garçon provoque chez la paralysie de l’autre garçon est considéré par eux comme une injustice. J’étais le coupable et elle vivait sa vie. Anaïs m’a volé une enfance de garçon et l’homme que je suis ne peut pas vivre sans ce garçon. Elle le sait !

- Elle le sait ? fit Frank qui n’avait jamais douté de lui à ce niveau de l’existence.

Il pouvait comprendre. Souffrir ouvre les portes de la souffrance de l’autre. Il trouva le sol au hasard d’une convulsion et la tasse se posa sans bruit.

- Vous voulez écouter de la musique ? demanda le docteur.

- Mais alors pas trop fort, gémit Frank qui ne voyait plus la tasse.

Elle a dû rouler sous le lit. En tout cas, elle était vide. Sinon, une tache de café se serait épanchée sur la moquette. Je connais ça.

- Pas trop fort, dit le docteur. On dit sourdine ou on ne le dit pas.

La musique frôlait les membranes nues des enceintes.

- C’est comme une peau qui prend la place de tout, dit le docteur. Il est quelquefois fortiche, Konrad. Bonne formation scientifique, croyez-moi. Il a conçu cet environnement dans un moment d’inspiration divine.

- Je comprends, dit Frank qui ne comprenait pas.

Ce type était son oncle, enfin... sa tante. Il lui aurait suffit d’exhiber la documentation civile, mais il avait préféré user de la confession. Frank redoutait ce goût de l’autobiographie pathétique. Anaïs est mon père. L’idée ne lui déplaisait pas. Il s ’assura qu’il n’était pas en train de changer de sexe et demanda une autre tasse de café.

- Il faudra vraiment que ce soit une autre, dit-il, parce que j’ai perdu l’autre.

Le docteur se plia encore, serein cette fois.

- Elle est sous le lit.

Il la montra, la tenant par l’anse.

- Ça arrive à tout le monde, dit-il en disparaissant dans le placard.

La cafetière se remit à renifler comme un moteur usé.

- Pas trop chaud cette fois, s’amusait le docteur.

- Pourvu que ce soit du café, dit Frank qui faisait ce qu’il pouvait pour ne pas rien dire. Chaud, ça refroidit, et froid, c’est froid. On a peut-être tort de le chauffer.

- C’est une question ? demanda le docteur un peu éberlué.

Il tendit la tasse tiède et Frank y plongea ses lèvres gourmandes. La musique n’était pas de la musique. Ils vous envoyaient en l’air avec des rayonnements auditifs en fusion.

- Oh ! dit le docteur. Vous n’allez pas recommencer !

Il se mit à trotter autour du lit.

- Alice va téléphoner, disait-il. Elle vous confirmera ma théorie.

 

 

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