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Chapitre XXI
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 Article publié le 14 mars 2006.

oOo

Cette nuit-là - une belle nuit comme il n’y en a qu’en Aure - avec la juste fraîcheur qui appelle la rosée - une nuit étoilée pleine de lune et de chlorophylle qui monte - je suis sur le tas de sable - nue et presque ensevelie dans le sable qui bouge - me régalant de la pince qui me tord la chair entre les jambes - me tortillant doucement - les mâchoires se rapprochant l’une de l’autre - et le ressort d’acier arrêté dans son effort par la consistance de la chair qui s’est durcie - résistant à l’écrasement - savant calcul qui ne blesse rien - qui tient la conscience au bord extrême de la douleur - la chair bleuissant peut-être avec le sang qui cogne à la limite de la pression exercée par les mâchoires - la tête dans le sable - le nez dans les étoiles - écartant les cuisses et les pieds creusant le sable en deux cercles qui s’effondrent - mains triturant les deux bites - ne trouvant pas le plaisir parce que la douleur est trop forte - ou parce que l’alcool me monte à la tête -

J’ai planté la bouteille par le cul au sommet du tas de sable - et je peux m’en abreuver à tout moment - je peux calculer la pénétration de l’alcool dans mon cerveau douloureux - laissant la mâchoire au calcul de son terrible écrasement - n’attendant rien ni de la nuit ni de la douleur - simplement accusant le coup atroce qui me scie - loin du sommeil réparateur et de l’éveil intolérable - ayant trouvé un autre temps - qui passe peut-être mais c’est cette fois sans importance - parce que rien n’est mesuré - qu’il n’y a rien à attendre - ni de cette solitude ni du cri retenu - nécessairement nue - nécessairement torturée - nécessairement seule - et surtout silencieuse - s’étant fondue dans l’ombre - ne reconnaissant pas l’ombre - en acceptant l’infini - la pince ayant atteint le maximum de la pression dans ma chair - et moi l’augmentant de ma propre main - aidant le ressort - remplaçant le ressort à la fin - et n’en pouvant plus de torturer moi-même ma propre chair - déconnectée malgré tous ces efforts de l’esprit qui a tout mesuré - et qui voudrait que ça dure éternellement - et qu’on n’en parle jamais - sachant qu’à la rupture de la chair, tout s’éteint - alors continuant de mesurer - pensant à la prochaine fois - et enfin desserrant l’étreinte - la douleur changeant peut-être - mais cette fois mille fois répercutée dans tous les angles de mon corps.

J’ai posé la pince dans le sable - la douleur s’éloigne lentement anesthésiée par l’alcool qui retrouve le chemin de mes nerfs - et je me mets à attendre les nouvelles forces mentales nécessaires au recommencement de la douleur - parce que j’ai peur de cette douleur - je la désire comme on désire l’anéantissement - je suis incapable d’en apprécier l’unique valeur musculaire - je n’ai jamais atteint cette tranquillité sereine d’amour charnel - c’est mon esprit que je torture - dans le sens inverse de la sexualité qui m’obsède.

Je continuerai comme ça toute la vie - la mort n’est que l’hallucination nécessaire à l’accomplissement de la chair - je n’aime pas la chair parce que je la sais périssable - et je m’aime peut-être d’être éternelle - pourquoi cet amour doit-il mourir un jour de la même mort ? - Comme si j’étais condamnée à la chair - comme si la chair était l’explication de tout ce qui m’arrive - comme si je devais accepter la neutralisation de mon infini - la torturant pour exister mieux encore - lui trouvant le même goût que la viande - ne la comprenant pas comme je peux me comprendre - il ne faut pas que j’arrête de souffrir - il ne faut pas que le plaisir mette fin à ma douleur - il peut en interrompre la torture - et par contraste la rendre encore plus nécessaire - mais il ne faut pas que ça s’arrête comme les hommes le veulent quand ils vous ont épousée et chargée d’un enfant qui est d’abord à leur image -

C’était la nuit et j’aimais me faire mal - oubliant l’heure - sachant que le soleil était l’inévitable fin - ne me souciant pas le moins du monde de ce qui pouvait lui arriver - le sommeil ne pouvait pas m’entraîner hors de ce monde - le sable me giclant sur la peau comme de l’eau chaque fois que je le secouais - le monde comme une rivière sous moi - la rivière du monde comme le lit de ma douleur - sachant parfaitement nager dans ces eaux-là.

 

Je ne les ai pas vus arriver - j’étais aux anges - j’étais avec les anges du désespoir et de la haine de soi - et je n’ai pas vu qu’ils me surveillaient depuis un bon moment sans doute - ne se cachant pas - debout tous les trois l’un contre l’autre - Eva, dans sa robe de chambre qui a l’air d’un scaphandre, Pancho, le fils qui veut faire le clown comme son père - et Joan - le funambule qui a peur du fil - l’amant qui veut jouer au maître - et je ne les ai pas vus discuter dans l’ombre - me regardant souffrir avec ma pince d’acier entre les cuisses - me mordant comme une bête sauvage les lèvres muettes de mon sexe de femme - et ils m’ont vue poser la pince sur le sable à côté de ma tête où j’espérais l’entendre se détendre lentement - ils m’ont vue m’étirer comme un oiseau dans la vasque que je croyais être le monde - et ils ont commencé d’avancer vers moi - et c’est parce que leurs pas s’enfonçaient dans la terre que j’ai relevé la tête - bras en croix d’un coup retenant la fureur de mes seins - cuisses claquant l’une contre l’autre en se refermant sur le monde de mon sexe - pieds joints se glissant creusant le sable avec lenteur - sous les fesses se glissant - et le buste dressé - ramenant les genoux - recueillant les membres autour du tronc - la tête immobile - ne sachant quelle réponse donner à leur inévitable question - bain de lune - coquetterie de femme - éphémère parfum de la jeunesse qu’on voudrait retrouver -

- Et ce truc entre tes jambes ? - fait alors Joan en montrant mon corps au reflet de sable.

- Quel truc ? dis-je, l’ayant dans le dos, assoupi maintenant dans le sable frais qui s’accroche à son acier détendu.

- Bain de lune, mon oeil ! dit Pancho qu’on ne peut pas prendre au sérieux quand il n’est pas maquillé - mais la nuit creuse d’étranges rides sous ses yeux - et je ne vois pas sa bouche.

- Salope ! lance Joan.

- Ce que tu fais ne nous intéresse pas, dit Eva en s’approchant.

- Le spectacle est terminé ! dis-je d’un coup - mais je sens bien que ce n’est pas le cas - 

Eva sourit tranquillement - elle dit :

- Et tu l’as caché où, ton fric ?

- On a cherché partout, dit Joan, et on a rien trouvé.

- Pas un dollar, rien - dit Pancho.

- Foutez le camp - dis-je sans crier - je n’ai pas le fric qui vous fait envie - il est à la banque, enfin ce qui reste -

- Il est pas à la banque, dit Joan.

J’ai envie de pleurer. C’est foutu.

- Et il serait où ? dis-je en tremblant - mon petit corps recroquevillé dans le sable - sentant l’acier contre ma fesse ensevelie -

- Il est quelque part et on veut savoir où, dit Joan.

- On te fera pas de mal, dit Eva toujours souriante. Tu nous donnes le fric et on s’en va. On en a marre de toi. Tu n’es qu’une poivrote et tu ne vaux plus rien au trapèze. Et puis tu nous emmerdes du matin au soir. On en a rien à foutre de ce que tu fous de ton sexe. C’est ton problème. On veut partir. Avec le fric. Il en reste, je le sais.

- Il est à la banque, je te dis.

- Non, il n’est pas à la banque, répète Joan.

- On veut simplement savoir où il est, murmure Pancho. On s’est mis d’accord là-dessus tous les trois. Ne cherche pas des histoires.

- Et qu’est-ce que vous ferez si j’en cherche ?

- T’en chercheras pas, dit Joan - lentement - avec cette lenteur qui est le propre des préparatifs de la violence.

- Je veux pas en chercher, dis-je - creusant le sable autour de moi - mais je peux rien pour vous. Il est à la banque, le fric.

- Non, dit Joan, avec cette même lenteur qui me pénètre doucement - Il n’est pas à la banque. J’en mettrais ma main au feu.

- Est-ce que tu veux qu’on te mette les tiennes dans le feu ? - fait Pancho en me touchant les genoux - je ne peux pas reculer.

- Vous allez me torturer ! - lançai-je comme un défi - me torturer ! Il faut avoir du cran pour ça.

- Donne-moi la pince, demande Joan en s’appuyant sur mon épaule - sa main tremble un peu - 

- Quelle pince ?

- Celle que t’avais dans le con ! Donne-LA-MOI !

- C’est pas un jeu, tu sais ? fait Pancho.

