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Chapitre XXIX
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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

- Elle ?

- Non. Ell. E, deux ailes. Comme ça :

 

Muescas, qui était lui aussi un personnage, avait peut-être raison. Antoine communiquait à travers le brouillage qu’ils avaient mis en place pour l’isoler et l’empêcher d’exister pour les autres. Son récit parvenait jusqu’à elle et elle en était peut-être la seule réceptrice. La petite serveuse, qui s’appelait Ell, secouait un tapis à la fenêtre. Anaïs K. observa la poussière qui descendait sur la vigne vierge. Leur nom est un nom de personnage, manifestement et indubitablement. Que me veut-il ? Elles avaient ouvert toutes les fenêtres, à l’adret comme à l’ubac, et la maison s’était emplie d’un air à la fois glacial et pur.

- On ne peut pas avoir froid si c’est pur, dit Ell. Commençons par les tapis. Ce sont eux qui empoissonnent l’air.

Elle les balança par les fenêtres, joyeuse et musclée. Ses bras nus envahissaient l’ombre. Anaïs les rassembla en un tas près du puits où finissait de pourrir un rosier sauvage. La terre collait à ses bottes. Jamais elle ne retrouverait la vitesse acquise quand il s’était agi de se libérer du carcan familial. Le ciel s’était éclairci et le soleil scintillait comme une étoile dans une nuit de pleine lune. Engoncée dans son manteau humide, elle lançait des jets de fumée, comme un petit dragon qui veut sortir du rêve où la fatalité l’a enfermé pour qu’il ne cesse plus d’être un dragon fantasmagorique. En Chine, il lui avait montré de vrais dragons.

- Qui ça, il ?

Ell trouva le battoir en osier et Anaïs le fil entre deux piquets obliques.

- Il, elle, je ne sais plus, dit Anaïs en installant le premier tapis.

Ell se mit à l’oeuvre. La poussière s’accumulait dans la neige, atroce et sale.

- Cet air va leur faire du bien, dit la serveuse qui suait.

Le jardin était moins éclairé. Une grisaille lente le maculait. Au fond, où étaient les serres, le lierre régnait en maître, formant un amoncellement presque menaçant sur le sommet du mur. Un frêne avait froid.

- Il faut les habiter, les maisons, dit Ell qui remontait les tapis après les avoir battus.

Anaïs la voyait apparaître puis disparaître dans la demi-lumière. Après les tapis, qu’elle superposait maintenant sur les meubles encore couverts de leurs draps fantomatiques, Ell promettait une pause café. Elle va un peu vite, la cocotte. La serveuse s’immobilisait chaque fois qu’elle parlait :

- Que lui dis-tu quand tu le vois ? demanda-t-elle.

- Je ne sais plus. Des banalités sans doute.

- On a eu un cas de folie chez moi, enfin : quand c’était encore chez moi. Il était concerné par toutes les conversations. Et on en faisait des efforts pour ne rien dire ! Qui est le responsable ? Le père ou la mère ? On n’a jamais fini de ne pas poser la question clairement. Les autres enfants voulaient vivre leur vie et ils ont disparu. Disparu, tu te rends compte ? Moi, il a fallu que je m’évade comme d’une prison. Je n’ai jamais pu disparaître. Il faut partir pour disparaître.

- Ce n’est pas la même chose.

- Je veux disparaître ici !

Anaïs luttait contre les petites crispations douloureuses de son visage. Cet effort constant pour déchiffrer les messages d’Antoine la rendaient fébrile. Muescas n’était pas un personnage. Il était fou, tout simplement. Mais Ell se comportait comme un personnage. Elle semblait s’efforcer de paraître vraisemblable. Le café était chaud et agréable. Elles le buvaient près d’une fenêtre ensoleillée, sautillant dans la terre en mottes grises. Anaïs pensa qu’il était inutile de s’acharner à redonner vie à ce qui était définitivement mort. Ce qu’elle avait vécu dans ces lieux ne pouvait pas recommencer. Au contraire, ces évènements, s’il revenaient au jour, interdiraient toute formation d’une récidive réduite à sa littérature. Elle moisirait dans une eau dormante, nourrissant l’eau de sa lente décomposition, et subissant des visites de pure forme, insectes sans conversation, poussières et pollens, particules de soleil, regards d’enfants, voiliers en feuilles mortes. Revenir ne pouvait pas durer plus de temps que ce qu’elle était venue chercher, ou alors elle devenait folle et tout ceci n’était que les prémices d’une hallucination en cercle. Elles refermèrent les fenêtres parce que le vent se levait.

