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Chapitre XXVII
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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

C’était Pierre de Hautetour.

- Je passe quelque chose ! fit-elle.

Elle se trotta vers la salle de bain. Il entra. Elle attendait une femme. Des pas dans le couloir l’incitèrent à refermer la porte derrière lui. Elle reparut dans une robe de chambre, coiffée d’un foulard noué sur le sommet de la tête.

- Je me couche tôt, dit-elle.

Sa main indiquait un fauteuil que l’autre débarrassait de linges volatils comme une essence qui laissa ses fragrances dans l’air. Il s’assit et s’appuya sur sa canne.

- Je voudrais racheter le Bois-Gentil, dit-elle.

- Je ne dis pas non.

Il y avait des conditions. Pierre imposait toujours des conditions.

- Il n’y en a pas, Anaïs. J’ai changé.

Il la regarda des pieds à la tête, n’osant pas lui dire qu’elle aussi avait changé, pas seulement à cause du visage qui était perdu, elle ne possédait plus le charme de l’adolescente rebelle qui l’avait affriolé alors qu’il perdait déjà la raison. Ils s’étaient revus à la maison de repos et elle était sortie avant lui. Il y était demeuré encore une éternité. Il n’allait pas lui en parler. Sa canne traça un cercle sur le tapis et se posa au le centre, exactement.

- Tu vas me demander pourquoi je l’ai acheté.

Elle sembla se poser au bord du lit. Il avait toujours aimé cette façon de recueillir tout le corps dans l’attente de l’instant suivant.

- J’ai attendu, dit-il. Tout le monde a attendu.

- Célibataire ?

- Comme tu vois.

Il montra sa main gauche. Seul l’index était orné d’une émeraude. Il avait envie de lui dire qu’il l’avait achetée pour elle. Il avait aussi acheté le Bois-Gentil dans la même intention. Puis il était devenu amer et irritable. Il avait étudié le Droit. Les Vermort étudiaient la médecine, quelquefois l’astronomie. Les Bélissens étaient ingénieurs agricoles ou n’étaient pas. Il sourit.

- Les Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen ne sont plus astronomes ? demanda-t-il.

Elle croisa ses jambes pour se faire encore plus petite. Dans la demi-lumière de la lampe de chevet, les traces d’histoire s’effaçaient sur son visage et sa beauté dure revenait à l’ombre, comme si son existence ne pouvait plus avoir lieu qu’en dehors de toute lumière. Il chassa cette pensée trop pathétiquement exprimée. Il ne vivait plus dans le passé.

- Le prix sera le tien, dit-il.

Il montra les clés dans la paume de sa main. Elles étaient si chaudes qu’elle se contenta de les effleurer. Surpris qu’elle ne les prît pas comme elle s’était toujours emparée des choses faciles à posséder, il referma la main et sentit alors à quel point elles étaient chaudes et moites. Anaïs glissa encore dans l’ombre, comme si elle l’y attirait. La canne décrivit un autre cercle, patiente et précise.

- Tu peux y aménager demain, dit-il.

Il lança les clés sur le lit.

- La maison est propre...

- Je sais.

Nous n’avons plus le temps. Il se leva. Elle ne bougea pas. Elle a renoncé à me tuer. Ils seront déçus. Pourquoi n’en parle-t-elle pas ?

- Tout le monde a oublié, dit-il.

- Ça m’étonnerait.

- Ceux qui se souviennent ont d’autres chats à fouetter. La terre est ingrate. Les autres travaillent à l’usine ou dans l’Administration. Ils n’existent pas encore. Entre nous...

- Je détruirai le Bois-Gentil.

- Je sais, dit-il en ouvrant la porte.

Il sortit. Elle l’avait encore humilié. La porte se referma. Elle n’écouta pas le glissement sur le tapis, la canne qui cognait le plancher en marge du tapis, le grincement de la balustrade. Elle se recoucha. Elle savait maintenant pourquoi elle était seule. C’était arrivé sans signes annonciateurs, comme tout arrivait. La lampe clignota puis s’éteignit. Une minute plus tard, le bas de la porte s’illumina et la voix de la tenancière chuchota : Vous avez les bougies dans le tiroir du chevet. Un orage... Éclair, long comme l’attente, puis elle compta dans le noir. De nouveau seule, elle se leva. La cire coula sur ses doigts. Elle s’habilla.