J’ai vraiment pas envie de jouer - et je me retourne pour fouiller dans le sable - je plonge ma main dans cette humidité qui s’effondre - trouve l’acier - j’ai son goût dans la bouche - je donne la pince à Joan qui la manipule en silence -

- On veut vraiment pas te faire du mal, dit Eva qui recule dans l’ombre - Tu as été gentille avec nous pendant tout ce temps - mais maintenant Joan pense qu’il faut te quitter. C’est à cause de ton ivrognerie et de tes bizarreries sexuelles. J’en ai discuté avec Joan. Il dit que tu es folle. Si c’est le cas, il vaut mieux qu’on parte -

Je ne la vois plus - elle est tout entière entrée dans l’ombre - tandis que mon corps est un reflet de lune - humide - des perles d’eau se détachant de ma peau et se mêlant au sable.

- Faut vraiment que tu nous dises où est le fric, dit Joan en me forçant à déplier les jambes - 

J’ai un sourire ravi en réponse à son projet - j’écarte les cuisses sans qu’il me demande rien - son visage se ferme d’un coup - Pancho s’est jeté à genoux entre mes cuisses noires.

- S’il s’agit de ça, dis-je - vous pouvez bien me faire crever. Je vais vous aimer à en crever.

Joan hausse les épaules et sa tête pivote en direction de l’ombre dans laquelle Eva s’est réfugiée - il dit quelque chose que je ne comprends pas - mais je saisis Pancho par les cheveux et je lui dis :

- Non, pas toi - C’est la bite de Joan que je veux - pas la tienne !

- Tu n’auras pas ce que tu demandes, dit Joan sans me regarder - la tête toujours tournée du côté de l’ombre muette.

- Vous non plus ! -

J’ai presque crié - et Pancho m’est tombé dessus pour m’empêcher de continuer - sa main sur ma bouche - me tordant la tête contre sa poitrine dont le coeur battait la chamade - le poing de Joan s’est abattu sur ma tête -

- C’est pas la peine de crier, dit-il calmement. Si tu cries, on te remplit la bouche de merde - et la main de Pancho se retire - mais il m’écrase toujours la tête contre sa poitrine émue.

- Encore un truc bandant ! fais-je.

- On n’en tirera rien, dit Joan à l’ombre d’Eva qui se tait.

- Ou alors il faut aller plus loin, dit Pancho d’une voix tremblante - je veux pas avoir fait tout ça pour rien - faut aller plus loin.

- Plus loin c’est la torturer, dit Joan.

- On avait dit qu’on irait jusque-là si c’était nécessaire, dit Pancho dont le coeur se déchaîne.

- Tiens, dit Joan - et il lui tend la pince qui m’a coûté une fortune dans le meilleur sex-chop de la région - commence si tu penses que c’est ce qu’il faut faire.

Pancho prend la pince - il l’ouvre d’un coup - il sait qu’il ne doit pas réfléchir - sinon il ne pourra pas - les mâchoires me mordent enfin la pointe d’un sein - la douleur est suave - j’ouvre la bouche pour respirer à pleins poumons les senteurs qui remontent de mes cuisses - le mécanisme tourne doucement - rapprochant les mâchoires - augmentant la douleur qui est mon seul plaisir -

- C’est pas comme ça qu’elle parlera, dit Joan qui s’est relevé - debout maintenant - regardant l’acier se fermer comme une main - sentant la douleur me communiquer ses mondes changeants -

- On peut pas partir sans argent, dit Eva dans l’ombre.

- Il faut partir, dit Pancho. On peut plus reculer.

- Elle nous en voudra pas si on reste, dit Joan qui commence à me connaître vraiment. Elle pardonnera rien rapport au fric. Pour le reste, j’ai pas envie de devenir son esclave.

- Tu veux partir sans le fric ? dit Eva.

- Je ne partirai pas sans toi - s’empresse d’ajouter Joan.

 

*

 

Eva n’est pas sortie de l’ombre - Joan l’a rejointe - disparaissant à son tour - et puis j’ai pu les voir tous les deux dans la clarté de la lune pendant qu’ils traversaient la cour de la ferme - entrant dans la cuisine qui était restée allumée - et s’asseyant peut-être de chaque côté de la cheminée - les bûches de chêne se touchant par la pointe pour exciter le feu dans leur braise incandescente - ils m’ont laissée seule avec ma pince dans le sein et Pancho entre les cuisses - murmurant qu’ils avaient été lâches - ce qui ne l’étonnait pas de la part d’aussi médiocres amoureux - qu’il avait peut-être vu baiser en effet - dans la roulotte transparente ou à travers le plancher d’une grange - immobile entre mes cuisses - ne me regardant pas - les genoux dans mes poils et le sable qui n’achevait rien - tandis que la douleur me transportait doucement dans le royaume du vide - et c’est parce qu’il savait maintenant que la pince était un objet de plaisir qu’il me l’a arrachée en pleurant - et mon sein s’est déchiré comme du papier - anéantissant la douleur dans une giclée de sang dont je n’ai perçu que la chaleur - et mes yeux ont dû traverser la terreur - mes mains se sont ouvertes pour s’accrocher à la vie - et cet adolescent de pacotille a tout compris de mon désespoir - tenant la pince sanglante dont la mâchoire continuait d’écraser le bout de mon sein - et de l’autre main secouant le sein ouvert disant : 

- C’est donc le sang qui te fera parler ! - 

Il avait envie de crier sa joie de m’avoir mise à nue - il s’est levé entre mes jambes que je voulais fermer - tenant toujours la pince comme un trophée - et il regardait la fenêtre éclairée de la cuisine - voulant sans doute les avertir qu’il avait commencé ce qu’ils n’avaient pas osé entreprendre - le viol de ma chair - l’incision dans la chair - l’arrachement de la chair - et non plus la douleur qui ne fait pas couler le sang - ou à peine - juste de quoi abreuver un vague rêve de supplice.

- C’est donc le sang qui te fera parler ! - 

Et j’avais envie de crier - parce que je n’avais plus mal - parce que ce n’était plus une torture - c’était ma lente destruction qui commençait - entre les mains d’un enfant qui découvre la vie à travers ce qui reste de la mienne - brandissant la pince et le mamelon méconnaissable - et m’obligeant à le suivre dans la grange où il a allumé une faible lampe pour assister au spectacle de mon éparpillement - j’étais le cul dans la paille - dans la terre et sentant les rigoles sous moi et ce jeune sanson me nourrissait de sa cruauté sans bornes - ouvrant la pince - jetant le bout de chair dans le foin merdeux où il était perdu à jamais - il commençait le partage pour alimenter sa folie qui était tout à côté de la mienne - 

- Est-ce que ça te suffit ? dit-il d’une petite voix qui ne trouvait pas la bonne hauteur - Je continue ?

Il pouvait continuer - je n’y croyais pas encore tout à fait - et il a descendu le trapèze d’entraînement qui était accroché à une poutre de la charpente - descendant l’instrument de torture - me demandant de m’y ajuster - et il me ligota comme à l’estrapade - mains et pieds liés dans le dos - et lentement m’a soulevée dans l’air fétide de la grange qui n’avait que des odeurs anciennes - lentement je me suis détachée du sol - et je suis retournée au plaisir - chutant d’un coup dans l’air poisseux - arrêtée avant de toucher le sol dans une incroyable douleur qui alimentait toutes les fibres de ma présence mentale - et remontant encore - le corps secoué de spasmes atroces - ne sentant plus la blessure ouverte de ma poitrine - ayant annulé les effets de la plaie sur mon esprit - remontant dans la poussière végétale en putréfaction - l’air chargé de moisissures me remplissant les poumons - encore retombant dans le lit d’une douleur calculée - depuis si longtemps calculée pour punir - et recevant la punition avec des cris de plaisir qui n’étaient plus ma voix - gémissant et soumise - chaque fois acceptant la nécessité de recommencer - jusqu’à ce point où la douleur stagne comme une eau qu’on arrête de secouer - les dernières ondes s’arrondissant sur les bords - touchant les nerfs avec moins d’intensité - moins de fréquence - et je montais quand j’ai atteint ce point d’indicible éternité - montant entre les poutres dont la poussière ne me parvenait plus - retombant aussitôt mais dans une parfaite indifférence - étant entrée dans la jouissance - ne sachant rien de sa durée - la corde cisaillant mes chairs - la chair ayant transmis le message aux connexions - et mon esprit reprenant tout dans l’ordre - depuis le début et ne cherchant nullement la fin probable - j’ai attendu dans l’éternité - j’ai attendu autant de temps que c’était nécessaire - et quand je suis revenue à moi - j’étais couchée dans la paille et le jeune adolescent m’enfonçait les pointes d’une fourche dans la cuisse -

 