- Il ne va jamais bien loin, dit Ell. Regarde où il va.

Elle montra un bois rouge qui surmontait un mamelon. Une toiture d’ardoise miroitait.

- Je ne l’ai jamais vu aller plus loin.

Elle rit. Jules arriva après un moment de pure absence qu’Anaïs se reprocha comme une faute à ne pas commettre sous peine de perdre le fil. Il avait chargé la batterie et la bagnole roulait assez bien. Il disait assez parce que le moteur fumait noir. Ce n’était pas mauvais signe, mais il avait les doigts gelés et ne pouvait pas le régler.

- Tu n’entres pas dans cette tenue ! grogna Ell.

Il était sale. Il entra nu.

- Tu couperas du bois.

Il commença par affiler le fer de la hache sous l’appentis.

- Il en mourra, dit Ell.

Elle balayait. Anaïs déposait les tapis au fur et à mesure que le plancher était débarrassé de sa poussière et de sa poisse. La blancheur de Jules était fascinante. On entendait la pierre filer sur le fer. Ell jetait de temps en temps un coup d’oeil par la fenêtre, mais le bois était toujours sous la bâche. Le soleil déclinait, poussé par le vent dans un ailleurs qui était peut-être la nuit. Anaïs frotta les miroirs un à un. Ell s’en prenait à des cuivres. Puis la hache cogna. Il s’ensuivit un rythme harcelant. Anaïs pensa aux copeaux, à la neige qui revenait en tourmente, au corps blanc de Jules, au fer de la hache, à la cognée brutale et précise. Elle n’entra dans aucun miroir. Elle ne voyait que ce qu’elle pensait. Cela arrivait quand elle se sentait seule et que le temps lui promettait une paralysie mentale à la hauteur de son angoisse. Elle n’avait jamais lutté longtemps. Quelque chose agissait de l’intérieur et ça ne pouvait être qu’une chimie en instance de fusion. Entre ce qu’elle savait pertinemment et ce qu’elle devait ignorer sous peine de complication, entre sa douce conscience des choses et ses ambitions de maîtrise organique, il y avait un fossé que les autres ne comblaient pas comme elle le désirait. Et elle n’avait aucune idée de ce qu’on met en jeu quand on est cet autre pour l’autre, car elle n’avait jamais participé à aucune rédemption de l’être. Le Bois-Gentil ne possédait rien. Il était possédé. Elle entrait chaque fois dans ce qui ne lui appartenait pas. Et elle s’y laissait prendre. Jules revint avec une brassée de fagots gris. Une ficelle de chanvre se balançait. Il alluma un premier feu. La fonte d’acier révéla une scène de chasse, avec un cerf qui agonisait et des chiens qui symbolisaient une force centripète. Les sabots des chevaux s’élevaient dans la suie qui commençait à reluire comme un cuir. Le visage de Jules rougissait comme le fer. Anaïs caressa son petit cul.

- Il y avait un vitrail, jadis, mais je ne sais plus où, dit-elle.

- Il y est toujours, dit Jules et il monta l’escalier.

Elle le suivit. Le vitrail avait besoin d’être nettoyé. Ell le vaporisa et le frotta. Jules admira ses bras. Seuls ses pieds étaient nus, bien sûr. Je vois ce que je pense. C’est une maladie. - Ce que vous voyez n’est pas de la pensée. C’est de la chimie entropique. L’outil indispensable pour mesurer le mal. Servez-vous-en au lieu de vous plaindre.

- On voit bien ce que ça représente maintenant, dit Ell.

Il fallait que ce fût un personnage qui le découvrît avant les créatures vivant dans ce lieu. Une femme jaune jaillissait d’un bleu taché de rouge.

- Ce sont des poissons rouges, dit Jules. Je connais cette fontaine.

- Tu connais aussi la femme, gloussa Ell.

- Hé ! Je suis pas à la hauteur de ma réputation.

Trois personnes seules. Un personnage d’Antoire et deux êtres vivants. On frappa au carreau. Ell s’immobilisa. C’était Muescas. Il avait froid.

- Il en vient une de carabinée ! dit-il en grelottant.

