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Chapitre XXXII
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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

En entrant dans le bureau chatoyant du juge, il éprouva de la joie. C’était de la joie, ce qu’exprimait sa voix qui saluait le magistrat. De la joie, la fenêtre aux rideaux vénitiens. De la joie, la petite chaleur tournoyante du convecteur qui se gondolait lui aussi, de la joie dans la tignasse repeinte de la greffière et dans les verrues de son menton, une joie comme il n’en avait peut-être jamais éprouvé de sa vie. L’avocat le poussa, le plia, le retint, l’adossa, et sa toge se répandit dans l’air avant de se poser sur les genoux délicieux. Il respira à pleins poumons l’air saturé de parfums contradictoires, car ces dames ne s’aimaient pas ou du moins ne donnèrent-elles aucun signe d’accointance ni d’estime. Le juge abusait du rouge à lèvres, la greffière du fond de teint et l’avocat de sa chair. Il songea extatiquement à ces croisements de cuisses, mesura la proximité, son coeur ne désemplissait pas. Dehors, c’était l’été. On entendait la rue, car la fenêtre était entrouverte. Le rideau était parfaitement immobile. Il remarqua l’espagnolette cadenassée, la grille des carreaux, détails d’un enfermement qui ne pesaient rien à côté de la joie qui l’envahissait. Le juge secoua sa crinière tenace, plia une feuille en deux, la cisailla avec un coupe-papier, rangea une moitié sous le sous-main de cuir et disposa l’autre en face de ses yeux tourneboulant. Un gendarme toussa pour rappeler qu’il était un homme et sa compagne émit un petit cri en se coinçant un doigt dans la porte. Impatiente comme un prêtre qui vient de consulter le tronc, le juge adressa quelques reproches à l’avocat qui serra ses genoux nus et les tapota. Elle aussi était impatiente. Cette féminisation des lieux et des instances excitait le baron K. au point qu’on dut lui apporter un verre d’eau. Ils n’en faisaient jamais plus, n’accompagnant jamais cette eau de lavabo du petit morceau de sucre numéro 3 auquel il n’avait pas touché depuis des années. Le verre vidé de sa substance plutôt que de son eau, il écouta. L’avocat s’exprima en termes très durs pour la justice. La greffière précisa qu’on ne pouvait s’en prendre aux personnes et que le système était seul responsable des erreurs, car il n’y avait jamais de fautes, du moins n’en avait-on pas relevé depuis la Révolution. À ce mot prononcé sans reconnaissance historique bien fondée, on consulta le regard du baron qui moucheta l’air d’un air distingué.

- Je comprends votre bonheur, dit le juge. Vous allez être rejugé.

- On me coupera la tête plus tard, alors ?

- C’est un peu ça, dit le juge en ravalant sa salive.

Tuer des êtres humains ne se fait jamais de gaîté de coeur, sauf dans le cadre de certaines civilisations conditionnées par des croyances anachroniques. Ici, on assassinait avec dignité, conscient que l’exemple était à suivre, mais que la cruauté du geste demeurait une question morale d’importance, qu’on le voulût ou non.

- Mon client, monsieur le baron von Klingelödemauf...

- Oui, maître ? dit le juge en se mouillant les lèvres.

- ... ne souhaite pas s’exprimer sur ce sujet.

K. secoua sa tête pour apprécier la litote. Il n’exprimait que de la joie.

- Nous avons conscience qu’il s’agit là d’un sursis, car le crime fut horrible et les éléments nouveaux n’y changeront rien...

- Si je puis me permettre... commença le baron.

- Laissez parler les professionnels ! rugit la greffière.

Le juge se plongea dans sa feuille blanche. Son crayon y traçait des graphes, mais sans toucher la feuille, ce qui ne manquait pas d’agacer la belle avocat qui agitait ses genoux.

- Je ne suis pas responsable de la procédure qui vous a conduit au pied de l’échafaud, dit le juge.

- Pas même par fraternité professionnelle ? dit K. qui fit sourire le gendarme.

- Le fait est qu’Anaïs Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah !mmmmm ! J’y arriverai jamais !

- Nous perdons un temps précieux, renâcla l’avocat.

- À qui la faute ? fit la greffière.