Il ne parlait plus - il avait sans doute cessé de parler quand il s’était rendu compte que je n’étais plus avec lui - et qu’il n’avait aucune chance de me faire revenir dans son monde antisexuel - mais j’ai ouvert les yeux à cause d’une douleur étrange - d’une douleur encore lointaine mais qui me donnait l’impression d’anéantir la douleur - je me suis souvenue du sang - en même temps que le sang s’est mis à gicler de ma cuisse - et qu’il reculait avec la fourche dans les mains - la pointant de nouveau vers moi - vers la femme-cible qu’il voulait atteindre - la fourche pénétrant de nouveau dans mes jambes qui s’alourdissaient - pénétrant plusieurs fois sans que je puisse crier - crier ma terreur de me sentir détruite - de m’approcher de la destruction dans un silence qui n’était que celui de ma soudaine surdité - et puis je n’ai plus senti mes jambes - elles n’étaient plus mes jambes - elles flottaient sous moi - mêlées de paille et de sang - bougeant à cause des mouvements de mon corps - mais ne répondant pas à l’appel de ma peur - de la peur atroce qui s’installait à la place de la douleur - et il s’est mis à détruire mes bras - les traversant et les secouant au bout de la fourche - moi attendant qu’il me perce le coeur - tandis qu’il disparaissait dans la lumière devenue blanche uniformément - l’ombre était avalée par ma soudaine cécité - aveugle et sourde je subissais sa violence - je n’assistais même pas au spectacle de ma destruction - il n’était pas important que je finisse par en mourir - j’étais outragée - cette destruction contre laquelle je ne pouvais rien, me révoltait - je n’avais plus aucune chance par rapport au plaisir - il aurait pu se passer de ce supplice inconcevable - inconcevable ! - Se passer de détruire mon apparence - je lui aurais tout dit - tout donné - tout pardonné - s’il n’avait pas entrepris de me détruire pour obtenir ce maudit fric dont la présence s’est mise à m’obséder - je le voyais dans le plancher de la voiture - je le voyais brûler tandis que je révélais sa cachette - et ils se brûlaient les mains dans ce feu qui était ma réponse à la brutale destruction dont il aurait pu se passer - parce que je lui aurais tout dit - tout donné - et on aurait recommencé pour que je lui redise tout avec la même douleur - mais il n’avait rien compris au désir qui était la seule justification que j’opposais à l’existence pour la continuer jusqu’à l’impossible - il n’avait pas su être l’amant - il n’avait pensé qu’au supplice parce que c’était le seul moyen de m’arracher le secret du fric qui le faisait rêver -

Et puis j’ai senti sa bite dans mon sexe - je ne l’ai pas sentie sexuellement - j’ai senti qu’elle était dans mon sexe - et je l’ai haï de ne pas craindre de poursuivre l’outrage de cette manière - sa bite longue et dure limant ma surface sexuelle sans mémoire maintenant - et je ne pouvais pas voir son visage - je ne pouvais rien entendre de son cri - je sentais son haleine chaude - l’odeur de tabac qui y persistait - ne sentant rien non plus de sa chair dans la mienne, - le long de mes bras et sur mes seins - peut-être suffoquant à cause du poids - attendant l’éjaculation qui mettrait fin à cette mascarade de supplice - attendant l’écoulement de son plaisir dans ma chair absente - sentant que ma fin était toute proche - recueillant la jute et basculant d’un coup dans la mort -

Mais il était en train de me violer - il avait voulu violer mon silence de garce obstinée - maintenant il me violait parce que j’étais morte sans avoir rien dit - et il s’est mis à me vouloir morte - il en avait plus rien à foutre que je vive - le fric, il le trouverait - il était assez malin pour ça - et puis le plaisir arrivait - il arrivait après toute cette violence - et ses mains ont commencé leur sinistre aventure - se posant sur ma gorge - cherchant à localiser l’intérieur - doigts furetant comme des écureuils - presque doux me menant pour un instant à la surface de la vie - attendant le baiser de sa bouche sèche et puante - et les doigts se sont immobilisés - ils avaient rencontré tous les os - toutes les veines - et il s’est mis à m’étrangler - m’étranglant avant toute chose - espérant jouir dans le corps d’une morte - ne souhaitant pas que j’assiste au spectacle de sa jouissance infâme - serrant jusqu’à me couper la respiration - et je sortais la langue la secouant dans l’air - et puis le monde s’est éteint - à ce moment, je me suis mise à aimer la mort - j’étais détruite à tout jamais.

 

*

 

Quand je reviens à moi - le jour commence à peine de se lever - je vois le toit de la maison - noir rectangle qui découpe deux angles dans un ciel de verre - je ne peux pas bouger la tête - j’ai envie de parler - mais il y a un goût de vomissure dans ma bouche - je ne sens plus mon corps - la douleur est lointaine, diffuse - impossible de la localiser - je voudrais voir mes mains - sentir mes jambes - mes yeux restent ouverts sur l’abstraction géométrique qui prend toute la place - ciel transparent sans distance - angles noirs qui se rejoignent pour fermer un morceau du rectangle - ne voyant pas mes mains qui peut-être ne sont plus des mains - la gorge lancinante - au souvenir des mains - cherchant la douleur dans mon sexe - soulevant peut-être les jambes - je n’en sais rien - les odeurs se mélangent - la rosée est peut-être sur mon corps immobile - le sang devrait aussi avoir une odeur - est-ce la terre que je sens - je suis couchée dessus - et puis ma tête tourne sur le côté - mes yeux s’enfoncent dans les cheveux - je vois des reflets - un peu de terre mouillée - une transparence opaque dans le fond - où des ombres bougent - chacune à leur place - et je cherche à les identifier - je cherche à savoir qui est qui - je n’ai pas tout oublié -

Je vois d’abord le gosse nu sous un jet d’eau horizontal - pivotant offrant ses faces à l’eau qui dégouline encore sur ses jambes - les bras en l’air tournant sur place dans la flaque boueuse noire et rose - pataugeant l’air inquiet me regardant chaque fois - c’est Eva qui le douche - tenant le tuyau entre ses jambes et jouant avec la courbure du jet sur la peau de l’enfant qui m’a violée - les coulures roses de mon sang arrivant dans la terre noire - voyant le visage dur de Joan qui est debout contre le mur - entre la fenêtre encore éclairée et la porte qui s’ouvre dans l’ombre - Joan les mains dans les poches ne regardant rien - pensant à ce qui vient d’arriver - je voudrais parler mais je ne peux pas - il m’a sans doute brisé le cou - ma voix s’agite dans ma tête - je voudrais dire que j’ai terriblement peur - à travers ma tignasse en broussaille j’ai envie de demander de l’aide - si c’est encore possible - s’il est possible que je sois encore de la chair que j’ai envie de retrouver - ne pensant ni au viol ni à l’argent volé - pensant que j’ai peut-être une chance de m’en sortir.

- Je ne peux pas le croire ! dit Eva. Je ne peux pas le croire !

- C’est pourtant ce qui est arrivé.

- On ne peut pas la laisser comme ça !

- Il faut l’achever, dit Pancho.

- Joan va s’en charger.

Lavant le sang sur le corps nu de l’adolescent qui bande encore - sa bite vibrant dans les éclaboussures - montrant la bite droite qui revient encore au plaisir - sa mère effaçant les traces du viol - pensant à tout ce qui pourrait révéler le passage du violeur - mouillant le sol - secouant la paille et l’inondant - faisant déborder les rigoles - et frottant la peau de son fils avec la main - de l’autre l’eau gicle avec attention - et elle vient vers moi - le jet d’eau dans sa main - j’entends la chute de l’eau près de moi - dans la terre qui s’éparpille - les gouttes de terre s’éparpillant sur mon corps qui se réveille lentement - et elle écarte mes jambes du bout du pied - me fourrant d’un coup le jet d’eau dans le sexe - lavant toutes traces de viol - le regard absorbé dans le travail qu’elle est en train d’effectuer avec toute la minutie nécessaire à la disparition de toutes traces - puis me lavant le corps dans le jet d’eau qui court sur moi - du bout du pied me retournant sur le ventre - l’eau giclant dans mon cul - le long de mes jambes qui reviennent lentement à la douleur - me retournant encore dans la flaque noire qui me traverse les yeux que je ne peux pas fermer - me remplissant la bouche du mélange - m’enfonçant dans l’obscurité douloureuse de la terre molle - de la terre qui se liquéfie - ma tête s’enfonçant bouche ouverte dans le liquide épais qui touche ma gorge - sentant le jet d’eau entre mes cuisses - mes bras ne se souvenant plus de rien - simplement mes mains secouant la terre qui a l’air d’une crème - mon coeur trouvant la douleur - l’augmentant dans ma gorge - mes bras se raidissant - tout le poids de son cul pesant sur ma nuque - jet d’eau dans le cul -

- Elle ne veut pas crever ! Elle ne veut pas crever ! Fais-le toi !

Je sens ses jambes nues sur mes flancs - ses jambes tendues qui cherchent l’appui - moi respirant dans les bulles comme je peux - retournant à la douleur - n’y pouvant rien - la peur s’alliant à la douleur.

- Fais-le toi ! dit-elle encore peut-être pleurant -

Et ma tête refait surface - on me retourne face au ciel dans la terre boueuse - je suffoque - j’ai mal à la gorge - je sens mes dents dans une douleur atroce qui est celle de ma face brisée en mille morceaux - je la vois valdinguer loin de mes jambes - sa robe de chambre souillée par la flaque - et son fils nu qui la rejoint - criant quelque chose que je ne comprends pas - elle criant aussi :

- Fais-le ! Je ne peux pas. Je n’ai pas la force qu’il faut. Elle est trop forte. Elle a toujours été plus forte que moi. Ce n’est pas moi qui la ferai crever.

- Dis à ton fils de terminer son travail. Je deviens fou.