Deux à deux. Il s’approcha de la cheminée. Le feu de fagot devenait poussif. Jules fusa dehors.

- C’est ma faute, dit Anaïs.

Ell se remit au travail. On entendait le chiffon sur le vitrail. Muescas ouvrit la bouche et sa langue couvrit la dent que ces frottements rendaient douloureuse. Le bruit des bûches qui dinguaient devant la cheminée décomposa d’un coup sa grimace qui se transforma en étonnement discret. Il n’y avait aucune inquiétude sur ce visage de personnage, mais pourquoi y en aurait-il eu ? Le café était froid.

- Je rentrais, dit Muescas (il ne disait pas d’où il rentrait) quand une bourrasque m’a surpris. J’ai perdu mon chemin.

- Oh ? fit Jules qui arrangeait deux bûches sur les braises.

Muescas secoua sa tête de marionnette. Il cherchait le regard d’Anaïs, mais elle regardait ailleurs, ne voyant que ce qu’elle pensait, comme elle avait dit une fois. Elle se gardait bien aujourd’hui de le répéter.

- J’ai eu soudain si froid que j’ai pensé à la Russie, dit Muescas en lorgnant le café.

Il est froid. Jules actionna le soufflet. La maison respirait.

- C’est malin, dit Ell qui redescendait.

- Qu’est-ce qui est malin ? demanda Jules qui se sentait coupable si on ne lui expliquait pas tout.

Muescas souriait. On aurait dit que son visage était peint sur un masque. Jules attendait. La maison retenait son souffle. Muescas souleva le rideau pour regarder dehors. Le soleil avait disparu, abandonnant le temps à la neige noire et au vent bruyant. Le fer de la hache était planté sur le billot. Jules refusa de sortir pour sauver cette patine. Muescas ne comprenait pas qu’on négligeât un outil.

- Il faut du temps pour en former la surface, expliqua-t-il.

Anaïs écouta une longue explication. Jules reconnaissait les faits en regardant ses mains. La hache appartenait à Muescas. Ell supprima le café.

- Ce temps va les rendre nerveux, dit Muescas.

Anaïs pensa au château et le vit dans la tourmente. Il imposait une complexité de façades et de toitures qu’elle n’avait jamais pu mémoriser.

- On n’aura pas froid, dit Jules.

Ell appuya sur un bouton et Chopin se mit à jouer du piano. Jules le singea sur le corps d’une bûche qui faisait la morte dans le foyer.

- Si tu me prêtes la bagnole, dit-il, je rentre chez moi. Et j’accompagnerai monsieur au château. Ça ne craint rien, une bagnole.

- Elle te la prête ! s’écria Ell.

Muescas lui tira la langue, laid et mauvais. Elle virevolta dans un rideau.

- C’est noir maintenant, dit-elle.

Jules secoua les clés.

- D’accord, dit Anaïs. Je viens avec toi.

- Elle veut dire que tu nous ramènes, précisa Ell.

Elle avait croisé ses bras sur le ventre. Muescas admira les seins soulevés.

- Il faudra éteindre le feu, dit-il.

Il se tourna vers Anaïs qui contemplait l’ombre, tournant le dos à la cheminée.

- Les jours de tempête, ils sont nerveux et les visites sont alors remises à plus tard.

Anaïs lui tira la langue à son tour. Il parut offensé. Ses yeux n’étaient plus des yeux. Je dis ce que je pense. Donc, ce que je vois est ici. Ell craqua une allumette.

- I struck a match in the dark... scanda Muescas.

- Ce truc ? dit Ell.

- Count Basie, dit Jules. Anaïs préfère Chopin.

Les bougies prévenaient une nouvelle panne d’électricité.

- C’est mauvais signe, dit Anaïs. Toutes ces bougies. Le feu suffirait amplement à nous éclairer si par malheur l’électricité s’en allait.

Jules la regarda tristement. Il manoeuvrait le soufflet si délicatement qu’on ne savait plus si c’était la maison qui respirait ou lui qui attendait. Ell s’inquiéta. La poussière avait laissé de petites traces phosphorescentes sur ses joues. Elle les tapota.

- Je vais chercher la hache, dit Muescas.

Il sortit et la hache disparut. Il ne restait que le billot. La neige commença à former un petit monticule à la place de la hache.