K. se demanda enfin pourquoi il acceptait la féminisation de la fonction de greffier, au point d’appeler greffière un greffier civilement femelle, et de n’en pouvoir faire autant du juge et de l’avocat que, malgré l’évidence de plus louables attraits féminins, surtout de la part de l’avocat, il n’eût jamais consenti à nommer respectivement jugesse ou avocate sans en souffrir intimement. Il voyait là un des effets de la névrose qui le minait depuis que la perspective de sa tête tombée était devenue pratiquement un postulatum chronologique.

- Le fait est, reprit le juge, qu’Anaïs K. n’est pas votre fille biologique et que vous êtes parfaitement en droit de penser et d’estimer qu’elle ne l’est pas non plus civilement puisque vous ne l’avez, heureusement donc, jamais reconnue comme telle. Vous n’êtes donc plus coupable d’inceste...

- Mais je l’ai été et j’ai adoré ça ! s’écria K. dont la joie ne tombait pas aussi évidemment que sa tête.

- Le "heureusement" est de trop, fit l’avocat.

La greffière sembla rayer heureusement. "... vous ne l’avez, DONC, jamais, etc."

- Mettons, dit le juge. Cette circonstance aggravante a influencé la décision des jurés, cela ne fait aucun doute, monsieur K.. Vous voyez là l’absoluité de notre sys...

- Ignominie conviendrait mieux, suggéra K. qui avait envie de fumer.

- Vous serez jugé pour ce que vous avez fait ou vous ne serez pas jugé ! s’exclama le juge. Anaïs K. n’en reste pas moins abusée sexuellement, voire violée... Et ce pauvre père de famille a été égorgé par vous !

- Le premier jugement a écarté la thèse du viol ! gueula l’avocat qui devenait presque avocate dans l’esprit de K. qui adorait l’entendre gueuler.

- Le second y reviendra peut-être... dit le juge avec un sourire narquois.

- Il reviendra sur tout avec un regard neuf, précisa la greffière.

- Nous entendons mettre en évidence les débilités qui conduisent la justice à réclamer une tête sans avoir combattu dignement ! beugla l’avocat.

- Nous ne combattons pas, dit le juge à K. qui s’inclinait pour l’entendre. Vous avez commis l’irréparable sur la jeune personne d’Anaïs K. qui porte votre nom.

- Elle le porte mal, dit K.. Un fils l’eût porté comme un Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen...

- Une expertise psychiatrique s’impose, dit l’avocat. Il est manifeste que mon client est miné par la maladie mentale.

- Je suis heureux, dit K., donc je suis. Et si je suis, je ne suis pas fou. Donc je pense ! Et si je pense...

- Monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstand-unemplinich... Kling... Klein... Klinglagen...

- Qui que vous soyez... ricana la greffière.

(Mais tout ceci est imaginé du point de vue de K. et il n’est peut-être pas nécessaire de préciser que le fonctionnement de la justice et la probité de ses tribuns n’est pas en cause dans ce qui est manifestement un récit, pas même une cosmogonie, et non pas un traité.)

- Voire... conclut l’avocat.

 

K. ne retourna pas dans son affreux cachot et on ne l’enchaîna pas. La soupe était même meilleure. Il disposa d’une cellule avec les commodités incluses, sauf la douche qu’il prenait toutefois seul sous la surveillance d’un gardien. Après une semaine de tergiversations dont il n’eut pas l’écho, l’article 64 l’envoya en hôpital psychiatrique où il se mit à fréquenter des fous valides et des invalides sains d’esprit. Il y contracta quelques amitiés tenaces et d’autres amibes, dont le schizopyrénide qui s’ajouta à son blason. Les conversations se nouèrent et se compliquèrent jusqu’à l’incompréhensible et il fut quelquefois invité à s’en reposer. Les circonstances de ces cures, assimilées dans son esprit à des désintoxications forcenées, ne firent jamais l’objet de rapports sans équivoques et l’existence se rapetassa comme un fauteuil qui n’en peut plus et qu’on n’utilise plus qu’en cas d’urgence. Les années, moins contraignantes mentalement, ne passèrent pas. K. vit sa tignasse grisonner, mais attribua ce phénomène à un accident dont il ne trouva pas la nature, ce qui le désespéra pendant quelques années, puis on songea à lui teindre les cheveux. La coiffeuse sentait le lait de ses seins et le fromage des pieds. La tête de K. ne tomba donc point. Il la perdit néanmoins.

 

Ma tête ne tomba donc point,

Mais je la perdis néanmoins.