Dehors, en l’absence de l’éclairage, la nuit était d’une profondeur vertigineuse. Des volets scintillaient à peine. L’orage grondait, lointain et paisible. L’averse cessa d’un coup. Elle n’attendit pas une minute. Plus loin, le vent se leva et l’immobilisa un moment sous le couvert. À l’abri d’un pilier, elle perçut les odeurs de la pierre et du bois. Au-dessus d’elle, le plancher craquait. Elle continua. Sur le chemin, elle crut mourir de froid. L’obscurité ne se peuplait pas, au contraire. Elle pensa, et y crut peut-être, à une aspiration au vide, xénélasie. Elle n’avait pas emporté sa valise, car elle avait l’intention de revenir à l’hôtel. Mais maintenant qu’elle était au chaud dans le salon, couchée dans le divan vert aux coussins d’or, elle ne se sentait plus la force de traverser cette nuit peut-être redoutable. Elle avait allumé toutes les bougies d’un chandelier si lourd qu’elle avait renoncé à le transporter près du divan. Il s’agitait de l’autre côté de la pièce, créant l’ombre et la peuplant, comme s’il était une expression de cette nuit plongée dans l’absence d’électricité. Le visage taillé à coup de serpe de Jules apparut au carreau.

- Si tu n’avais pas ouvert les volets, dit-il, j’aurais dû frapper et tu te serais inquiétée.

- Alors tu n’aurais pas frappé, je te connais. Je t’ouvre !

Il se déchaussa. Il venait de traverser la même nuit, mais à travers champs. Il sentait la boue et le feuillage, peut-être la noisette. Il ne pouvait pas non plus s’asseoir sur le divan.

- Tu ne vas pas rester debout !

Il rit. Nu, il était presque fantomatique. Il toucha le velours du divan où elle s’abandonnait déjà. Elle avait refermé les volets et soufflé la moitié des bougies. La clé était restée sur la porte. Il entendit ce cliquètement infime. Ici, tout bougeait. Il y avait toujours une raison pour que les choses fussent animées d’une infime vibration. Elle percevait tranquillement ce qui l’avait toujours inquiété. Enfant, il dormait seul.

- Faudrait pousser un peu la chaudière, dit-il en se frottant la poitrine.

- On ne va pas faire du bois maintenant !

- Qué bois ! Il y a le gaz de ville ici !

Il était de nouveau dans ses habits. Comme elle boudait, il caressa ce visage meurtri à jamais. Puis il disparut dans l’ombre. Elle l’entendit descendre à la cave. La chaudière n’avait plus de porte, sinon elle aurait entendu son triste son de cloche. Un radiateur glouglouta, puis le plancher émit un craquement sinistre. Il remontait, si lentement qu’elle crut qu’il se préparait à la surprendre malgré l’attente. Il apparut enfin, reniflant comme un chien, touchant les objets pour en mesurer la chaleur, cherchant l’interstice trahi par une coulée d’air froid. Elle avait mal refermé la fenêtre. Il secoua des vantaux gonflés d’humidité.

- Tu l’as acheté ? demanda-t-il.

Il ne se déshabillait plus.

- Pas encore, dit-elle. Mais j’ai les clés.

- Tu as su pour Hautetour ?

- Est-ce que j’ai oublié ?

- Il est devenu fou. J’ai toujours entendu dire que la folie, ça ne se soigne pas. On peut ruser avec elle, ou trouver un terrain d’entente, mais jamais elle ne renonce à ses projets.

- Tu parles pour Antoine ?

- Je parle de la folie. Je ne l’ai pas dans le sang, comme toi. La Margot était folle. Regarde-toi. Qu’est devenu ton petit Papa ?

- Il s’ennuie à Paris.

- Il n’est pas fou, lui. Ils savent ce que c’est, le sang, en Allemagne. Les Klingelödemauf...

- Ça va !

- Demain on fera du feu dans la cheminée, pour le plaisir.

Il adorait donner le spectacle de son corps à demi nu au travail des bûches qui n’avaient aucune chance devant tant d’ardeur et de précision. Elle était tournée vers le dossier pour ne plus se soumettre à son regard inquisiteur. Il voulait savoir, le Jules. Et bien il ne saurait rien !

- Je ne peux pas te laisser seule, dit-il.

Elle sentait qu’il s’éloignait.

- Il n’y aura pas d’électricité avant demain matin. Le ciel est si lourd qu’on ne voit plus rien. J’ai même peur de retourner chez moi.