- Le soleil agrandit notre monde et le mauvais temps le rapetisse, dit Jules. On a besoin des deux. Car un monde trop grand nous donnerait de l’ambition et une vie trop grise nous désespérerait. J’aime cet équilibre.

- Il ne nous empêche pas de crever comme les bêtes, dit Ell.

- Tu vois Muescas ?

La joue de Jules se posa sur le front d’Anaïs.

- Je ne vois rien, dit-elle.

Ell haussa les épaules et remonta. Le chiffon tournoya sur des surfaces qu’on pouvait voir.

- Il a eu une attaque, dit Jules.

La joue se retira.

- On le retrouvera demain, raide comme un passe-lacet.

- Comme la justice ! dit la voix joyeuse d’Ell.

- Il sait où il va, dit Anaïs.

Jules souffrait. Il ne voulait plus la regarder. Il voulait la voir, mais la regarder était devenu une souffrance. Il pense à moi.

- Tu es sûr de la bagnole ? demanda la voix.

La maison bougea. Des braises montèrent dans la cheminée, blanches et rapides.

- La prochaine fois, dit Ell qui était là de nouveau, tu t’habilleras un peu.

Elle se pinça le nez. Elle aussi portait cette odeur de feu de bois et de fougères. Jules gratta le tissu de son pantalon.

- Partons ! dit Anaïs.

- Sans Muescas ?

Jules écarta les bûches.

- Le feu couvera cette nuit, dit-il.

Il le couvrit de cendres et une fumée blanche s’éleva. Chaque perception en cache une autre, mais ce n’est plus une perception ; pas même une impression ; c’est une intelligence. Les personnages existent pour le prouver. Nous ne sommes pas seuls si les fous ne sont pas fous.

- Allons-y ! dit Jules.

Count Basie se tut. Les flammes vacillèrent. On entendait le souffle d’Ell qui emprisonnait les flammes dans sa main. Ne regarde pas. Jules courut dans la tourmente.

- Pourvu qu’elle démarre ! dit Ell.

Elle démarra. Tout se passe comme Antoine le raconte dans sa prison de verre. Elle grelottait sur le seuil. Les phares embrasèrent la remise. On entendait le moteur. Il y aura ce verre entre lui et moi. Et le récit se montrera parce qu’ils l’empêcheront de traverser intégralement cette limite imposée à la folie. Les phares inondèrent le perron. La voiture avançait dans un tournoiement de photons. Comment fixer ce vertige d’un instant qui dure ?

- Muescas n’a qu’à se débrouiller ! dit Ell.

Elle referma la porte dans un grand bruit de clés qui s’entrechoquent. La clé vrilla au fond. Elle éteignit le perron.

- Quand on n’a plus besoin d’elle, elle ne s’en va plus ! bougonna-t-elle.

Elle parlait de l’électricité. Muescas surgit comme un mort au milieu du rêve.

- Je me suis encore perdu !

Jules éclata de rire. Dire qu’on avait décidé de l’abandonner à son sort ! Que devient un personnage qu’on abandonne au récit ? Antoine le savait. Elles montèrent en caquetant, bousculant le nain qui s’accrochait à leurs jupes.

- Je vous remercie, bégaya-t-il. Sans vous... J’ai passé une nuit dans la resserre du Bois-Gentil, il y a longtemps. Mauvaise nuit ! Elle me hante. Vous ne pouvez pas savoir.

- Mais on la voit ! rit Ell qui pinçait le poignet d’Anaïs.

La voiture s’ébranla. Le portail était couché. C’était un moment minimal de l’existence. Rien à voir avec la solitude ni le désespoir. L’existence se recroquevillait pour trouver la forme de l’instant. Plus rien n’est alors laissé au hasard. On est au coeur du récit. Un calvaire effraya Muescas qui se signa. Ell l’imita en riant. Jules écoutait le moteur.

- Putain ! S’il s’arrête, ce con !

Quelle lenteur ! Et quel vide ! Il ne subsistait plus rien de ce qui s’était imposé. La lumière des phares pénétrait une inconsistance croissante.

- Vous avez éteint le feu ? demanda Muescas.

- Il couve, dit Jules.

Muescas grimaça. Il n’aimait pas laisser sa maison avec le feu couvant sous la cendre. Il le noyait. Il fallait quelquefois du temps.

- Les forgerons mouillent le feu, dit Jules.

- Il n’y a plus de forgerons, dit Anaïs.