 

Les nouvelles ne lui arrivant pas, il eut recours au passé, via le récit qu’on lui arrachait par ruse. Objet d’une expérimentation déguisée en thérapie, il se laissa conduire sur les bords acérés du néant. On lui demandait de regarder en bas et il en vomissait. Et si sa tête était dirigée vers le haut, il étouffait et on le guérissait. Ils guérirent une quantité incroyable de malheurs physiologiques. En la matière, il semblait aussi inépuisable qu’un puits. Par contre, ce qu’ils appelaient sa folie ne pouvait pas disparaître aussi facilement. C’était quelque chose comme le rocher de Sisyphe, à ce détail près que ce n’était pas lui qui le poussait vers le haut et que c’étaient eux qui le poursuivaient quand il se mettait à dévaler la pente. K. se montra toujours plus circonspect et ne courut jamais. Il n’eut d’ailleurs pas consenti à pousser un rocher capable de redescendre sans sa permission expresse. Le rocher existait, il ne pouvait pas le nier, il le suivait jusqu’en haut et laissait faire ceux qui voulaient lui courir après. C’était son rocher, il n’en douta jamais. Par contre, il ne les comprit jamais et se désintéressa même de leur obstination à l’encourager à demeurer dans le voisinage de ce rocher importun au fond. Ce qui manquait à cette existence, ce n’était pas un rocher ni des volontaires pour le poursuivre à sa place quand c’était le moment de se mettre à courir. Il manquait la vie, la vie et ses femmes, les femmes et leurs promesses jamais tenues, mais si agréables à croire. Il se surprit à attendre et ce qu’il attendait, c’était la mort, et non pas que le rocher redescendît avec sa cohorte de poursuivants.

La mort était plus solitaire. Elle l’accompagnait quand il suivait le rocher dans la pente ascendante et se signalait par de petites propositions discrètes quand il assistait au spectacle affligeant de son rocher poursuivi par ceux-là mêmes qui prétendaient le connaître mieux qu’il se connaissait lui-même. Il s’établit un dialogue avec la mort et K. le trouva richissime. La mort devint un personnage, mais sans comédien dedans, un personnage parfaitement vide et silencieux, invisible et succinct, qu’il reconnaissait à son odeur de soupe à l’aïl. Il oublia le rocher. On lui chercha d’autres prétextes cosmogoniques. Il examina toutes les propositions avec une patience et une aménité digne de quelqu’un qui avait été sauvé in extremis de la veuve. Rien ne lui parut aussi ad hoc que la mort et il se la donna. On cessa de parler du rocher et des mythologies. Une chimie composite le visita pour inhiber l’emprise que la mort exerçait sur lui. On trouva d’autres récits. Il se jugea si complexe qu’il se détesta. En lui, il avait toujours apprécié l’homme simple et délicat, l’homme capable de trouvailles et de petits plaisirs. Une extase concluait en général ces épisodes de bonheur tranquille. La mort n’eût rien changé à ces habitus si la justice n’y avait vu une raison d’exercer sa pertinence sociale. Ils réduisirent la mort à un concept. Il se tourna vers le néant et l’interrogea.

Ce voyage n’avait pas de fin. Il ne mourait jamais, continuerait de se méfier des mythes et de l’infantilisme qui les rend inconsistants devant les faits, et le néant, qui ne pouvait pas passer dans ces conditions comme un objet du désir, ne proposait qu’un infini de pacotille et une éternité sans plaisir durable au-delà de la joie. Il s’habitua cependant à l’éprouver, cette joie. Elle était LA joie. Il en avait connu d’autres, qui étaient LES joies de l’existence. Celle-ci était la seule. Et il était seul quand il la connaissait. Elle n’était pas de nature divine, sinon il en eût fréquenté les lieux avec une minutie d’enfer. Il en éprouvait l’instant, car ce n’était finalement que cela, un pléonasme de l’instant.

 

On le libéra. Comme il avait du bien et que son état mental n’était pas incompatible avec un retour aux pénates, on le plaça sur le seuil de l’hôpital en compagnie d’un cicérone qui portait l’anorak et les espadrilles sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Il aima ce visage poupon et le suivit dans ses locaux. Comme c’était, civilement, une femme, il lui demanda de coucher avec lui et elle s’y refusa sous le prétexte que le rapport le concernant signalait qu’il avait contracté une maladie virale. Elle lui conseilla la masturbation en attendant de pouvoir accéder à son compte en banque, ce qui ne saurait tarder. À cette occasion, il s’aperçut que les tuteurs d’Anaïs ne s’étaient pas gênés pour y pratiquer les ponctions généreuses qu’inspire le tutorat. Il possédait encore son appartement parisien et il était même autorisé à y demeurer s’il consentait à payer l’arriéré des frais liés à son entretien depuis vingt ans. Cette quantité vida le compte et l’obligea à accepter de ramasser de la ferraille avec des Gitans qui le prirent en estime. L’aventure continuait.