- Ça te servira à rien de foutre le camp.

- Je peux la faire crever. Je l’ai fait crever plusieurs fois. Elle crèvera encore. Laissez-moi essayer !

- On peut pas la laisser comme ça. Ni lui ne peut rester dans cet état.

- Ne fais rien contre nous Joan. Tu le regretterais.

- Laisse-moi les crever tous les deux, hurle Pancho. Laisse-moi les crever. Ils cherchent encore à te tromper. Il couchera plus avec elle ! Ces deux salauds ne s’enverront plus en l’air.

- Tu vas rester à poil, espèce de fou ?

- Il faut continuer de le laver. Il faut que je lave le cadavre.

- Mais elle n’est pas morte. Vous êtes fous tous les deux !

- Pancho est fou. Il l’a toujours été. Il faut que je le lave encore. Et je la laverai elle aussi. Ils ne trouveront aucune trace de viol.

- Et les coups de fourche ! Rien ne pourra les faire disparaître.

- N’importe qui peut donner des coups de fourche. Si tu étais l’homme que j’aime, tu irais chercher la fourche pour la faire crever.

- Je ne suis pas un assassin. Je n’ai même pas réussi à voler. Je m’expliquerai. Ils soigneront ton fils.

- Personne n’expliquera rien. Personne !

Et elle continue de laver le fils qui tourne dans le jet d’eau - attendant qu’il aille chercher la fourche - parce qu’elle est sûre de l’aimer - et qu’elle a l’impression de maîtriser la situation -

- Faudra bien s’expliquer. Elle peut vivre encore.

- Pas si tu l’achèves. Ne nous laisse pas cette besogne.

- J’ai envie de foutre le camp.

- Fous le camp alors ! Mais ne cherche pas les explications. Elles ne suffiront pas à te blanchir. C’est toi qui dois la tuer.

- Je vais devenir fou, dit Joan en se frottant le visage avec ses grosses mains qui ne tueront jamais personne -

Je peux le voir frotter ce visage au bord de la folie - de la folie par désespoir - mais il ne me regarde même pas - je m’enfonce dans la flaque -

- On va tous devenir fou, fait Pancho dans le jet d’eau -

Et ça le fait marrer de dire ça - il rit dans les giclées qui fouillent son corps - à la recherche de l’atome de sang qui serait une preuve - mais lui n’en a rien à foutre de l’innocence devant le monde - il n’y croit pas, à l’innocence - il veut simplement prendre plaisir à mon agonie - c’est tout ce qu’il veut - et sa mère est en train de le tromper - il la hait parce qu’elle cherche à annuler les effets de sa folie - ce n’est pas comme ça qu’on agit avec un fou - elle ne fait qu’augmenter son envie de destruction - peut-être qu’il la détruira aussi - mais d’abord il faut que je crève - et c’est exactement ce que je suis en train de faire - de la façon la plus atroce - me noyant doucement dans la boue - sous le ciel qui se recrée - le soleil à peine chaud sur ma peau ouverte -

Et Joan n’arrive pas à se décider - à me prendre dans ses bras et à me jeter sur le plateau de la camionnette - bousculant cette folie - jouant des coudes jusqu’à la cabine - et mettant le moteur en marche - le moteur dérangeant la tranquillité qui était comme un couvercle de silence sur cette folie - descendant à toute allure la route étroite - moi glissant d’un rancher à l’autre sur le plateau - regardant le ciel immobile - les arbres défilant - reconnaissant chaque virage - et remerciant le ciel de m’offrir une chance de me sortir vivante de cette tragédie burlesque qui n’est en quelque sorte que le fruit de mauvaises rencontres.

Mais au lieu de ça - Joan demeure piteusement immobile entre la fenêtre devenue noire et la porte qui recueille maintenant un peu de lumière - piteux et immobile tandis que j’agonise - tandis que j’agonise - et Pancho s’est arrêté de rire à cause de la gifle qui irrite encore sa joue - il est furieux - il a envie de tuer - et sa mère lui caresse amoureusement la bite avec le jet d’eau - et il retourne au plaisir - c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour le calmer - il jouit très vite en se mordant les lèvres - étreignant l’épaule de sa mère qui continue la caresse - la bite étant restée dure et raide - peut-être douloureuse - et il me regarde en clignant des yeux - ouvrant la bouche pour s’humecter les lèvres d’un coup de langue - l’adolescence jaillissant en lui à nouveau - sa mère manipulant la bite d’une main experte - et Joan ne regarde même pas ce qu’ils font - sachant qu’Eva n’est pas devenue subitement folle - elle est restée la mère attentive qu’elle a toujours été - et elle est bien décidé à aller au bout de sa révolte - poussant le monde dans le silence qui est le mien.

- Sûr que je vais pas rester là à attendre les bras croisés à ne rien faire pour cette pauvresse, dit Joan entre les dents - je ne peux pas lui faire ça - je ne peux pas rester les bras croisés - Qu’elle fasse ce qu’elle veut avec le gosse - Moi je sais ce que j’ai à faire - Elle est avec son gosse et je ferai rien pour leur nuire - moi je suis avec Anaïs - et il faut que ça s’arrête pour tout le monde -

- Qu’est-ce que tu racontes ? dit Eva qui tient le jet d’eau sous un pied - la flaque les encerclant elle et son fils - et les deux mains occupées à caresser la bite -

Pancho tient la tête renversée - les yeux pleins de ciel et respirant par la bouche - Joan dit : 

- Je ne sais vraiment pas ce qu’il faut faire - Je ne ferai rien !

C’est le couperet qui tombe sur ma gorge muette - je m’évanouis d’un coup - ou plutôt d’un coup je touche le fond de la vie qui s’est vidée par le trou - creusant encore dans cette matière qui s’effrite sous mes doigts industrieux - à genoux dans la boue épaisse qui coule entre mes jambes - le dos égratigné par la voûte - ne laissant derrière moi qu’un trou de lumière qui finira bien par s’éteindre un jour - faut pas se faire d’illusion - poussant la lampe-tempête devant moi - prise soudain d’une crise de claustrophobie - me retournant pour jeter un coup d’oeil en arrière et voyant qu’on est en train de reboucher le trou - puis regardant la panique sortir de moi - prendre la forme de l’enfant que je n’ai pas aimé - l’enfant se cognant la tête contre le mur qui ne veut pas dire son épaisseur - annulant tout espoir de revoir le jour - l’angoisse se muant en une terrible douleur, qui est celle d’un enfantement qui n’aura pas de fin - pas si j’écoute l’enfant - pas si je m’explique avec lui sur les raisons de mon indifférence à son égard - sauf si je meurs - sauf si j’accepte de laisser mon coeur s’ouvrir à cette tentation - à l’abandon définitif - acceptant la nécessité du néant - en remplacement d’une probable éternité de douleurs et de cauchemars.

Mais il y a des voix qui clapotent à la surface de ma tombe - je remonte - pas tout entière remontant dans le clapotis de voix qui parlent de moi - à peine attentive - ayant perdu toute l’attention nécessaire à la vie - pour qu’elle dure encore - m’immobilisant dans ce léger bouillonnement qui éclate en bulles sonores dans ma tête - je me libère encore de l’étreinte - à cause d’une ondulation - à cause d’un signe de vie qui est peut-être la mienne.

 

*

 

Mais ce ne sont peut-être pas les voix qui m’ont ramenée à la vie - ce sont toujours leurs voix et elles me font horreur - c’est Eva qui dit :

- Ya pas d’autre solution ! Et c’est toi qui DOIS le faire !

- Je ferai ce que j’ai à faire. Avec ou sans toi.

- Tout ce que tu vas faire, Joan, il faut que tu le fasses avec moi.

- Alors arrête de penser à cette horreur. C’est ton môme qu’il faut sauver.

- J’ai besoin de personne pour ça. Pas même de toi. J’ai juste besoin de toi pour en finir avec cette salope qui est de trop.

- C’est pas comme ça que tu t’en sortiras. Personne ne s’en sortira de cette manière : on me foutra en tôle, ton fils va finir ses jours dans un hôpital, et toi, toi...