Qu’en savait-elle ? Elle se reprocha cette suppression d’un détail appartenant à un ensemble qu’elle percevait de l’extérieur. Ell caressait son poignet.

- Nous sommes perdus, dit Muescas.

Sa voix renonçait. Elle s’écoula comme d’une blessure. Une vitre claqua.

- Un gland, expliqua Jules. Ce n’est qu’un gland.

- Un gland ? gémit Muescas. En rase campagne ?

Jules rit. Le moteur allait bien, disait-il. Anaïs écoutait elle aussi. Elle allait bien. En rentrant, elle prendrait un peu de perlimpinpin.

- Du quoi ? s’étonna Ell.

- De la schnouf, grinça Muescas.

- Du médicament, corrigea Jules.

La grille du château était éclairée par une lampe pendue à une potence. Elle tournoyait.

- Ils vont se demander qui on est, dit Muescas qui avait retrouvé sa contenance.

Les phares éclaboussèrent la façade. Les crocodiles grimaçaient. Travail de l’ombre. Au soleil, ils rutilaient comme des sacs à main. Muescas se fondit dans l’ombre, travaillé lui aussi par la profondeur. Puis la voiture pirouetta et on se retrouva à l’hôtel, nus et joyeux.

- Moins de bruit ! fit Jules qui avait pris une douche sinon les filles, comme il les appelait, l’auraient jeté dehors.

Ell redessina l’e avec deux ailes.

- Pourquoi Ell ? demanda Anaïs.

- Pourquoi Anaïs ? dit Ell. Pourquoi Klingelödemauf etc.? On dirait un nom de personnage !

- Mais c’est un nom de personnage ! s’écria Anaïs.

Jules valsa sur le tapis. Il venait de s’endormir.

- À force de ne pas faire l’amour et d’en avoir envie, j’ai sommeillé.

Il regarda l’e deux ailes sur son ventre. Encre indélébile. À quoi jouaient-elles ? Il n’avait aucune envie de sortir par la fenêtre. Il enfonça la tête d’Ell dans un coussin.

- Tu la tuerais ? demanda Anaïs.

- Pour toi, oui ! dit Jules.

Ell émergea.

- Plus de médicaments ! dit-elle. Jules est une femme.

- Tout s’explique !

Ce fut le moment choisi par l’électricité pour tomber en panne. Vous avez les bougies dans le tiroir du chevet. La neige... Je ne me suis jamais senti aussi seule. Au Bois-Gentil, elle avait renoué avec l’expérience du minimum. Elle y retournerait seule. Les pas s’éloignèrent et la porte cessa d’exister. Jules craqua une allumette.

- I struck a match in the dark...

- Ce truc ?

Le cadavre de Count Basie se coucha lui aussi. Où sommes-nous ? Ici.

- Vous vous connaissiez ? demanda Ell.

Jules roupillait. Elle compta les vertèbres. Il en manquait une. Elle gratouilla le cucul.

- Antoine racontera tout ça à ma place.

Ell se cacha le visage, mais ses doigts s’écartaient suffisamment pour laisser les yeux voir ce qu’elle voulait comprendre. Anaïs avait pris trop de médicaments. Il était arrivé une fois quelque chose de semblable à un inconnu de passage. Les gendarmes avaient diagnostiqué une overdose et le type était mort une minute après avoir entendu le verdict. Ell en avait conçu une terreur panique pour les voyageurs sans nom. Les gendarmes qui jouaient aux dominos leur posaient une ou deux questions sans cesser de jouer. Ils répondaient et Ell, derrière le comptoir, ne parvenait pas à entrer dans ces fragments d’un récit qui n’avait aucune chance de devenir assez véridique pour faire la une. Il n’y avait eu qu’un voyageur vraiment étranger à tout ce qui pouvait encore exister ici. Anaïs dit qu’elle ne souhaitait pas mourir ni faire parler d’elle. Elle aussi toucha Jules qui dormait. Elle toucha les gros seins d’Ell qui toucha les siens. Puis Jules grogna et elles cessèrent de se toucher.

- Je partirai demain soir, dit Anaïs, après avoir vu Antoine.

- Et le Bois-gentil ?

- Je ne l’ai pas encore acheté.

Elle pensa : Je ne l’ai pas encore tué. Ell se couvrit et s’enfonça dans le lit.