Il revit Hortense. Elle avait épousé un grossiste. Elle l’embrassa chaleureusement, lui remit quelques objets qu’il lui avait confiés avant de suivre l’inspecteur Frank Chercos dans les locaux de la police judiciaire, et le congédia sans lui présenter l’heureux élu dont il ne vit que le portrait photographique sur une affiche publicitaire qui ornait l’arrière-boutique où elle le recevait. Il s’en alla avec cette trogne en tête et ne put s’empêcher d’en parler au cicérone (pourquoi ne dit-on pas une cicérone ?) qui venait de lui trouver un plan. K. la suivit et se livra à la bouche voluptueuse d’une prostituée qui en avait connu d’autres. Il eut une jouissance d’enfer et s’écroula. Retour à l’hôpital psychiatrique, car sa fiche le signalait comme psychotique. Il eut un mal fou à expliquer qu’il était tombé de joie. Le cicérone témoigna qu’il ne s’était rien passé d’autre, du moins en apparence. La prostituée ne fut pas convoquée devant ce tribunal improvisé. L’impromptu dura trois heures au plus. On retourna à l’appartement que le cicérone trouva au-dessus de ses moyens.

- Au début, dit-elle, faut pas t’affoler s’il t’arrive des choses. Prem, je suis là pour te seconder. Deuxe, tu dois t’y remettre. Vingt ans, c’est long. On a oublié de quoi est faite l’existence, complètement oublié les petits détails qui la construisent.

- La bouche de Germaine n’était pas un détail et mon orgasme non plus !

- Te révolte pas, mec ! Je te dis que c’est des détails. Je t’ai pas dit que tu devais considérer que c’est des détails. Ça viendra. Et si ça vient pas...

- Pfuit ! fit K. en agitant son pouce.

- Tu l’as dit !

Cette question des détails l’empêcha de dormir.

- Normal, mec. On dort pas la première nuit. T’as pris ta chimie ?

Elle dormait dans le divan, toute nue dans une couverture qui lui appartenait. Elle n’aurait pas consenti à dormir dans une autre. Cette promiscuité était loin d’être réglementaire, mais Frisou avait ses propres règles et personne ne les lui discutait. Comme elle n’avait pas de vie privée, et donc personne à surveiller, elle se donnait à fond à son métier mal payé et y trouvait parfois de bonnes raisons de continuer sans se soucier de ce qu’on pensait d’elle et de ses méthodes. K. maudit son virus et ne trouva le sommeil qu’au moment choisi par Frisou pour se lever. Le soleil marchait sur les toits.

- Aujourd’hui, dit-elle, tu te passeras de la bagatelle. Tu vas me montrer de quoi tu es capable. Avale-moi ça !

Les médicaments ne tuaient pas le virus. Il avala aussi un café, deux tartines de pains et un mensonge qu’il ne releva pas parce qu’après tout, elle était bien gentille de lui redonner vie. Chez le boulanger, il traita la boulangère avec prudence. Chez le boucher, il eut plus de mal, mais la bouchère ne s’offensa pas et Frisou reconnut que l’impromptu amoureux, s’il est enlevé, ne nuit pas à la société. Il se comporta en gentleman avec la crémière et Frisou lui demanda de ne pas trop en faire quand même. On revint à l’appartement et K. se demanda si le moment était bien choisi pour roupiller. Cependant, Frisou s’activait dans un dossier et il attendit que quelque chose se passât. Au bout d’un moment, elle leva la tête :

- C’est pas bon de rester à rien faire, dit-elle. Tu vas t’ennuyer. L’ennui peut te jouer un mauvais tour. Fais quelque chose.

Elle le prenait au dépourvu.

- Pas de bagatelle, précisa-t-elle.

Elle lui sourit.

- Donne à manger au chat, dit-elle.

Il chercha le chat puis revint en riant.

- La bonne blague ! fit-il en se jetant dans le divan qui secoua Frisou.