Mais Joan ne finit pas ce qu’il a envie de dire - j’ai ouvert les yeux et j’ai appelé doucement - il m’a regardée sans comprendre - ne comprenant même pas que je venais de parler - simplement ayant entendu le son de ma voix - le son de ma vie - de ce qui me restait de vie pour m’accrocher à ses basques - il m’aurait tuée s’il avait été sûr du silence du monde - mais le monde allait poser des questions - et il avait besoin que ce soit moi qui rompe le silence - il regrettait d’avoir mis les pieds dans cette histoire - il n’était plus capable d’amour - pensait plus qu’à sauver sa peau - les deux femmes le tirant par la main - chacune de son côté - et il n’avait pas l’intention de donner à l’une ce que l’autre pouvait lui donner à lui - voilà où il en était, le Joan - loin de sa Catalogne natale - et prêt à tout pour continuer de vivre sa vie - avec ou sans les femmes présentes - de toute façon avec n’importe quelle femme qui lui donnerait l’oubli de tout - et particulièrement de ce qu’il était en train de payer à la vie -

- Et qu’est-ce qu’on pourra leur raconter ? demandait Eva comme si elle faisait l’essai d’une nouvelle thèse - Faudrait qu’elle se taisE - c’est pas son genre - elle cherchera à nous faire crever -

- Ça, tu n’en sais rien, dit Joan qui semblait retrouver la tranquillité -

Comme s’il venait de trouver tous les mots qu’il cherchait depuis ce matin - collant les mots bout à bout pour que ça forme un alibi à toute épreuve - ayant confiance dans la solidité d’Eva - peut-être croyant à la possibilité de mon silence - mais redoutant de toute façon la présence incontrôlable, verbale par-dessus le marché, de Pancho qui fumait une cigarette imaginaire - une couverture sur le dos - assis sur le seuil de la maison - faisant le clown pour qu’on s’intéresse à lui - ou alors il avait retrouvé le calme qui était le sien en dehors des crises - et il ne se rappelait plus de rien - au fond, restait plus qu’à rechercher mon accord - je pouvais dire oui - j’en avais la force - 

- Tu vas tout de même pas lui demander son avis ? dit Eva dont la voix tremblante trahissait une terreur naissante -

Je sais de quoi je parle question terreur - c’est la terreur et pas autre chose qui arrivait dans son esprit - et elle posait des questions parce qu’elle n’avait plus aucune réponse à donner à celles qui se posaient sans qu’on les cherche - lui demander son avis ?

Joan avait compris que ce n’était pas la haine qui avait calmé mes convulsions - nue dans la boue - ensevelie jusqu’aux coins des lèvres et goûtant l’amertume de la terre - que je n’avais pas le coeur rempli de cette haine qui finit toujours par faire dégouliner la vérité sur le menton des témoins oculaires - non pas la haine - pas la haine qui m’aurait fait crever sur le champ - et avec moi la vérité - et la jouissance qui voulait s’y aboucher - pas la haine anesthésiant l’infini de douleur qui existait avec moi dans un corps meurtri - troué - sale - violé - à l’intérieur peut-être plein de sang qui n’attendait qu’à coaguler - non pas la haine, Eva - à ce moment-là, j’aurais pleuré de désespoir s’il y avait eu la moindre haine dans mon coeur - et débordant de mon coeur sur toutes mes tripes - et sur ma cervelle écaillée qui s’émiettait encore - j’avais trop peur de toi - trop peur que ce soit possible de disparaître de cette manière - j’étais captive de ton projet - et cette séquestration ne me paraissait pas le moins du monde abusive - pas le moins du monde critiquable - je ne craignais pas la douleur des chaînes que tu jetais sur moi - j’étais soumise - je devais être belle malgré la meurtrissure - j’avais tellement envie d’être belle pour te plaire - pour que ça continue - la porte fermée pour toujours sur ma liberté d’oiselle en chaleur - mais opinant à tous tes caprices de maîtresse intraitable - de maîtresse violente mais jusqu’à la douleur, Eva - pas jusqu’à la mort - pas jusqu’à l’extinction de toute lumière jetée sur mon nombril - prête à tout, même au silence, pour que tu n’abattes pas sur moi l’arme de ta fureur de vivre avant les autres -

C’est vrai qu’il n’y avait aucune haine - et Joan lisait maintenant dans mon regard - il disait :

- Peut-être pour l’amour de moi, anaïs, si tu veux bien -

Et Eva se révoltait en levant les bras au ciel - criant Amour ! de toutes ses forces en direction du fils maintenant tranquillisé par les substances que son cerveau venait de lui fabriquer - abouché au biberon de sa santé mentale qu’il avait fragile - il le savait - et incapable de se souvenir de ce qu’il avait fait - et moi nue, entourée de boue, le sang pourrissant dans mes plaies béantes - j’attendais qu’on m’attache - mais non pas au poteau de torture - au lit si on voulait que ce soit ma prison - j’avais beaucoup donné dans ce sens là - je savais de quoi il était question - mais je pouvais aussi être l’esclave du trapèze - ou l’esclave de la cuisine - l’esclave du silence - acceptant les coups en cas de paresse - mais jamais pour avoir rompu le silence - il fallait me croire - jamais je ne trahirai les raisons de mon esclavage.

- Pour l’amour de moi, continuait Joan. Tout ceci n’est qu’un affreux mensonge. On te soignera. Il faut qu’on paye ! Il faut qu’on paye - se jetant maintenant à genoux dans la boue - ce qui attise le feu d’horreur dans la tête d’Eva qui prend son fils à témoin :

- William ! Il faut que tu m’aides.

Mais Pancho ne se souvient plus qu’il s’appelle William - que c’est le nom de son grand-père américain - il ne sait rien de ce qu’on fait pour lui là-bas où on a honte de sa mère - parce qu’on en a appris des choses - et elles vont revenir au galop !

- William ! Viens par ici. Écoute-moi.

Mais Pancho caresse le chat - il caresse cette chose chaude et poilue dont on a bien raison de penser que c’est une copie conforme du sexe des femmes - ce chat dansant autour de lui - ne lui refusant rien comme un sexe de femme qui se donne - l’autre chat tournant plus loin sur un morceau de terre sèche - secouant ses pattes à cause d’une goutte de rosée qui agace son horreur de l’humidité - faisant le sexe qui ne se donne pas - qui se montre sans se donner - risquant le viol à tout moment - comme par exemple cette nuit - quand cette femme au visage affreux l’a insulté - le traitant de mal-conçu - et lui levant la bite d’un coup de hanche pour la sentir claquer contre son ventre - montrant la bite se gonfler dans l’air en putréfaction - la secouant d’un coup de hanche - et la femme qui faisait comme si elle n’avait rien vu - ne trahissant rien de son émotion - longue bite maigre de l’adolescent dans son esprit de femme apeurée - ne croyant pas que ça pouvait lui arriver - regardant le corps osseux du jeune homme qui jouait avec son ombre - ayant acquis la certitude, lui, qu’il allait violer cette femme exactement comme il en avait rêvé mille fois - mille fois se réveillant du fantasme transparent - mille fois traversant cette transparence de miroir - inversant le processus pour le retourner contre lui - risquant à chaque fois de détruire son propre sexe de manière définitive - ce qui expliquait les cicatrices - les nervures qu’elle n’avait jamais vues sur aucun autre sexe - elle, cette femme qui dévorait les hommes - et dont on racontait qu’elle suçait la bite de son père quand c’est arrivé - au volant d’un carrosse qui revenait de la nuit - chargé de jouissances - lourd de sens quand il s’est envolé comme un oiseau - et n’ayant plus aucune forme reconnaissable lorsqu’il s’est enfoncé dans le sol - la bite de son père avalée par le corps digestif de cette femme impossible qui le hantait - mais qui n’était plus rien maintenant - plus rien de la femme qu’elle avait été ne subsistait - elle était couchée dans la boue - son moi était immobile dans la flaque - la boue infecte visitant ses cuisses - se sentant sale comme jamais - puante - demandant grâce - ne pouvant le dire - sauf cet absurde roucoulement qui sortait de ma gorge - cette absence de mot qui ne voulait rien dire - cette imitation imparfaite du bruit qu’il faut faire pour demander pardon -

 

*

 

Le soleil montait encore - Eva s’énervait assise au volant de la camionnette dont le moteur ne voulait pas partir - Pancho fouillait désespérément dans le capot - jurant doucement - et Joan, dont le pantalon était raide à cause de la boue qui avait séché - Joan était appuyé contre l’aile de la camionnette - les bras croisés - semblant attendre que le moteur veuille bien démarrer -

Maintenant j’étais assise dans la boue - et je les regardais - Eva actionnant le démarreur - visage crispé - les yeux exorbités et rouges - et Joan qui avait bien voulu me faire asseoir - le cul et les jambes dans la boue qui avait l’odeur de mon corps - le dos voûté pour ne pas retomber en arrière - les bras sur les cuisses et la tête pendante - langue dehors - regardant la camionnette secouée dont le moteur pétaradait sans se lancer - me demandant à quoi Joan pouvait bien penser - lui qui n’avait pas entendu mon cri de soumission - ma déclaration de culpabilité - et j’attendais la mort le ventre plié sous moi - respirant avec difficulté - ne sachant pas ce qui allait se passer - supposant qu’ils réussiraient à la mettre en route et qu’ils s’enfuiraient vers d’autres pays où on aime le cirque - moi dans l’attente de la mort - détestant ma nudité sale et blessée - détestant de mourir comme ça - comme une bête dont personne ne veut plus parce qu’elle est vieille - aveugle - puante - et que ce sont des raisons suffisantes - même chez les hommes - pour souhaiter la mort de quelqu’un.