- Je croyais... dit-elle.

- Je te l’ai dit : tu vas trop vite. Je ne suis pas pressée, moi, dit Anaïs dont l’esprit devinait une tranquillité assouvie.

Elle pensa : Il mourra. Ell écoutait le vent. Elle ne mécoute plus. Elle n’est déjà plus là. Son rêve se brise. Ell s’endormit et Anaïs réveilla Jules qui sortit d’un puits sans fond, mortifié par ce qu’il venait de voir. Elle l’empêcha de se plaindre.

- Tu la connais ? demanda Anaïs.

- Une gigolette, dit Jules.

Il frotta l’e deux ailes, mouilla un doigt, en vain.

- Regarde ce profil, dit-il. Ces filles ne s’en vont pas, ou alors avec un facteur ou un gendarme. Les gars du pays n’en veulent pas. Pas plus que les notaires. Regarde la lèvre dure, la joue qui ne frémit jamais, l’oeil qui ne regarde pas mais qui observe. Ce menton grossièrement taillé à coups de poing.

- Il la frappe ? C’est horrible !

- Il n’en veut pas, dit Jules. Il frappe sur ce qu’il ne désire pas.

- Il manque une dent.

- Seins trop lourds, cuisses de vache, le cou résiste. Il la piétine quand il peut.

- Toi ?

- Ou un autre. Je ne te frapperai jamais.

- Tu ne tiens pas tes promesses.

- Pars demain, Anaïs. Sinon, il va arriver un malheur.

- Il sait que je vais le tuer. Je veux d’abord voir Antoine, lui en parler.

- Tu n’entreras pas. Antoine ne sortira pas. Tu es indésirable et il est asocial. Pars demain. Le même train, la même vie, ne change rien.

- Tu me suivras ?

- Je n’ai jamais suivi personne.

L’hôtel bougea. Le vent secoua les volets.

- Tu sortiras par la fenêtre, dit-elle.

- Non ! Je t’en supplie !

- Maintenant !

Il sortit. La vigne se déchira. Elle ne le regarda pas s’enfuir dans le carreau trop vite gelé.

- Anaïs !

Elle se pencha dans la tourmente.

- Tu me prêtes la bagnole ?

Elle lui lança les clés. Il disparut. Ell aussi avait disparu. Il y eut une autre pirouette, comme dans la nouvelle d’Ambrose Bierce, et le café fuma sous son nez. Jeudi. Il ne neigeait plus. Il avait fini par pleuvoir, lui expliqua la tenancière. Derrière le comptoir, Ell cognait les verres, cheveux pendant devant le visage, furieuse.

- Le jour s’est levé avec le soleil, dit la tenancière qui avait déjà vécu cela.

Elle fit craquer un croissant dans ses doigts experts puis le posa à côté de la tasse.

- Nous n’avons pas toujours cette chance, dit-elle. Vous aurez une bonne journée.

Elle verrait Antoine. Il n’y aurait pas de pirouettes aujourd’hui. Elle se le promettait. Elle serait attentive au moindre détail. Rien n’échapperait à cette attention joyeuse. La tenancière la félicita de trouver elle aussi le temps clément.

- Tout le monde n’est pas de cet avis, dit-elle. Nous aurons du beau temps !

Elle parla encore de cette clémence que d’autres contestaient. Elle parla des autres, de ceux qui trouvaient le temps long ou instable. Elle se chiffonna le visage et fit encore craquer le croissant comme si Anaïs n’avait pas écouté ce chant la première fois.

- Vous devriez y aller ce matin, dit-elle. Avec le temps, on ne sait jamais.

Au fond. Ell frottait, trempait, cognait, aspergeait. Sa fureur devenait comique.

- Ces dames sont parties, dit la tenancière. J’espère qu’elles vous ont saluée. Elles y tenaient beaucoup. Elles ont appris des choses depuis lundi, vous pensez ! Elles vous ont cherchée partout. Je leur ai dit qu’avec la tempête, le Bois-Gentil est...

- Il faut que j’y aille, dit Anaïs en se levant. Excusez-moi. J’y vais.

La tenancière fit un petit écart. Ses sabots claquèrent.

- Allez-y, ma petite, allez-y. Et que Dieu vous...

- Suis-moi, toi, petite idiote ! dit Anaïs en passant devant le comptoir.

Ell fit "pouf" et disparut.

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