Il nuançait le spectacle. Cette panique n’était pas feinte. Comment, dans quelles conditions avait-il traversé la nuit ? Comment avait-il su qu’elle était au Bois-gentil qu’on ne voit pas de loin, de quelque endroit qu’on se place pour le surprendre en flagrant délit d’occupation précaire ? Attendait-il lui aussi ? Depuis quand ? Elle ne posa aucune question. Et le désir s’évapora comme l’eau qui bout.

- Retourne chez toi, dit-elle.

Elle aperçut le visage terrifié, mais ne le regarda pas.

- C’est bien, le gaz, dit-il. On ne se soucie pas. Tu vas être à ton aise. Je veux dire si tu reviens en hiver.

Il y tenait, à son feu de bois ! Elle se leva, fragile et impétueuse. Il toucha en même temps la pointe des seins. Il ne les avait jamais pris à pleine main. Et il avait toujours cet air de fascination réduite au silence. Elle s’enveloppa dans le drap qui avait servi à couvrir le divan.

- Chez moi, dit-il, le feu est de bois.

Elle l’imagina dans la nuit. Il avait dû laisser la lampe-tempête allumée sur le perron. Il la voyait de loin. Elle n’éclairait que la pierre du seuil si le vent n’emportait pas sa lumière. Or, le vent commençait à arracher des branches. Il passait sous des arbres mutilés en se protégeant la tête avec les bras. Un parapluie était perdu d’avance. Il y renonça et pénétra dans la nuit. Elle écouta le bruit de succion des bottes qui s’alourdissaient, ralentissant sensiblement le pas. Le chemin, si elle se souvenait bien, montait durement dans le bois. On n’y rencontrait jamais personne et on ne s’y perdait pas tant il était facile à suivre. Plus loin, une croisée des chemins proposait son calvaire de fer noir. Elle haïssait ces croix débarrassées de leur corps. Elle secoua le parapluie qui n’avait pas été loin et s’avança un peu dans le vent. Il ne gèlerait pas cette nuit. Dedans, la lumière révélait l’imperceptible oscillation des choses.

Pourquoi revenait-elle ? Pour Antoine ? Certainement pas. Elle n’avait pas changé à ce point. Et pourquoi aurait-elle changé ? Elle ne tenait pas à cette créature sortie de ses entrailles. Il ne témoignait que de son propre malheur et elle y était étrangère. Elle ne lui avait donné que la vie ou elle était en droit de penser qu’il la lui avait arrachée. Prétexte, voilà ce qu’il était. Elle voulait entrer au château, comme K., et rêvait de n’y jamais réussir. La chronologie n’avait plus aucune importance. Il était arrivé ce qui était arrivé et il arriverait ce qui arriverait. Il n’arrivait rien pour l’instant parce qu’elle n’appartenait plus à ces lieux. Le chandelier, posé à distance sur ce qui pouvait être une table, ne révélait aucun changement. Demain, quand elle retirerait les draps protecteurs, les meubles prendraient toute leur importance d’éléments d’une géographie des circonstances. Elle redoutait cette mise à nue, mais elle en connaissait l’enchantement parce que ce n’était pas la première fois qu’elle revenait. Elle recommençait ce qui n’avait pas pu s’achever autrement que par une nouvelle fuite. La différence, c’était Antoine. La première fois, il était dans son ventre et elle avait fini par l’en chasser. Plus de vingt ans avaient passé. Pierre ni Jules ne pouvaient mesurer ce temps qui n’appartenait pas au récit de leur attente, s’ils avaient attendu au lieu de reconstruire de qu’elle avait détruit. Le Bois-Gentil avait-il vraiment résisté à la ruine, ou n’était-il que l’illusion entretenue par Pierre de Hautetour qui n’avait pas dit son dernier mot en lui remettant les clés ? La maison semblait se vider, comme la nuit. Les choses n’étaient plus à la portée du regard. De là leur tendance à n’être plus des choses changées par les attouchements, par l’usage et la croissance des désirs. Elles se retiraient comme des mollusques dans leurs coquilles. Il ne restait plus que ces coquilles et elles paraissaient vides de sens parce que la raison ne rencontrait aucune coquille. Il fallait se résoudre à ne plus y penser et c’était parfaitement impossible. Les proximités invitaient à la dérision et les prémonitions aux réminiscences. L’air se chargeait de poussières que le temps reconnaissait. Rien n’avait été enfoui. Il fallait maintenant se coltiner avec des surfaces glissant dans le sens de la mesure.