Ils savaient que personne ne viendrait me chercher ici - j’avais le temps de crever - j’avais largement le temps de me faire bouffer par les chiens et les oiseaux - il y aurait du monde pour se disputer ma pourriture de femme qui est exactement semblable à la pourriture de l’homme - mêmes vers dévoreurs de l’éternité qui aurait pu être la nôtre si on avait eu de la chance - mais je n’avais plus cette chance - le vent n’en voulait plus - il soufflait maintenant dans une autre direction - ce n’était pas la mienne - et j’avais envie de cracher dans cette boue qui me ressemblait parce que j’étais nue - et personne n’a voulu me sortir de là - me coucher sur l’herbe - et couvrir cette putain de nudité qui est une injure à ma mémoire - imaginant le reste - le dernier reste trouvé - la boue ayant séchée - ou un carnassier l’ayant abandonné dans l’herbe -

Ils étaient devenus cruels pour protéger leur tranquillité d’assassins - imaginant l’impunité - ne sachant pas que si la justice des hommes admet l’idée de la fausse culpabilité - elle en a rien à foutre de la fausse innocence qui n’est pas de son ressort - mais je ne pensais pas à la justice - il n’y en avait plus pour moi - pas plus que de haine - ni l’amour acceptant la captivité pour pouvoir exister encore - je touchais le néant - il avait un goût qui devait être celui de ma propre chair.

Et puis le moteur a pétaradé plus longuement - signe qu’il allait accepter de tourner - cafouillant quelque temps avant de trouver son régime - Pancho refermant le capot d’un air satisfait - s’installant à la place du passager - Eva poussant les pédales - faisant craquer les vitesses - et la camionnette s’est ébranlée doucement - Joan s’est reculé - les mains dans les poches et ne répondant pas aux questions que lui faisait Eva - il a attendu que la camionnette disparaisse dans la pente - le bruit s’estompant continua de résonner longtemps dans la vallée - on entendait sa descente - puis son approche de la rivière - je connaissais cette topographie par coeur - je la revivais - repérant encore les virages - les montées - les descentes - la souche qui dépasse - le pont qui craque - les peupliers qui frémissent - un peu de boue faisant couiner les pneus - le bruit venant comme une fumée ascendante - devinant ce qui était croisé - dépassé - oublié.

Joan est revenu vers moi en silence - il ne s’est pas arrêté - et il est entré dans la maison - j’ai entendu une chaise - j’ai imaginé - je ne sais pas pourquoi - qu’il était en train de se pendre - tendant l’oreille pour séparer les bruits - le froissement des oiseaux - les clochettes - la fontaine qui se réveille par à-coup - le chat qui glisse de l’ombre à la lumière - peut-être la corde qui se tend - sa fibre frémissante - mais quelle corde ?

J’ai touché mon corps - les cuisses qui m’ont paru boursouflées - le ventre dur comme la pierre - je voyais le caillot de sang à l’intérieur - mes bras qui avaient changé de forme - qui paraissaient des branches - noueux par endroits - visqueux à l’endroit des noeuds - visitant ma figure douloureuse - passant la langue sur les dents - sentant la déchirure de mon sein - mesurant toute la douleur - j’ai eu l’impression que je pouvais sortir de la flaque - et j’ai bougé - prenant le risque de tomber en arrière et de disparaître une bonne fois pour toutes - mes jambes se sont repliées sans effort - j’ai senti le repli dans ma chair entre mes cuisses - senti la boue dans mon cul - j’étais parfaitement heureuse de sentir la fleur de mon cul palpiter encore - mon cul vivant malgré les preuves de la mort qui m’empêchaient de calculer - de mesurer - d’étudier la longueur - la force - l’intensité de chaque mouvement qui devenait possible - et je suis sorti de la flaque - à quatre pattes hors de la flaque ! - Poignets et genoux grimaçant dans la terre dure - sentant la fleur de mon cul toucher l’air frais du matin - le cou brisé m’obligeant à garder la tête pendante entre mes bras - et j’ai avancé - j’ai griffé la terre - j’ai écarté les cuisses pour toucher l’air - tiré la langue pour baver - sentant un poids immense sur mon dos - comme si le ciel descendait sur moi - comme s’il fallait que je le soulève pour pouvoir vivre - parce que je m’étais mise à y croire - à cette incroyable possibilité - je sentais la vie parce que mon corps redevenait un sexe - mes yeux, ma bouche étaient des sexes qui s’ouvraient pour accepter la jouissance nouvelle - mes oreilles étaient des sexes - mes mains mes genoux mon ventre - et je rejoignais la fleur de mon cul pour vivre encore un peu - je n’espérais plus vivre longtemps - pas aussi longtemps que j’aurais voulu - avec une envie folle de faire l’amour - même seule avec moi-même - j’ai eu la force d’y penser.

Mais je ne sais pas à quel moment je me suis remise à espérer la vie - la vie pour toujours - la vie insouciante qui ne calcule rien avec la mort - la vie qui dure autant de temps qu’on veut - J’étais encore à quatre pattes, le cul en l’air - ma fleur imbriquée dans l’air - palpant du bout du doigt ma bite encore intacte dont je voulais connaître le plaisir - sentant peut-être le plaisir quelque part dans ma tête - n’arrivant pas à le situer dans ma chair - je pinçais le mamelon et ça m’excitait vraiment - je m’étais mise à la recherche - je voulais des retrouvailles - j’étais prête à épouser même la mort si ça m’arrivait encore une fois - et c’est pas arrivé - ce ne serait peut-être pas arrivé d’ailleurs - je n’en sais rien - j’écris -

Et j’ai senti des mains qui remontaient de mes flancs vers mes épaules - d’autres mains me triturant les cuisses pour m’obliger à me retourner - me forçant vers le ciel dont je craignais la lumière - moi qui étais toute baignée de l’obscurité infinie du désir - et ils ont réussi à m’étendre sur le dos dans une couverture qui s’est mise à me gratouiller - et je suis restée là les jambes de chaque côté du brancard en attendant qu’ils aient fini de battre Joan - Joan qui se cognait contre les murs - arrachant ce qui s’y trouvait - Joan les mains ouvertes qui retombait lourdement sur ses genoux - vomissant ses couilles - son foie - ses intestins - et ils lui tapaient dessus en le traitant de salaud - et le plus jeune - un type long au crâne rasé - vomissait dans son képi - ce qui pour sûr allait le rendre méchant pour le restant de ses jours - d’avoir vomi à cause de l’horreur que lui inspirait mon corps - à moins que ses couilles aient éclaté sous le pied de Joan qui maintenant était aplati sur le carrelage de la cuisine - et ils lui foutaient des coups de pieds dans les côtés - le traitant de pourriture - tandis que le jeunot vidait son képi - honteux et douloureux - le visage rempli de haine - de la haine qui lui sortait par les pores - une haine comme je n’avais pas su en avoir - moi qui m’étais humiliée pour avoir la vie sauve - maintenant montrant mon sexe aux gendarmes qui m’avaient vengée - qui s’étaient foutu de la justice - traînant le pauvre Joan par les pieds - sa tête tressautant dans la terre dure - traversant la flaque où j’avais cru mourir - les yeux révulsés - cherchant à soulager ses couilles - mains ouvertes pour demander n’importe quoi - je ne sais pas moi ! - Le pardon - la justice - qu’on l’achève - qu’on continue - qu’on le baise - qu’est-ce que je peux savoir moi, de ce qu’il demandait tandis qu’on le traînait comme une bête morte - traversant la cour de la ferme - ils arrivaient à point - on était presque quitte - je les aimais - les Gardiens de la Révolution - enfin : sauf en temps de guerre - et ils m’ont brancardée comme il faut.

 

*

 

Et le cirque continue - le cirque est pas fini - le cirque est jamais fini ! - Ça dure pour l’éternité - non certes on n’a pas tout ce temps devant nous - mais ça prend du temps - ça prend le temps de vous faire vieillir - et ça arrive à n’importe quel moment - ou juste quand c’est que ça vous emmerde le plus - et c’est justement le cas - on a à peine quitté les gendarmes et le carabin - les laissant tout à l’examen de l’innocent qui ne sait peut-être même pas qu’il est innocent - ce qui est vraiment trop compliqué pour la structure mentale d’un gardien de la république - en temps de paix - et peut-être même pour un carabin qui fait crever la populace à coups de seringue et de plâtre incassable - et le cirque recommence ! - comment ça se passe exactement - j’en sais rien - 

Mejas est en train de conduire un attelage d’un autre temps - retapé - recloué - repeinturluré - un attelage composé d’un deux roues et de cette espèce de bétail en forme de cheval qui veut pas dire qu’il est un bourrin - un mérens ils appellent ça ici - sans doute parce que c’est pas un cheval - ni un âne d’ailleurs - c’est pas beau et digne comme un cheval qui vous inspire le respect de son encolure et du regard qu’il promène sur les choses de ce monde - c’est pas sympathique non plus comme un âne que vous appelez Troufignon et qui toutes les fins d’après-midi arrive en courant vers vous pour mâchouiller en toute confiance la poignée de marguerites que vous lui offrez - un mérens n’est capable ni de beauté ni d’amitié - c’est un con !