- Pour moi, c’est bon, dit-elle. Si tu fais une connerie, tu sais ce qui t’attend. On veut te voir tous les jours à l’assoc. À l’heure que tu voudras, mais toujours à la même heure. J’ai un planning, moi. Salut Alberte !

 

Il se soumit pendant un mois et deux jours. Il ferma l’appartement à double tour et prit le train. Il avait l’aspect d’un brave type qui revient d’une conférence. Il voyagea en première classe. Cette idée d’associer le vert au populaire et le rouge à la classe ! Le compartiment se vida à Saint-Pierre-des-Corps, pour une raison qu’il ne réussit pas à élucider malgré une conversation avec un homme d’équipe qui faisait sonner les roues en connaisseur de la tonalité. À huit heures, deux femmes en tablier ouvrirent les couchettes. Il les plaisanta sans succès. Il n’aurait pas vu d’inconvénient à leur refiler son virus. Puis le train s’enfonça dans la nuit. Il dormit, entendit à peine des voyageurs qui montaient dans les autres couchettes. Il ne prenait plus ses médicaments depuis quinze jours. Son corps les réclamait. Ces douleurs motivaient des changements. Le train le cracha sur le quai de Toulouse. Il prit un taxi pour descendre à Castelpu. Il était sept heures du matin quand il arriva. On était vendredi. On ne le reconnut pas. Il avait adopté la moustache de Grandin.

 

La chambre lui parut familière. Quand il était venu à Castelpu, après la peine accomplie pour le soi-disant inceste qui lui avait coûté deux ans d’existence et l’amitié de Grandin, car Sophie-Ange avait avoué sous la torture (Grandin pouvait se montrer cruel si elle le trompait et étonnamment délicieux si elle avouait), il avait dormi une nuit dans cet hôtel paisible et chaleureux, en attendant que le comte le fît appeler. Au matin, un gaillard coiffé d’un casque de motard vint le chercher et il fit le chemin du bourg au château sur la selle bondissante d’une Terrot qui crachait ses poumons dans les ornières. Le comte l’avait reçu avec une réticence guindée et lui avait alors montré sa chambre, coquettement harnachée de tapisseries d’époque (laquelle, il n’aurait su le dire, mais personne ne lui réclama jamais ce détail). Chacier, le motard, qui exerçait des fonctions de chasseur, comme son nom l’indiquait judicieusement, avait monté les valises et en avait même rangé les contenus hétéroclites dans les tiroirs qui envahissaient les lieux. Le comte poussa alors le baron pour le présenter à l’équipe de chercheurs. Le laboratoire le salua comme un maître, l’observatoire lui soumit une hypothèse et l’archiviste lui permit de toucher le parchemin d’un traité parfaitement obsolète. Le comte profita d’une visite moins formelle pour lui indiquer les limites de son séjour parmi les siens. Anaïs était en pension à Toulouse. Il ne risquait donc pas de la rencontrer. C’était même ce qui avait motivé la décision conjointe du procureur et du préfet. K. avait le vertige. Il but deux verres d’eau en se penchant entre deux créneaux, le comte le retenait pas la manche :

- Il ne manquerait plus que vous valdinguiez maintenant, plaisanta-t-il.

K. se sentit mieux quand on lui servit un petit déjeuner digne d’un roi. Il apprécia la gelée de poulet et les pâtés de divers gibiers qu’un vin consacra comme à l’office. Le comte, qui était un vieil ami, mais avec lequel il n’avait jamais entretenu d’intimité, se montra franc convive et plaisant animateur de la conversation.

- Je ne suis qu’un médecin, dit-il en avalant un flanc à la vanille. Mon domaine confine à l’infiniment petit. Je vous envie d’en savoir autant sur l’infiniment grand.

Ça ne voulait pas dire grand-chose, mais K. leva son verre, car la courtoisie, si malmenée en deux ans d’incarcération et de sodomie, était une promesse prononcée sur l’autel du dieu qui régissait sa pensée brouillonne.

- Nous trouverons bien quelque chose, dit-il.

- Vous avez toujours trouvé, Alberte. Nous comptons sur vous. Oublions le passé. D’autant que...

Le comte se pencha sur la table, le nez dans un bouquet d’herbes folles.

- Je ne vous reproche rien, murmura-t-il, mais que cela reste entre nous. Je suis moi aussi amateur de petits cuculs.

K. sentit l’aile du malheur le frôler. Il ouvrit la bouche pour dire une incongruité, mais renonça à devenir le complice d’un pervers qui ne comprenait pas la perversité comme lui la comprenait encore après deux ans d’humiliations. Il bafouilla.