Le vent augmentait par secousses. Elle avait connu ces puissances telluriques dans des circonstances si dramatiques que l’occulte avait pris des proportions de personnages. On ne s’enferme pas dans la raison sans finir par en trouver la faille. Il peut se passer ce qui se passe, la raison n’y trouve pas son défaut de conception. C’est à l’intérieur, dans les moments les moins circonstanciés, que l’anomalie agite ses clochettes, en dehors de tout secours perceptif, par polymérisme obstiné, croissance sans renouvellement, répétition incessante dont le sens se perd en conjectures, de crispation en détente et d’amnésie en évidence. Rien n’a lieu à l’extérieur et pourtant, lorsqu’il s’agit d’en parler, parce que le temps est venu d’en guérir, les personnages s’accumulent, peut-être par multiplication, et leurs existences s’imposent au récit que la raison n’avait conçu que comme le palliatif de l’explication. Un détail, le plus souvent extrait de la sensation, indique le Nord, comme la mousse sur les arbres. Et dans cette forêt sans symboles, le sens se perd au profit de la reconnaissance. Il pourrait s’ensuivre une espèce de bonheur plus proche du soulagement que de la satisfaction, mais la raison se déduit de la folie et il n’est plus possible alors de vivre ce que les autres imposent à l’existence pour que la vie continue. Pour l’instant, elle ne soulevait pas le drap pour regarder ce que le chandelier faiblissant pouvait encore dénaturer. Elle avait à peine perçu le divan de velours vert aux coussins d’or et d’argent, fils dénoués d’abord avant d’avoir investi les lieux. Le chandelier, par contre, ne semblait pas avoir appartenu à cette mise en place des actes futurs. Son cuivre portait en creux les armes des Hautetour, intrusion dont Pierre ne pouvait pas ignorer l’obscénité et la salissure. Elle le flanqua dehors, en pleine tourmente, et il s’éteignit dans une flaque convulsée.

L’obscurité l’engloutit à la place de la mémoire. Un personnage réduit à la solitude, s’il ne repeuple pas son environnement d’autres personnages dont les objets bavardent, est fatalement destiné à l’inexistence. Un être de chair ne peut pas entrer dans ce personnage. Il le crée peut-être, il en ébauche le principe, mais la difficulté d’identification est telle que ce ne sont plus des personnages qui accourent, ce sont les autres, attirés par l’exemple ou revenus pour modifier le cours des choses, de ces choses si présentes en leur absence. Anaïs rencontrait des personnages et les évitait pour ne pas leur donner l’occasion de lui rappeler que sa vie n’était pas un exemple à suivre. Aussitôt les autres s’immisçaient dans sa théorie et elle avait des histoires avec eux. Le choix la limitait aux circonstances et sa raison voulait qu’elle y renonçât. Elle ne serait jamais seule si la vie présidait à ce choix. Mais la mort n’était pas aussi facile qu’une pièce lancée à pile ou face. Anaïs revenait pour s’acoquiner avec elle, si c’était possible une dernière fois, et pas forcément pour en finir. Ces hommes, qui l’environnaient de jouissances passablement diminuées sous l’emprise du passé, exerçaient toujours sur elle leur pouvoir d’attraction et de complémentarité. Elle ne les comptait plus.

Ensuite, la solitude céda la place au vent qui s’engouffrait sur le perron, secouant la porte et ses clés pendantes comme des fruits. Elle regretta d’avoir chassé Jules qui s’était peut-être perdu dans la nuit. Elle se souvenait en riant de ce dialogue maintes fois rejoué :

- Anaïs, j’ai envie de te prendre !

- Et bien prends-moi !

- Tu me veux toi aussi ?

- Pardi !

Pourquoi ce mensonge ? Pourquoi n’avoir pas désiré autre chose ? Pourquoi n’avoir pas tenté d’aller plus loin que les hommes ? Sa raison, sans doute inspirée par la folie, envisageait des déserts de l’amour, des royaumes d’inconstance, mais si loin, si dénué de sens qu’elle n’osa jamais en trouver les mots. Or, sans mot, on n’est plus comprise. On redevient objet. Et les caresses ne cherchent pas la vérité. Voilà pourquoi elle mentait. Sa raison en était tout émoustillée. Et sa folie, passagère. Le "pardi !" qu’elle prononçait ne voulait pas dire "pardieu". Un juron l’eût pourtant ravigotée.