Et justement ce con est conduit par un plus con que lui - un héritier à la lourde oreille qui coulisse sur des bras trop courts qui se reposent toute la semaine sur un bureau tranquille de la préfecture de Foux - et le con s’est mis à trottiner en tire-bouchon sur la route étroite - ne sachant pas s’il fallait croiser une ambulance par la droite ou par la gauche - la gueule bavant des sels moussants qui remontent de l’acidité de sa panse - il est un peu ruminant ! - et le plus con que lui tire à droite au lieu de tirer à gauche - ou inversement - il ne sait plus de quel côté tirer - il s’en souvient plus - parfaitement conscient d’être en infraction avec le Code de la route - voyant à droite le talus qui monte sous les acacias - et à gauche le fossé qui descend dans un champ de verdure - et bing ! Patapoum ! - Comme le con ne sait pas quoi faire - et que plus con que lui n’en sait rien non plus - sur le bord de la route il y a une vingtaine de stagiaires endimanchés qui regardent passer le mérens en forme de serpillière - puis la silhouette gondolée de Mejas qui a perdu son fouet - les roues jaunes et rouges - le landau en cour de restauration dont les clous sautent - pas un cri - pas un mouvement pour arrêter ce cirque - et v’là l’ambulance qui pile sur la route qui n’a pas de milieu - juste une droite et une gauche - et le mérens s’avance - incrédule - les yeux remplis de l’ambulance - dans laquelle on s’agite - parce qu’on n’y croit pas - le chauffeur s’écriant Merde ! C’est Mejas ! - ce qui était toute l’expression de la fatalité qui s’amenait sur ses sabots d’emprunt - et puis la bête s’est mise à vouloir grimper sur le capot de la voiture - et Mejas sentait que la cariole n’était plus derrière son mérens - qu’elle était de travers - la roue droite dans la pente du talus qui continuait de monter sous les acacias - il était blanc - mais d’un blanc pâle ! - et soudain la roue gauche s’est dirigée vers le fossé - justement là où il fallait pas aller - et le mérens a trouvé l’idée bonne - et finissant de bourrer le capot de coups de sabots interrogateurs - le v’là qui bifurque d’un coup de rein - et la carriole ne change pas de couleurs - elle change de direction - elle change de route - elle change de destination - elle change même d’usage - suivant le mérens dans le fossé qui dit pas non s’il s’agit de descendre vertigineusement vers le pré qui n’est peut-être en fait que l’indécent camouflage d’un atroce marécage - 

Mejas est debout sur son siège - il effectue une pirouette - on l’entend crier mais personne parmi les stagiaires n’est sûr de l’avoir entendu crier - alors qui est-ce qui l’entend ? - C’est le ciel qui ne se rapproche pas - il n’ira pas jusque-là - c’est le dessus des herbes où il commence à toucher le sol - l’herbe qui s’écrase même pas - l’herbe qui n’existe que comme un coup de crayon qui s’efface - et on voit les jambes de Mejas qui s’agitent comme des ciseaux - tandis que le mérens - qui n’a rien compris à ce cirque - continue de traîner son fardeau vers le point de fuite le plus proche - quelques stagiaires éclatent de rire - ils n’y peuvent rien - c’est aussi naturel que de péter - sauf que ça fait plus de bruit - au moment où Mejas réapparaît entre les herbes - souriant - disant qu’il va falloir se mettre à la recherche de sa pipe - parce qu’il l’a perdue entre le moment où le cirque a commencé et celui où il a fait le plongeon - il se ramène en mimant le canard boiteux - souriant et montrant ses dents - la troupe des stagiaires au stage d’attelage à l’ancienne l’accompagne gaiement dans la poursuite du rire qui n’explique cependant rien -

- Vous vous êtes fait mal ! Vous vous êtes fait mal !

- L’ambulance est arrivée ! Vous êtes sauvé !

- Voilà ce qui arrive quand on maîtrise pas. Ces stages sont de la foutaise. On se demande ce qu’on fout ici.

- On attend d’être payé. Et en plus on se marre.

- Pas tous les jours.

- Je recommencerai pas tous les jours, non !

- Et le bourrin ! Qu’est-ce que vous faites du bourrin ?

- Il connaît le chemin de la maison, ne vous inquiétez pas.

- S’il le connaît aussi bien que celui-ci !

- Bon, on arrête de faire de l’humour et on rentre à pied.

- Et mon capot ! Merde ! fait l’ambulancier.

- Je suis pas assuré, déclare Mejas qui se met en marche derrière le troupeau des chômeurs qui remontent la pente -

- Comment, pas assuré ? Et mon capot.

- Venez me voir demain. On s’arrangera. Vous connaissez Cornélius ?

- Ce voleur ! Pas question de lui confier mon CARROSSE.

- Faites-lui faire un devis. Et venez me voir. On discutera.

- Non mais dis donc ! Espèce de mangeur de merde !

- Ne m’insultez pas ! Je connais le préfet.

- Préfet de mon cul !

Et pendant que ce dialogue de minables se déroule en marge du code de l’honneur dont les règles ne sont pourtant pas bien difficiles à deviner - le troupeau des stagiaires est redescendu en bloc le long de la pente - se déversant comme un paquet au milieu de la route - l’autre infirmier fait un discret passage à l’arrière de l’ambulance - et la petite infirmière se met à se griffer les yeux en voyant arriver les vengeurs de Mejas - et d’ici on voit Mejas qui se dresse sur ses ergots - sûr de la force qui arrive dans le dos de son adversaire - risquant une insulte qui fait rougir l’ambulancier - une autre sans doute parce qu’on voit les poings de l’ambulancier devenir tout rouges et se serrer - et la masse des stagiaires se coupe soudain en deux - une file à droite - une file à gauche - pendant que l’ambulancier prend lentement appui sur les orteils de son pied droit - pivotant sur ses hanches - sentant la force remonter le long de sa jambe et frémir dans son bras qui remonte - Mejas risquant une nouvelle insulte - jetant des regards à droite et à gauche - posant la question fondamentale - soudain prêt à retirer tout ce qu’il vient de dire de fâcheux - recevant le poing de l’ambulancier dans le nez - ses yeux s’étoilent - il sent les dents pivoter - le con ne résiste pas à la pression - il bascule - sent encore le choc des poings sur son thorax qui explose en mille morceaux - basculant - oblique entre les deux files qui achèvent de passer de chaque côté de sa chute - s’étoilant encore lorsque la tête heurte l’asphalte - et vomissant d’un coup au moment d’un intense écrasement de ses couilles - les stagiaires se sont groupés de chaque côté de l’ambulance - le nez collé aux vitres.

- C’est la trapéziste ! lance une voix qui me vient droit au coeur.

 

*

 

Ils m’ont reconnue ! - C’est que je suis une gloire locale, moi ! - Et j’arrive à sourire malgré les gerçures - j’ai un poison agréable qui court dans mes veines - et je m’active tout à l’intérieur pour faire la distribution - alors je peux sourire sans me fatiguer les méninges - les regardant s’agglutiner comme des papillons contre les vitres de l’ambulance - essayant de recomposer l’image que le verre ne renvoit pas - le verre cathédrale agissant comme la grille d’un code secret sur mon corps étendu - mais le type qui est couché sur le capot continue de crier : - c’est la trapéziste ! - Et ça me rend folle de joie - et les autres lui montent sur les épaules et sur le dos - et il donne des coups pour s’en débarrasser -

La petite infirmière a l’air tout heureux - elle tapote des mains en murmurant une comptine qui la rassure - est-ce qu’elle m’a reconnue ? - Et l’infirmier qui s’était planqué derrière l’ambulance ouvre les portières - et il regarde avec l’air d’un type qui avait envie de chier, qui n’a pas pu, et qui n’a plus envie.

- C’est vrai ! lance-t-il - tenant les portières à bout de bras - c’est la trapéziste !

- La trapéziste ! Qu’est-ce qui vous est arrivé !

- Que veux-tu qui lui soit arrivée, imbécile ! Réfléchis un peu avant de parler. Ce que tu peux être bête.

- Quelle trapéziste ?

- Demande à maman de t’expliquer ou de te laisser sortir la nuit pour te rendre compte par toi-même !

Et le troupeau descend du capot - le nez de la voiture remonte - je les entends se bousculer sur les flancs - et les v’là qui se remettent à faire la barbe entre les portières - Mince ! Ce qu’elle est abîmée !

- Faites doucement, voyons ! fait la petite infirmière qui prend ma main pour montrer l’ascendant qu’elle a sur moi.

- La pauvrette ! dit une voix câline. J’espère qu’elle s’en sortira.

- Mais puisque je te dis qu’elle n’est pas tombée de son trapèze.

- Elle est tombée de quoi alors, idiote !

- Oh ! Tu ne comprends rien !

Et on entend alors la voix brisée de Mejas qui se ramène en boitant - une main à plat sur le visage - l’autre tenant le bassin qui se déhanche - dandinant jusqu’à l’ambulance - l’ambulancier veut l’empêcher de passer - il met ses bras en croix - prêt à recommencer la leçon depuis la page un -

- Ya urgence ? demande Mejas de sa voix éclatée qui gicle par morceaux du fond de sa gorge meurtrie - Ya urgence ? Ya urgence ?

- Ya pas urgence, fait l’ambulancier. Mais tu nous as bien fait chier.