- Je ne suis plus... commença-t-il.

- Vous êtes ! Nous le sommes tous ! Cette société nous inflige le châtiment de ses interdits. Mais je suis plus rusé que vous.

- Je dois me tenir tran...

- Vous vous tiendrez, dit le comte. Je me tiens moi aussi.

Il leva les bras et les agita comme deux ailes.

- En équilibre ! cria-t-il.

Il éclata de rire et K. ne vit pas comment s’en empêcher lui-même. Il avait l’impression d’être tombé dans la gueule du loup. Au fond, le comte ne s’intéressait pas le moins du monde à l’astronomie, comme d’ailleurs toute la descendance du testateur à qui on devait l’observatoire et ses annexes. Il l’avait fait venir pour accompagner d’une complicité silencieuse et fébrile des frasques inavouables et vouées à la dénonciation. K. eut une sueur froide et vacilla. Le comte lui offrit le secours d’une eau-de-vie.

- C’est à prendre ou à laisser, dit-il.

- Je prends, dit K. qui désirait plus que tout éloigner la malédiction qui pesait sur sa conscience de charlatan sexuel.

- Commençons ! dit le comte.

Et ils commencèrent le jour même de l’arrivée de K. qui se demanda si Grandin n’était pas un peu complice de ces atermoiements. Deux ans (Grandin avait estimé que c’était le temps nécessaire à un retour à l’Université) suffiraient sans doute à révéler un nouveau pot aux roses qui le livrerait cette fois beaucoup plus longtemps aux sodomites. Il se vit damné et trébucha dans le feu à cause du tapis que le comte envoya dinguer par-dessus la table. Une domestique l’épousseta, intègre et silencieuse. Il se noya dans ce regard qui en savait long sur l’existence des réprouvés. Il avait besoin d’une confidente. Le virus le titillait, moins toutefois que la quantité phénoménale de spermatozoïdes qui l’attendaient aux portes de l’enfer. Il se sentit tragique, écoeuré, capable du pire. Les braises avaient endommagé son costume Prince de Galles. Il était bon pour la poubelle.

- Comme je vous le disais, continua le comte maintenant que le feu se dispensait de condamner le baron à des chutes inopportunes, Anaïs est en pension chez les dominicaines. Nous ne sommes pas chez nous ici, mais Dominique veille sur nous. Elle termine, je crois, des études poussées. Ne m’en demandez pas la nature, je l’ignore.

- Je n’ai besoin que de deux ans, selon Grandin qui...

- Ah ! Sophie-Ange et son petit cucul de bébé !

Le comte se pâma au bord du feu, versant le contenu de son verre dans sa gorge haletante.

- Nous en avons vécu, elle et nous ! Je dis nous parce que Grandin se doute. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Bien sûr, il y avait ce chauffeur de poids-lourds bêtement assassiné avec des moyens appris en prison. K. avait bien effacé toutes les traces. Il avait abandonné un cadavre parfaitement muet. Il avait aussi appris cela en prison. Par contre, on lui avait appris à bien motiver l’assassinat. C’était le seul moyen de ne rien laisser au hasard qui se retourne toujours contre ses joueurs. Or, K. avait agi sous le coup d’une impulsion. En tout cas, le motif n’était pas visible pour tout le monde. Une règle impérative de l’assassinat est de s’assurer de la visibilité du motif, le mobile comme le nomme les juristes. Un mobile psychologique est une erreur en soi. Il frémit à l’idée de n’avoir pas conscience du détail qui le désignait comme l’assassin de ce pauvre homme. Il se mordit la langue pour ne pas en parler, autre défaut de la cuirasse. Il avait appris la leçon du crime sans se connaître à fond. Un bon criminel, celui qui sait qu’on ne le prendra jamais la main dans le sac à malices des juges, se connaît en profondeur et n’agit jamais pour des motifs d’ordre psychologique. Il est indépendant de son crime. Il n’y engage que son calcul, jamais sa personne mentale. Pourquoi avez-vous tué ce pauvre homme ? Réponse : Je n’en sais rien ! Donc, il avait oublié un détail et l’inspecteur Frank Chercos, qui le suivait depuis que la prison l’avait lâché, avait trouvé cet infime retentissement de l’oubli. Frank Chercos était le policier que Jean-Loup avait consulté quand il s’était senti menacé.

 

 

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