Ris. Tu peux rire dans ton obscurité de pacotille. Le Bois-Gentil te revient toujours et il se trouve toujours quelqu’un pour l’entretenir en ton absence. T’ont-ils demandé une seule fois de leur rendre ce qui pouvait être légitimement considéré comme un prêt ? Au contraire, ils se remettaient à peupler ton existence et Jules s’égarait encore dans la nuit, quelquefois les nuits claires et sereines de l’été, et alors il n’expliquait plus ses divergences. L’hiver, avec la tourmente et sans l’électricité, il pouvait paraître moins incompréhensible. Elle le chassait parce qu’il n’expliquait rien. Il pouvait se perdre dans la nuit si la nuit n’était pas celle de sa triste maison. Il faisait nuit chez lui et il ignorait tout de la lumière. Chassé, il se perdait, elle le voyait se perdre, trembler de peur, continuer, mais sans acharnement, seulement poussé par le vent et inspiré par des chemins fallacieux. Elle riait dans le noir et le chandelier s’enfonçait dans la flaque. Il y avait toujours un point de retour. À l’endroit exact d’un acte pouvant être considéré comme violent. Elle avait été douce et soumise en présence de Pierre parce qu’elle l’attendait au tournant d’une existence dérangée par le retour. Verrait-elle Fabrice ? Fred Espigue imaginait que non. Elle n’entrerait pas dans le château. Elle n’aurait accès qu’à ses dépendances et aux personnages qui les bornaient dans une parfaite entente. Le temps serait perdu de cette triste manière. Elle ne mourrait pas dans un fossé. Elle se contenterait de revenir au Bois-Gentil pour attendre une occasion favorable, mais comment distinguer le temps de l’attente quand on ne sait plus ce qu’on est venu chercher dans ces lieux peut-être finalement symboliques ? Frais d’espigue. Frais du tenon. Elle pensa qu’en espagnol, la muesca est la mortaise et la espiga, le tenon. Pauvre petite dame au sac à main vert ! Muescas, qui prétendait que son nom était la coïncidence de mosca et de mueca, la mouche et la grimace, mentait avec elle à propos des mêmes choses. Il portait un nom de personnage et non pas de citoyen. Un personnage envoyé par Antoine à travers les murs du château pour communiquer avec elle. Jean en avait-il parlé comme elle se souvenait ? Je vais redevenir folle si je reste. Elle trouva d’autres bougies et en planta une sur l’accoudoir d’ébène. Un peu de lumière me fera du bien. Je ne dois pas me laisser influencer par ce que je vois. Puis tout s’éteignit. Elle dormit. Le vent tomba.

Au matin, une autre lumière sidéra ses yeux à peine ouverts. Il s’agissait de stries l’entourant comme les fins barreaux d’une prison éphémère. La bougie avait creusé une petite tombe dans l’accoudoir et la cire s’était figée sur le velours du coussin. Elle traversa les murs de sa prison et ouvrit les volets. Le jardin était pris sous la gelée. Le mur d’enceinte renvoyait le soleil. Clignant des yeux, elle aperçut Jules qui arpentait l’allée en sautillant.

- J’ai dormi dans la bagnole.

- Dans la bagnole ?

Dans la bagnole. Il n’avait pas été plus loin que le portail. Une rafale chargée de neige l’avait paralysé. Il avait dormi dans la bagnole et était réveillé depuis l’aube.

- On n’est pas l’aube ?

Non. On était pas loin de midi. Les bêtes devaient avoir la fringale.

- Elle peut encore marcher, tu sais ? Le baron l’a mise en route l’été dernier. Tu as les clés ?

Sans doute. Il y avait une bonne poignée de clés dans le trousseau.

- Il faudra recharger la batterie. Je reviendrai la chercher.

Il grelottait et elle le revit torse nu avec une hache voltigeant.

- Il n’y a rien à manger. J’ai cherché, dit-il.

Il adorait la regarder dormir. Elle avait souvent été réveillée par sa respiration. Tu te rendormais aussitôt parce que tu te sentais bien avec lui.

- Non, dit-elle. Je ne vais pas manger chez toi. Je retourne à l’hôtel. J’y ai laissé ma précieuse valise. Au revoir.

- Je t’aiderai. Je sais me rendre utile.

- Ne me suis pas !

Elle se mit à trotter sur le chemin au-dessus de la route. Il comprit qu’elle ne voulait rencontrer personne. Les gens seraient moins réticents aujourd’hui. Ils avaient besoin de ce délai pour trouver les mots. Ils les connaissaient maintenant, prêts à en faire usage. Il partit en pensant aux bêtes qui n’avaient pas mangé. Elle n’aurait pas voulu de cette vie ni pour se sauver de l’inexistence. Des bêtes !