Et il se remet au volant - tourne la clé - rien - la retourne de l’autre côté - toujours rien - le mérens a bouffé quelque chose dans le moteur - l’ambulancier retourne dehors et se met à jurer en donnant des coups de pieds à la route -

- Quel con ce Mejas ! fait quelqu’un. Dire qu’on est obligé de supporter. Si on poussait ?

- Ça servira à rien, dit l’ambulancier - crachant dans le fossé où s’enfonce encore la trace des roues de la carriole à Mejas - elle m’a déjà fait le coup. Ça peut durer des jours.

- Et donc j’y suis pour rien, jubile Mejas.

- Pour rien, non - et pour quelque chose non plus - susurre un p’tit gars du pays dont le mégot marmonne quelquefois à sa place.

- Ben on n’a qu’à pousser pour avancer, propose une jeune fille en tailleur bleu commercial - ça avancera toujours un peu. Il passera bien quelqu’un. On trouvera une ferme.

- Allez hop ! Tout le monde sur le pont.

C’est la petite infirmière qui tient le volant - et tout le monde pousse - sauf Mejas qu’on a envoyé aux paquerettes - parce qu’il fait chier tout le monde avec ses conseils - les portières sont restées ouvertes - elles ballottent de chaque côté de la carcasse blanche et bleue qui glisse sur la route - les voix ronflant comme un moteur - ce qu’on est heureux de se rendre utile !

Je me sens mieux maintenant, tu vois - j’ai pu sourire - ce qui est pas mal du tout compte tenu de la peur atroce qui s’agite encore dans mes entrailles - j’ai failli rire même quand j’ai vu Mejas rappeler son mérens comme un chien - un mérens est peut-être un chien - personne n’a pensé à ça - on en a envoyé un au musée national du cheval contemporain - ils ont dit que c’était peut-être un cheval - il en avait pas toutes les caractéristiques - tant s’en faut - mais personne n’avait mesuré sa carcasse en pensant à un chien - ça ne leur était pas venu à l’idée - et Mejas ne le savait pas non plus - son instinct le savait à sa place - il n’avait aucune confiance en son instinct - mais ça ne l’empêchait pas de siffler son cheval comme un chien -

La route s’en allait doucement - j’en connaissais bien sûr tous les talus - les fossés humides - j’avais des repères mémorables - telle pierre en forme de lutin pudique - l’arbre qui avait l’air d’être en colère - brandissant ses branches au-dessus de la route pour menacer le tranquille passant - le talus en forme de cul - de cul énorme dont les fesses d’épais feuillages ondulaient amoureusement à la sortie d’un virage qu’on pouvait avoir envie de rater - la souche solitaire et changeante que chaque hiver faisait ressembler un peu plus à une vieille femme assise au bord de la route - attendant que quelqu’un passe pour se charger de son lourd panier rempli de figues - la borne austère qui se trompait de direction - la clôture rectiligne - incroyablement rectiligne dans une pente qui sentait l’armoise - le pan de mur aux pierres qui roulent - le sentier débouchant d’un coup sur la route comme une bête surprise et s’arrêtant pour vous regarder passer - cette fois revoyant la même scène mais dans l’autre sens - ne reconnaissant pas tout de suite ce sentier - puis un détail le ramenant à la surface de la mémoire - la boîte aux lettres peut-être - d’un modèle standard pourtant - dans ce sens n’ayant plus son élan de bête qui s’arrête en l’air dans une attente prudente - pas plus que le mouvement n’était inversé - le chemin s’enfonçant simplement dans la broussaille - et je n’ai pas reconnu la croix de fer rouillée sur son support de briques rouges.

 

 

*

 

 

Anaïs ! Anaïs ! - 

 

C’est la Résurrection - la Réincarnation - la Révolution de l’Être - la Rencontre - non : c’est Jules ! - Mon Jules à moi - le Jules que je ne peux pas avoir oublié - je me réveille ou quoi ? - Le doux poison me joue des tours - je somnolais - Anaïs ! - descendant la pente - la bite dehors - rouge et longue - ce qu’elle peut être rouge la bite de Jules - et longue - faut que je sois tarte pour avoir refusé de l’épouser - est-ce qu’on refuse les raretés quand on a la tête sur les épaules - la bite de Jules est une rareté et c’est pour ça que je l’aime - et j’ai dit non - enfin j’ai dit oui à la bite - pas au mariage - mais c’est quoi le mariage - ça empêche quoi exactement - je suis là dans ce brancard qui me fait mal aux côtes - pas certaine du tout de survivre à ce cirque qui s’éternise - et j’entends le cri d’amour de Jules - la mémoire de sa bite vient à ma rencontre - et je me mets à me faire des reproches - comme si c’était le moment -

Les stagiaires ont arrêté de pousser l’ambulance - se posant sans doute la même question que moi - voyant arriver - dévalant la pente avec sa canne secouant l’air valseur - arriver sur des jambes qui supportaient parfaitement le choc - ce Jules crasseux et répugnant dont la bite longue et raide commençait à juter de plaisir - n’en croyant pas leurs yeux de tant d’indécence - riant ou pinçant les lèvres - ne se rendant pas compte - et cette idée venait de m’arriver en même temps que le cri de Jules - que seul Jules pouvait mettre fin à ce cirque incroyable - à ce cirque qui semblait ne pas avoir de fin - à ce cirque qui m’avait fait basculer de la douleur suave à la menace de la mort - du plaisir à la destruction - de la voltige à l’oubli.

Jules est apparu dans la porte - le pull-over troué et bouseux faisant un pli obscène sur sa bite.

- Anaïs je t’aime quelle joie -

Toujours aussi peu respectueux de la ponctuation - riant en fourrant son engin dans son froc - la bosse s’arrondissant - et posant ses genoux sur le bord du plancher - basculant sur le brancard.

- Anaïs je t’aime je suis heureux -

Et se couchant sur mon corps vaseux qui reconnaît l’empreinte - de la bosse où sa bite s’arc-boute en forme d’arc - à sa bouche rugueuse qui mordille et bafouille - tandis que la petite infirmière lui donne des coups de poing dans le dos -

Ils sont là à se demander si elle n’a pas tort - parce qu’à travers mes dents rouges et cassées - je crie :

- Jules ! Jules ! -

Et je le reçois tout entier entre mes jambes - cherchant à me fourrer sa bite - la cherchant dans la toile tendue - et n’importe qui peut penser que je suis enfin en train de revenir à la vie - que ce putain de cirque à la con est enfin terminé - mais Jules a le sens de la pudeur - il se remet sur ses genoux, au bord du plancher - soutenu par les stagiaires qui se bouchent le nez.

- Qui c’est cette petite ? fait-il en rigolant - regardant autour de lui en riant pour montrer sa joie - et il répète : Qui c’est cette petite qui veut me tuer, con ! -.

Et la petite infirmière se met à sangloter - elle n’a rien compris à la manoeuvre - elle ne voit pas que le spectacle est terminé - qu’on peut jeter son billet et se diriger vers la sortie - et Jules s’écrie :

- Et cette caisse ? Qu’est-ce qu’elle a qu’elle marche pas ! - C’est quoi, ce cirque ? dit-il -

Mais il n’y a plus de cirque - le cirque, c’est quand j’étais une vivante parmi les vivants - maintenant je suis une morte et je continue de respirer parmi les vivants - alors je t’en prie Jules - sors-moi de là ! - Je t’épouserai s’il faut te remercier - mais je t’en supplie ! Va chercher le tracteur !

Je ne peux pas parler - je peux remuer les lèvres - ce n’est pas une façon de parler - mais Jules me comprend - il fait le beau - il touche le menton d’une fille - flatte l’oeil d’une autre - et il les amène avec lui - elles rient comme des folles en le suivant - il rit aussi, bonhomme - et alors on entend le diesel qui se met à cracher sa fumée noire - Jules pousse un cri de victoire - saute le talus sur le siège de son tracteur -

Et les filles tout excitées - les filles pleines de sexe et de plaisir - ne pensant pas une seconde à la maternité ni à la mort - les filles qui ont envie d’être nues manipulent les chaînes d’attelage comme des hommes - elles se mettent à puer du cul et sous les bras - montrant la pointe de leurs seins dans les chemisiers qui s’entrouvrent - et Jules fait le beau sur le siège du tracteur - lançant ses ordres aux filles qui jacassent - aux filles qui se rendent utiles et qui s’ouvrent comme des fruits - et puis elles sautent sur le tracteur - posent leur cul magnifique de chaque côté de Jules qui embraye - on est sauvé - Sus à Castelpu... - on arrivera avant le coucher du soleil - Jules bandant comme un taureau qui s’entoure d’affection - les filles s’accrochent à ses bras - il engage la seconde - la troisième - chaque fois secouant l’ambulance qui fait une embardée - je sens le poison agréable qui touche mes fibres - je vois les filles qui jouent au poison-femme - Jules qui s’excite - le diesel qui ramone la route - je me dis que le cirque est fini et bien fini - faut boucher les trous que j’ai dans la peau - pas ceux que j’ai dans la chair hein ? m’sieur le chirurgien - pas mes trous de ma chair - le poison bouche les trous - agréable - Jules va se sauter ces deux garces - je donne Jules parce que je l’aime.

 

 

 

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