La petite serveuse jaillit.

- Et tu n’as pas dormi ici ?

- Ça ne te regarde pas.

- J’ai dormi dans ma chambre, moi, si on peut appeler ça une chambre.

- Tu ne trouves pas que tu vas un peu vite ?

- Je ne cours pas. Il te le vend, alors ?

- Il me le vend.

- Hé bé !

Le café arriva avec sa petite cour de morceaux de sucre et de tartines beurrées. La petite serveuse fit couler une larme de lait. Elle aimait montrer ses bras.

- Vous pouvez rester ici autant de temps que c’est nécessaire, dit la tenancière.

- J’ai les clés.

- Putain tu as les clés ! s’écria la serveuse.

La tenancière grommela. La serveuse rougit en riant dans son torchon. Elle était d’une malpropreté agréable, peut-être grâce à ses yeux. Anaïs engouffra les tartines plongées dans le café. La tenancière dit qu’elle était heureuse que tout se passât bien et elle disparut dans la cuisine. Les choses se passaient toujours ainsi. Les gens ne se contentaient finalement pas des mots. Ils recherchaient des raisons de s’étonner. Puis ils se scandalisaient et enfin ils montraient à quel point ils se sentaient frustrés et révoltés. La serveuse maniait les clés sans plus se soucier du tutoiement qui annonçait une nouvelle tentative de différence. Jusqu’où irait-elle finalement ? pensa Anaïs.

- Demande la journée, dit-elle. Je te paierai.

Le mercredi, il ne venait pratiquement personne parce que la foire était à Bélissens. La tenancière dit que si c’était pour une bonne cause, elle ne voyait jamais d’inconvénient à se séparer d’une employée à condition qu’on la payât à sa place.

- Elle paye double, dit la serveuse.

- Alors travaille double, dit la tenancière.

Elle disparut de nouveau.

- Je monte, dit la serveuse.

- On achètera le nécessaire, dit Anaïs. Je vais avoir une voiture.

Elle ne parla pas de Jules. La serveuse monta comme elle avait dit et redescendit cinq minutes plus tard avec des ustensiles et un seau qui bringuebalait à sa ceinture. Avait-elle pris le temps de se coiffer ? Non. Toujours ces cheveux dans un foulard et cette petite odeur de vieux meuble. Elle traversa la salle à manger comme une vache qui fait sonner sa cloche pour attirer l’attention des autres vaches. Le seau tintait sous les coups d’un balai. Anaïs la suivit.

- Vous oubliez vos clés !

Les clés. On la regardait. La serveuse traversait la place en mugissant après les enfants. Anaïs perçut des rires joyeux venant du lavoir. L’eau coulait, soyeuse et lente. Il y avait toujours un vieux pour faire la conversation à ces femmes bavardes qui montraient leurs bras en action. Il souriait, le menton sur le pommeau de sa canne. Anaïs le salua au passage. Cette grosse vache de serveuse montait l’escalier. Elle produisait maintenant le tintamarre que les enfants tiraient du seau qu’elle ne pouvait soustraire à leur désir de pagaille. Anaïs aimait les enfants quand ils agissaient en volée. Elle n’en concevait pas d’autres. Elle voyait le groupe s’éparpiller sous les coups de balai puis se reformer hors de sa portée. Ces jambes nues ne souffraient pas du froid. Elles s’y revivifiaient. Un enfant se renouvelle chaque jour s’il est un oiseau parmi les autres. Elle avait connu une enfance de petite souris derrière les murs et n’avait pas fréquenté les oiseaux. Agnès était une chienne, à cause du sifflet qui l’égayait. Il n’y avait pas d’explications à cette joie perdue au profit d’une croissance vierge d’explications convaincantes. Et il n’y avait pas d’endroit où se ressourcer pour ne pas vieillir ou ne pas vieillir seule.

- Nous n’y arriverons pas si vous ne leur tirez pas les oreilles ! gloussait la serveuse qui butait sur les marches sans parvenir à les gravir.

Les enfants la rendaient heureuse elle aussi, les volées d’enfants à la merci de ce bonheur menacé. Anaïs étreignit l’enfant qui s’époumonait sous elle. Le vieux agita sa canne :

- Tirez-lui les oreilles ! beugla-t-il.

L’oreille glissa entre les doigts, si chaude.

 

 

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